interview

Nafi Thiam | "Si vous ne faites pas du sport de haut niveau pour vous-même, vous ne tenez pas le coup"

Pour le président de la fédération d’athlétisme, Thiam a le potentiel pour devenir la meilleure athlète de tous les temps. ©Diego Franssens

Ceux qui quittent la ville de Liège en direction du nord se retrouvent rapidement dans la campagne. Avec des pâturages à perte de vue, ponctués de petits villages. Dans l’un d’eux, qui compte à peine 2.000 habitants, vit la meilleure athlète au monde, Nafissatou "Nafi" Thiam.

Depuis qu’elle a surpris le monde il y a un an et demi en remportant la médaille olympique à l’heptathlon, les choses se sont accélérées pour cette athlète de 23 ans. Cette année, Thiam a franchi la barre mythique des 7.000 points à l’heptathlon, et est devenue championne du monde de cette discipline à Londres. Au cours d’un gala mondain, elle a été élue meilleure athlète au monde, un prix qu’elle a reçu des mains du Prince Albert II de Monaco. Aujourd’hui, pratiquement toute la presse mondiale est à ses pieds et on retrouve son visage sur des panneaux publicitaires de l’Argentine à l’Afrique du Sud, pour vendre les vêtements de sport de son sponsor: Nike.

Pourtant, rien de "glam" n’est perceptible chez Thiam. Elle vit dans une maison ordinaire, dans une rue ordinaire, à la campagne. Rien ne permet de deviner que derrière cette façade anonyme vit une superstar. Et lorsque vous entrez, vous pensez que vous vous êtes peut-être trompé d’adresse: ce qui frappe dans cet intérieur sobre, c’est un puzzle compliqué, à moitié terminé, qui occupe une grande partie de la table en bois. Thiam hausse les épaules en souriant. "Il est assez difficile, et je n’ai pas assez de temps. Cela fait déjà des semaines qu’il est là."

La simplicité est une des caractéristiques de Thiam. Avec son talent et son charisme, le monde de l’athlétisme s’attend à ce qu’elle comble le vide laissé par la superstar Usain Bolt, qui a mis fin à sa carrière cette année. Pour Sebastien Coe, président de la Fédération internationale d’athlétisme, elle a le potentiel pour devenir la meilleure athlète de tous les temps. Mais cela ne semble pas lui monter à la tête. Même après l’année fantastique que fut 2017.

Et dire que 2017 devait être une année "light". Du moins, c’est ce que vous aviez déclaré au début de l’année. Êtes-vous satisfaite du résultat?

Quand j’ai dit ça au début de l’année, beaucoup ont pensé apparemment que je comptais prendre une année sabbatique (elle rit). Ce n’était pas le cas. En réalité, l’année devait être moins chargée que 2016, avec les Jeux Olympiques. A ce moment-là, j’ai vraiment tout donné, et ce fut donc une année très exigeante. Je voulais lever un peu le pied. Il n’est pas possible de maintenir en permanence un tel rythme. Mon corps ne me le permettrait pas, il faut faire très attention. Mais j’ai malgré tout travaillé plus dur qu’en 2015.

Pour vous, quel fut le point culminant de cette année?

C’est quand j’ai franchi le seuil des 7.000 points. Une victoire dans un championnat dépend de nombreux facteurs. Parfois d’un détail. Sans aucune raison, une athlète peut être dans un bon ou un mauvais jour. Mais avec ces 7.000 points, j’ai franchi un cap personnel. Bien entendu, je suis contente de chaque médaille d’or. Mais ces 7.000 points représentent un seuil mythique. C’est aussi le troisième meilleur résultat de tous les temps.

Pouvez-vous décrire ce que l’on ressent lorsqu’on remporte une compétition?

C’est difficile à décrire, parce qu’on ressent chaque fois les choses différemment. Entre ma victoire à Rio et celle à Londres par exemple, il y a un monde de différence. A Rio, ma victoire était totalement inattendue, y compris pour moi. A Londres, tous les regards étaient tournés vers mes résultats. C’est très différent, même si vous gagnez. A Rio, j’ai ressenti un pur bonheur. A Londres, c’était plutôt du soulagement.

Pouvez-vous expliquer?

Il y a quatre ans, j’occupais la 12e place au classement. Dans ce cas, les attentes ne sont pas les mêmes. Si vous luttez pour obtenir une place sur le podium, le stress augmente. C’est ainsi. Mais j’essaie de ne pas me mettre trop la pression. Je suis consciente de ce que je fais pour mon sport. Je m’entraîne dur et je fais de gros sacrifices pour être à mon meilleur niveau. C’est la seule chose que je contrôle vraiment. Si une autre athlète est plus forte que moi, je n’y peux rien. Je ne vais pas passer des nuits blanches pour quelque chose que je ne contrôle pas. La seule chose que je puisse faire, c’est augmenter mon niveau d’entraînement.

©Diego Franssens

Avez-vous l’impression de passer à côté de beaucoup de choses dans la vie?

Non, pas vraiment. Je pense que l’athlétisme m’a apporté plus que ce que j’ai donné. Quand j’étais jeune, j’ai connu des moments plus difficiles. J’habitais loin de Liège, où je m’entraîne. Je passais plus de temps dans les trains qu’avec ma famille et mes amis. Aujourd’hui, je suis encore très occupée, mais les choses sont différentes. J’ai l’occasion d’aller dans des endroits que je n’aurais peut-être jamais eu l’occasion de visiter. Je rencontre des gens que je n’aurais jamais rencontrés dans d’autres circonstances. Ces expériences sont inestimables. Après l’école, je ne pouvais pas aller boire un verre avec mes amis, mais j’ai eu la chance de partir en Chine et au Brésil pour des compétitions. Même si vous revenez sans médaille, cela en vaut la peine. Si je devais recommencer ma vie, je referais la même chose sans hésiter.

En tant que mère célibataire, votre maman devait se partager entre son travail et ses quatre enfants. Vous avez dû vous débrouiller toute seule la plupart du temps. Cette indépendance est-elle devenue un avantage?

Soyons clairs: je me suis toujours sentie soutenue. Mais à la maison, nous avons toujours été encouragés à prendre nos responsabilités. A fonctionner de manière autonome, à se prendre en charge. Lorsque je voulais aller m’entraîner à Liège, je trouvais normal de me débrouiller pour y aller et revenir. Je n’ai jamais pensé que ma mère me conduirait et viendrait me rechercher tous les jours. Elle le faisait d’ailleurs chaque fois qu’elle le pouvait. Mais quand vous vivez à Namur et que vous travaillez à Bruxelles, vous ne pouvez pas faire le taxi tous les jours. Mais ce n’était pas un problème. Si vous êtes éduqué dans un certain état d’esprit, vous savez que vous pouvez y arriver par vous-même. C’est cette éducation qui me donne un certain avantage aujourd’hui.

Vous êtes aujourd’hui le visage de la Belgique dans le monde de l’athlétisme. Mais qu’en est-il de ce sport dans notre pays?

Hélas, l’athlétisme n’est pas un sport populaire en Belgique. Les choses évoluent dans le bon sens, mais nous pourrions faire beaucoup mieux. J’espère que mes résultats ne serviront pas de prétexte à de l’autosatisfaction, pour considérer que tout va bien et qu’il n’est pas nécessaire d’investir pour améliorer les choses. On parle depuis des années de pistes d’athlétisme indoor, mais rien n’en est sorti jusqu’ici.

Au début de la saison, quand je me retrouve sur la piste, je vois beaucoup d’enfants qui s’entraînent avec enthousiasme. Mais dès qu’il commence à pleuvoir ou à neiger, cet enthousiasme retombe vite. Ils cherchent alors un sport qu’ils peuvent pratiquer à l’intérieur. C’est la même chose pour de nombreuses disciplines sportives.

Devrez-vous aller à l’étranger pour tirer le meilleur parti de votre carrière sportive?

Tout le monde recherche les meilleures conditions possibles pour s’entraîner. Et pour moi, le mieux, c’est de m’entraîner avec Roger (Lespagnard, le coach de Thiam, NDLR). Mais c’est un fait que les conditions ne sont pas idéales. Si mes adversaires voyaient la salle de musculation dans laquelle je m’entraîne, elles rigoleraient. C’est la salle où Roger s’entraînait déjà quand il était jeune. Ce n’est même pas une véritable salle de fitness, nous poussons une charrette pleine de poids dans une salle de gym pour l’entraînement (elle rit). Les infrastructures actuelles ne sont donc pas fantastiques. Mais déménager? Non, ce n’est pas à l’ordre du jour.

Pouvez-vous expliquer ce qui vous attire dans l’athlétisme?

J’ai toujours été sportive. Mon choix pour l’athlétisme est plutôt le fait du hasard. L’athlétisme est une affaire de famille, donc quand j’ai voulu commencer, il était logique que je m’y essaie. Je pense que c’est la diversité de ce sport qui m’a finalement convaincue. J’ai toujours aimé faire des choses différentes. C’est aussi ce que je retrouve dans l’heptathlon. Mais ce n’était pas mon unique passion.. Je ne dis pas que j’aurais pu réussir dans un autre sport, mais j’aurais pu tout aussi bien m’enthousiasmer pour le basket-ball. J’y ai d’ailleurs joué.

C’est un tout autre sport.

Absolument. J’aimais aussi jouer au hand-ball. J’aime les sports d’équipe. Mais j’apprécie aussi le côté solitaire de l’athlétisme. Vous ne pouvez compter que sur vous-même. C’est particulier.

Est-ce parce que vos résultats ne dépendent pas des autres? Étiez-vous le genre de joueuse à vous fâcher sur les coéquipières qui ne jouaient pas bien?

Non! Je n’ai jamais été le genre de joueuse qui voulait gagner à tout prix. Nous étions simplement des enfants qui voulaient s’amuser. Pour moi, il ne faut pas obliger les enfants à être les meilleurs absolument. Le sport est une bonne manière d’inculquer certaines valeurs. Il est clair que vous devez vous consacrer à fond à une discipline si vous voulez atteindre un objectif. Mais à dix ans, s’amuser peut aussi être un objectif en soi.

On s’attend à ce que quelqu’un qui a réussi à se hisser au sommet mondial à 23 ans à peine soit né avec un couteau entre les dents.

Depuis que je fais de l’athlétisme, beaucoup de gens s’imaginent pouvoir m’imposer des choses: tu dois obtenir des médailles, tu dois faire ceci ou cela. Mais j’ai toujours suivi mes objectifs personnels. J’essaie de me voir avec lucidité. Si j’avais cédé à cette pression quand j’étais jeune et que j’avais pensé que je devais tout gagner, partout et toujours, les choses se seraient mal passées. J’aurais pété un câble.

"Je n’ai jamais connu une soif insatiable de victoire. Je n’ai jamais eu de rêves de gloire."
Nafi Thiam

Non pas qu’il faille participer à une compétition en pensant qu’on va perdre. Mais quand vous avez tout donné et que vous êtes battue par un adversaire plus fort que vous, vous n’avez d’autre choix que de vous résigner, n’est-ce pas? Je n’ai jamais connu une soif insatiable de victoires. Je n’ai jamais eu de rêves de gloire.

Quels sont vos objectifs?

Je veux surtout continuer à progresser. Je ne peux pas battre des records chaque année. Mais je veux voir où se situent mes limites et si je peux encore les repousser. Peut-être les ai-je déjà atteintes? Qui sait? A ce moment-là, mon objectif sera de maintenir ce niveau aussi longtemps que possible. Même si je sais que cela ne durera pas des siècles. C’est cela, une carrière: s’améliorer au maximum, et ensuite se maintenir aussi longtemps que possible.

Je ne peux pas imaginer que vous n’ayez pas d’idée précise des objectifs que vous souhaitez atteindre.

Si vous m’aviez posé la question l’année dernière, je vous aurais répondu que je voulais atteindre ces 7.000 points. C’est ainsi (elle rit). Non, je n’ai aucun chiffre en tête. Ce serait d’ailleurs stupide. Je pense pouvoir m’améliorer dans certaines disciplines. Mais de là à ce que cela arrive au cours d’une même compétition… Il faut aussi un peu de chance. Un heptathlon comme à Götzis, où vous battez plusieurs records, est très rare. Je ne veux donc pas me fixer d’objectifs précis. Les attentes qu’entraînent ces objectifs sont épuisantes.

Il y a deux ans, personne ne connaissait Nafi Thiam. Aujourd’hui, on vous voit sur des affiches partout dans le monde. Dans quelle mesure tout cela a-t-il changé votre vie?

Il y a davantage de pression sur le plan sportif. De l’extérieur, on ne voit que l’enthousiasme qui entoure mes performances. Mais pour moi, cette pression est un réel handicap que j’ai eu du mal à vivre.

Et dans votre vie quotidienne?

Je suis surtout beaucoup plus occupée. Plus de gens veulent me rencontrer.

©Diego Franssens

Toutes nos excuses…

Ce n’est pas un problème, vous savez. Mais tout cela demande du temps. J’ai aussi davantage d’obligations envers les sponsors, même si bien entendu, c’est très positif. Je dois mieux m’organiser si je veux tout faire. C’est parfois fatiguant.

Je ne suis tout simplement pas le genre de personne qui aime se retrouver sous les projecteurs. Laissez-moi faire mon sport dans mon coin, et je serai heureuse. Lorsque les gens commencent à vous regarder et à vous parler quand vous faites vos courses, cela devient embarrassant. Ou encore, quand vous allez au restaurant et que l’on vous interrompt à tout moment pour prendre une photo. Il faut s’y habituer. Mais j’essaie de voir les choses positivement. Je sais que tous ces gens me soutiennent. Je ne reçois que des réactions positives et des encouragements. Certains me disent à quel point ils ont été émus quand je suis montée sur le podium à Rio.

Cela me fait plaisir quand des enfants viennent me demander un autographe après une compétition, car j’ai été un jour à leur place. Quand j’étais enfant, j’allais attendre les athlètes après le Mémorial Van Damme. Je les comprends très bien. Si vous êtes quelqu’un qui n’aime pas se retrouver sous les projecteurs, vous devez sortir de votre zone de confort. Cela demande des efforts. C’est plus difficile qu’on l’imagine. Mais bon, aujourd’hui cela fait partie de ma vie.

Les joueuses de tennis et les footballeurs de votre niveau n’ont plus besoin de travailler après leur carrière sportive. N’est-ce pas frustrant?

Non, pas vraiment. Lorsque j’ai commencé l’athlétisme, je n’ai jamais imaginé que je pourrais en vivre. Aujourd’hui, c’est mon métier, c’est déjà beaucoup. Mais cela ne me rendra pas riche. C’est pourquoi je veux absolument terminer mes études. Après Rio, des gens m’ont demandé pourquoi je n’arrêtais pas. Comme si c’était une lubie, un caprice. Non, c’est tout simplement nécessaire comme porte de sortie. Plus tard, j’aurai besoin d’un diplôme pour trouver un emploi. C’est la réalité des athlètes en Belgique. Ceux qui misent tout sur le sport sont plutôt rares. Les carrières sportives sont très courtes. Elles peuvent se terminer aussi vite qu’elles ont commencé. Ceux qui me conseillent d’arrêter mes études sont ceux qui ont eux-mêmes un diplôme (elle rit). Je n’ai pas envie de mettre mon avenir en jeu. C’est ainsi que j’ai été éduquée. Je sais à quel point il est important d’avoir un diplôme.

Mais ne pourriez-vous pas terminer vos études après votre carrière sportive?

Après ma carrière sportive, pendant les quelques années nécessaires pour achever mes études, je devrai me nourrir et avoir un toit sur la tête (elle rit).

Par ailleurs, je suis très fière de pouvoir combiner les deux. Cela demande de l’organisation. C’est difficile, mais possible. Et c’est gratifiant de constater que je n’ai pas besoin des conseils de ceux qui me veulent du bien. Et que j’ai suffisamment confiance en moi pour combiner sport et études.

Aujourd’hui, il bruine. Un jour comme aujourd’hui, n’est-il pas tentant de ne rien faire plutôt que d’aller passer quatre heures à s’entraîner sur la piste?

Bien entendu, aller s’entraîner sous la pluie n’est pas le plus marrant. Mais cela finit par devenir un automatisme. Je suppose que c’est la même chose quand vous allez travailler. Vous n’avez pas tous les jours envie de sortir du lit, non?

Mais je peux tout de même me permettre de ne rien faire certains jours, contrairement à vous…

"Si vous ne le faites pas pour vous-même, vous ne tenez pas le coup."
Nafi Thiam

Pour les athlètes, il est peut-être plus difficile de trouver la même motivation tous les jours. Car vous êtes fatigué, vous avez mal. Il est parfois tentant de lever le pied. Mais c’est à ce moment-là que vous perdez une compétition. Et c’est dans ces moments difficiles que vous faites le plus de progrès. Dans le sport de haut niveau, vous devez pouvoir souffrir. Je ne fais pas exception. J’ai choisi ce sport depuis mon plus jeune âge, et je sais ce que cela implique. Je sais pourquoi je le fais, personne ne m’y oblige. D’ailleurs, cela ne marcherait pas. Si vous ne le faites pas pour vous-même, vous ne tenez pas le coup.

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