Au marché aux bestiaux de Ciney, on négocie encore en francs

À 7h, la cloche sonne, lançant officiellement le début des ventes. Et pas question de prendre les devants. ©Anthony Dehez

Chaque vendredi, Ciney accueille l’un des plus grands marchés aux bestiaux de Belgique. Un lieu atypique où les traditions ont toujours une place de choix. Plongée dans un décor plein de surprises, où l’on négocie encore en francs.

À l’heure où les lumières commencent doucement à s’allumer dans les chaumières, Ciney bouillonne déjà. Du moins son marché aux bestiaux, dont les spots annoncent au loin l’activité qui s’y déroule.

Tous les vendredis, l’un des plus grands marchés d’Europe se réveille aux petites heures. Pierre Tasiaux, le directeur du site, nous donne rendez-vous à 6h30, à l’entrée du bâtiment. À peine présenté, le patron des lieux s’éclipse déjà, c’est bientôt l’heure cruciale. "J’arrive mais je dois aller vérifier qu’aucune vente ne se fait avant l’ouverture officielle", glisse Pierre Tasiaux en s’éclipsant de la "salle de contrôle" qui surplombe l’immense marché couvert.

Sur un hectare et demi, les vaches, taureaux et mêmes les veaux sont alignés méthodiquement. On ne plaisante pas avec les règles. Juste devant la grande fenêtre, un écran retransmet les images captées par des caméras, permettant au directeur de repérer les acheteurs un poil trop pressés qui lui auraient échappé. À 7h, la cloche sonne, lançant officiellement le début des ventes.

Ce vendredi, 2.143 bêtes attendent tranquillement un nouvel acquéreur. Le spectacle bruyant impressionne. Du moins les novices. "Ce n’est pas la meilleure journée. On est d’ailleurs en dessous de la moyenne. Mais c’est normal, nous sortons de l’été. Habituellement, on tourne plutôt autour des 2.500 têtes", lance le directeur qui nous a finalement rejoint, avant de se rappeler la grande époque du marché, pas si lointaine.

"En 2002, nous avons atteint les 5.000 animaux. Le bâtiment était plein à craquer, il y en avait partout. À l’époque, la ville pensait même agrandir le bâtiment", sourit le directeur. La vache folle passa ensuite notamment par là. "Ça a fait beaucoup de mal. Le marché a d’ailleurs dû fermer durant plusieurs semaines", raconte la secrétaire.

Moins de bêtes

Depuis lors, le nombre de bêtes ne cesse de baisser. "Les gens mangent moins de viandes ou se tournent plutôt vers les blanches. Récemment, le scandale Veviba a aussi eu un impact. Je ne sais pas si finalement, il en ressortira quelque chose de toute cette histoire mais cela a encore donné un coup", soupire Pierre Tasiaux, qui est également vétérinaire.

Direction les allées du marché, où les marchands circulent désormais dans tous les sens, à la recherche de la bête parfaite. Les négociations débutent.

Parmi les acheteurs, plusieurs ont un accent néerlandais. La grande majorité des vaches à vendre sont destinées à l’engraissement et partiront au nord du pays, bien plus spécialisé que la Wallonie dans cette étape. "Dans une moindre mesure, une partie est aussi destinée à l’export, principalement vers l’Allemagne, la France et aussi les Pays-Bas. Lui par exemple, c’est un Néerlandais", lance le directeur. "On les reconnaît car certains portent encore des sabots", se marre le directeur en pointant les pieds d’un marchand.

Une parole est une parole

Il faut dire que certaines traditions sont restées bien ancrées. Si les autres négociants ont troqué les sabots pour des bottes en caoutchouc, les habitudes ne bougent visiblement pas beaucoup. À commencer par les transactions.

Près de vingt ans après le passage à l’euro, tout se négocie encore en francs. L’habitude ne surprend d’ailleurs personne, pas même les plus jeunes, comme Nicolas. Installé tout au fond du marché, il poursuit les habitudes ancestrales. Et peu importe s’il n’avait que dix ans au moment du passage à la monnaie unique.

"ça a toujours été comme cela, c’est une tradition qui ne me pose pas de problème", glisse le jeune marchand, qui doit le plus souvent faire affaires avec des hommes ayant parfois le double de son âge. "Il ne faut pas se faire rouler. Il y a des vieux filous mais j’ai été à bonne école", dit-il en souriant.

Les négociations se font directement à côté des bêtes, à la "paumé", autre tradition visiblement bien ancrée. Les marchands se frappent dans la main jusqu’à se mettre d’accord sur un prix. "Il n’y a aucun papier, rien de signé. Ici, ce qui compte, c’est la parole. Et personne ne reviendra dessus", continue le directeur. La transaction se fera par virement, plus tard en même temps que le reste de la paperasse indispensable.

"Mais jusqu’en 2000, tout se faisait en liquide, directement sur place. Il y avait alors quatre banques qui avaient leur guichet sur le marché, explique encore le directeur, en désignant les anciens guichets aux fenêtres blindées. Il fallait bien ça. À 40.000 francs l’animal, il y avait des millions de francs qui circulaient ici tous les vendredis. Celui qui voulait faire un braquage aurait bien été inspiré de venir au marché."

Après une demi-heure, certains marchands ont déjà fait le plus gros du travail. "Mais ce sont les dernières à vendre qui prennent parfois le plus de temps", explique Pierre Mailleux. Il est l’un des plus gros marchands. Installé aux deux premières rangées, juste devant la cafétéria, il a amené plus de 80 animaux. Comme la plupart de ses "collègues", l’homme est arrivé à 3h15 pour s’installer. Accoudé juste devant l’allée principale, il attire les acheteurs en vantant les qualités de ses animaux. "Va la voir sur le côté, elle est super", glisse Pierre Mailleux à un potentiel acheteur flamand.

Les mêmes prix qu’en 1977

Les hommes négocient, sans succès. Pas de quoi inquiéter le vendeur. Car chaque acheteur a sa stratégie. "Certains partent puis reviennent plus tard ou attendent la dernière minute, sourit Pierre Tasiaux. Plusieurs bêtes sont parfois vendues deux ou trois fois sur la matinée." Dans les allées, il n’est désormais plus rare de voir une vache ou un taureau guidé avec plus ou moins de facilité vers l’emplacement de son nouveau propriétaire ou directement dans le camion. Les transactions s’enchaînent mais les négociations sont parfois dures.

"Certains partent puis reviennent plus tard ou attendent la dernière minute. Plusieurs bêtes sont parfois vendues deux ou trois fois sur la matinée."
Pierre Tasiaux
Directeur du marché couvert de Ciney

Depuis une quinzaine de minutes, deux marchands ne parviennent pas à trouver un accord pour deux vaches. Le vendeur en veut 105.000 francs pour la paire, l’acheteur ne souhaite pas en mettre plus de 102.500. Ça coince pour une soixantaine d’euros sur un total de plus de 2.600 euros. Ce qui est en réalité loin d’être un détail, les prix n’étant pas vraiment les plus attractifs en ce moment.

"Aujourd’hui, le cours est plus ou moins comparable à celui de 1977. Mais à côté, les coûts de production ont triplé", nous explique Benoît Jaco, un autre marchand, qui pense, lui, de plus en plus à l’export, version bout du monde. "Nous tentons de développer le marché à Dubai", explique-t-il.

Vers 9h, le gros de l’activité est déjà passé. Les deux marchands se sont finalement mis d’accord sur 103.500 francs. Direction la cafétéria. Pour certains, c’est déjà l’heure du steak-frites.

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