Emmanuel Faber, quand l'habit ne fait pas le patron

Casual day every day Ce "relâchement" vestimentaire touche tous les secteurs de l’économie, à l’exception sans doute du milieu encore très normé de la finance. © getty ©Bloomberg via Getty Images

Ils se veulent "cools" et déstressés, façon start-up. De plus en plus de capitaines d’industrie laissent tomber la cravate pour une tenue plus décontractée.

Il s’appelle Emmanuel Faber. Il a 53 ans et, depuis le 1er décembre, il est le PDG du roi du yaourt, Danone, un mastodonte qui pèse 47 milliards d’euros de capitalisation boursière et emploie 100.000 collaborateurs dans le monde. Du lourd.

Si on vous en parle, c’est que cet amateur d’escalade est ce qu’on appelle un patron atypique. Voire même un peu torturé. Il pourfend le capitalisme sauvage, déclare en public que le but de l’économie doit être la justice sociale, appelle ses concurrents et partenaires distributeurs à faire leur révolution, "car les consommateurs ne veulent plus de leurs produits" et se dit "mal à l’aise" avec ce qu’il gagne (environ 4 millions d’euros par an).

Voilà pour le fond. Pour la forme, l’homme est dans la même logique. On le dit d’une étonnante simplicité. Ce n’est que lorsqu’il a été nommé directeur général qu’il a quitté contraint et forcé le paysager où il travaillait pour un "vrai" bureau. Il ne porte quasi jamais la cravate, sauf pour rencontrer les analystes et les actionnaires. Quelque part, il fait un peu penser chez nous à un Jef Colruyt. Le patron du soft discounter de Hal vous reçoit en gros pull dans un bureau minimaliste, a le tutoiement facile et est habité par une vision humaniste de l’entreprise.

"Nous n’avons qu’un mot d’ordre en matière vestimentaire: soyez authentique."
Nathalie van Ypersele
Partner chez Akkanto

Emmanuel Faber incarne donc cette génération de patrons quadras/quinquas qui ont laissé tomber, sinon la veste, du moins la cravate pour un look résolument décontracté. Des capitaines d’industrie comme Stéphane Richard (Orange), Alexandre Bompard (Carrefour) et, en Belgique, des cadors du Bel 20 comme John Porter (Telenet) ou Marc Grynberg (Umicore) apparaissent rarement cravatés. Ils ne sont pas les seuls. "Le premier à avoir osé laisser tomber la cravate, c’est Carlos Brito, le patron d’AB InBev", relève Emmanuel Goedseels, patron de l’agence de communication Whyte.

Une manière sans doute de se donner une image sympa, déstressée, proche des collaborateurs, en lorgnant sur l’ambiance start-up/espace de coworking. La tendance ne date pas d’hier, certes, mais elle se généralise. Elle vient des Etats-Unis et de l’instauration de la mode du Casual Friday, manière un peu artificielle de "fêter" le dernier jour de la semaine de travail, les entreprises tolérant un certain relâchement vestimentaire avant d’entamer le week-end, sans pour autant être débraillé.

Avec ou sans cravate ?

Ce look – chemise blanche ou bleu ciel avec col ouvert, veston ou pull sur jean – s’est imposé un peu partout. Notamment dans la Silicon Valley au sein de l’économie internet. Là c’est carrément jean, t-shirt et basket, de préférence Adidas Stan Smith ou New Balance. Feu Steve jobs et son éternel sous-pull noir a servi de mètre étalon à plus d’un patron alors un peu coincé aux entournures. En Europe, Xavier Niel (Free), le pape français de l’économie start-up, est un des premiers à avoir joué avec le style milliardaire décontracté. Sans aller aussi loin cependant que Jacques-Antoine Granjon, fondateur du site Vente-privée, un des leaders européens de l’e-commerce. Avec ses cheveux (très) longs, ses multiples bagouzes et ses bottes à bouts pointus et ferrés, il évoque davantage le leader d’un groupe de hard rock que celui d’un patron d’un géant du net. Granjon est sans doute le boss au profil le plus atypique, cela ne l’empêche pas d’être un des plus admirés du secteur.

Ce "relâchement" vestimentaire touche tous les secteurs de l’économie, à l’exception sans doute du milieu encore très normé de la finance. Faites un tour dans l’open space d’une banque privée, la cravate reste de rigueur. Conformisme? "Oui, sans doute, mais les barbus en jean et basket de l’économie start-up ne le sont-ils pas un peu aussi, parfois jusqu’à la caricature?" susurre un observateur du monde entrepreneurial. Dans certains secteurs comme celui de la com’ et des médias, cela fait longtemps que l’on a laissé tomber la veste. Certains font cependant de la résistance: Philippe Delusinne, le patron de RTL, met un pont d’honneur à être toujours bien sapé, alors que son meilleur ennemi Jean-Paul Philippot, patron de la RTBF, la joue de plus en plus cool, barbe bien taillé et chemise sur veston.

Avec ses codes vestimentaires stricts, le monde de la finance est très conformiste. à sa manière, celui des start-ups l’est tout autant.

Alors, l’habit ne fait-il plus le patron? Pas si vite. "Nous sommes de plus en plus consultés par des chefs d’entreprise qui nous demandent comment s’habiller, s’il faut porter une cravate ou pas, si on peut mettre un jean et des baskets, relève Nathalie van Ypersele, partner au sein de l’agence en communication Akkanto. Nous n’avons qu’un seul mot d’ordre: soyez vous-mêmes, soyez authentiques." Et de citer l’exemple d’Arnaud Feist, patron de Brussels Airport, toujours tiré à quatre épingles: "Cela lui va très bien, il n’y a pas de raison de changer."

D’autres semblent se forcer. On en connaît qui ont banni la cravate mais qui n’ont plus aucune allure sans. "C’est une question de crédibilité. Dans le milieu de la finance et des holdings, le patron sera plus crédible avec un costume cravate alors que dans d’autres secteurs cela n’a aucune importance", ajoute Nathalie van Ypersele.

"C’est aussi une question de culture d’entreprise et de contexte, ajoute Emmanuel Goedseels. Si un patron est invité sur un plateau de télévision, on lui conseillera d’être en costume pour autant que cela soit en rapport avec la culture de l’entreprise qu’il représente."

Ce qui paraît évident c’est que la tendance est donnée par le patron, sans doute de manière inconsciente. Chez Alpro, par exemple, l’ancien CEO Bernard Deryckere, était toujours en costume cravate, son successeur affiche une tenue plus décontractée, style t-shirt noir sur veston. Et ses proches collaborateurs ont suivi.

Parangon de l’élégance, Pierre Degand, patron de la prestigieuse maison de couture éponyme, observe tout cela avec un brin de fatalisme: "Il ne faut pas généraliser, beaucoup de patrons restent attachés à leur tenue et nous vendons d’ailleurs plus de costumes qu’avant, mais c’est vrai que d’une manière générale, tout est tiré vers le bas, y compris dans l’habillement, constate-t-il. L’autre jour, le patron d’une grande entreprise m’a dit qu’il voulait s’habiller de manière plus décontractée car, il voulait bannir les barrières entre lui et ses employés. Je ne suis pas convaincu que ce soit une bonne idée." Pierre Degand ne voue pas pour autant un culte à la cravate. "On peut être parfaitement élégant sans, c’est une question de circonstances, mais d’une manière générale, je trouve que la tenue vestimentaire est une affaire de respect vis-à-vis de soi-même et des autres." CQFD.

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