reportage

Ça phosphore fort pour Ecophos

©anthony Dehez

L’Echo est parti à la rencontre des champions wallons. Votre quotidien vous emmène à la découverte de pépites wallonnes et des produits qui font leur renommée. Ce samedi, visite chez Ecophos, à Louvain-la-Neuve, qui a développé un procédé qui permet d’extraire du phosphate dans des minerais assez pauvres en matière utile. Son CEO envisage une entrée en Bourse d’ici cinq ans.

Comme quoi l’histoire avec un grand H ou un petit h se joue toujours sur un détail. Il en va de même pour Mohamed Takhim et son entreprise Ecophos. Son siège social et son principal centre de recherche et développement se trouvent à Louvain-la-Neuve au sein du Centre Jean Monnet, mais il s’en est fallu de peu pour qu’il en soit autrement.

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Originaire de la ville marocaine de Khouribga, Mohamed Takhim grandit dans cette cité minière considérée comme la plus importante zone de production de phosphates au monde. "Le phosphate, c’est le pétrole du pauvre", indique d’ailleurs le chercheur. Près de 75% des réserves mondiales de ce minerai se trouvent dans le sous-sol marocain. Pas étonnant donc, que depuis son plus jeune âge, Mohamed Takhim est passionné par les phosphates. Pas étonnant non plus dans ce cas qu’il effectue, alors qu’il n’est encore qu’un lycéen, un stage au sein de l’Office chérifien des phosphates, une société anonyme à capitaux publics. L’OCP est aujourd’hui l’un des plus gros employeurs du pays (plus de 20.000 travailleurs) et est donc un poids lourd de l’économie marocaine. D’ailleurs, la mission économique au Maroc, avec la princesse Astrid et plus de 400 participants, qui s’est terminée ce jeudi, a fait un arrêt sur le site de l’OCP à Jorf Lasfar, au sud de Casablanca.

"Mon père est venu spécialement du Maroc pour cosigner les papiers sans lesquels je ne pouvais pas démarrer Ecophos."
Mohamed Takhim
CEO d'Ecophos

Médaille d’or

Ecophos | Le leader du phosphate

Durant son stage à l’OCP donc, Mohamed Takhim constate que le process de purification du phosphate s’avère très complexe et sophistiqué. Se souvenant d’une expérience réalisée lors de travaux pratiques au lycée, il pense pouvoir élaborer une technique alternative plus simple aboutissant au même résultat que les procédés conventionnels. Aidé par son lycée qui lui fournit l’accès aux laboratoires, aux produits chimiques… et l’assistance de la secrétaire du proviseur pour dactylographier ses résultats, le jeune chercheur teste son invention et dépose son premier brevet.

"Sans phosphates, aucun organisme vivant ne peut survivre et se développer."

Nous sommes en 1994, Mohamed Takhim a 18 ans. Désireux de faire connaître son procédé, le jeune inventeur dépose plusieurs demandes de participation à des salons. "Et le premier qui me répond, c’est Brussels Eurêka, le salon mondial de l’innovation, de la recherche et des nouvelles technologies. J’y ai décroché une médaille d’or", se souvient Mohamed Takhim.

85%

Les os humains sont composés à 85% de phosphate tricalcique. Le phosphate est donc essentiel à la vie. Les phosphates sont des composés qui contiennent du phosphore. Différents phosphates sont nécessaires aux plantes et aux animaux pour leurs cellules et leurs squelettes. On retrouve du phosphore dans plusieurs aliments, notamment dans les viandes, ainsi que dans des boissons, par exemple sous forme d’acide phosphorique.

Alimentation animale

Ecophos est aussi un producteur d’alimentation animale. "Le marché du phosphate se divise en 3: 80% du marché est utilisé pour les fertilisants, les engrais et les céréales. 10% du marché dans l’alimentation animale et enfin le solde est employé par exemple comme acide phosphorique pour les soft-drinks ou pour le processus de phosphatation des surfaces métalliques (par exemple pour l’anti-corrosion)" précise Mohamed Takhim, qui vise à terme 25% du marché mondial de l’alimentation animale.

Eurêka

Le mot eurêka tire son origine du grec ancien et signifie littéralement "j’ai trouvé". Dans l’Antiquité, le savant Archimède a prononcé ce mot en sortant du bain dans lequel il venait de comprendre l’effet du poids sur le niveau de l’eau, la fameuse poussée d’Archimède. Eurêka, c’est aussi le salon organisé à Bruxelles où, à peine âgé de 18 ans et encore lycéen, Mohamed Takhim, le CEO d’Ecophos,¨a présenté pour la première fois le procédé qu’il a trouvé pour extraire de façon plus noble le phosphate du minerai où il est logé. C’est ce procédé qui est à l’origine de la création d’Ecophos.

 

Autant dire que si le premier salon s’était déroulé en France, en Suisse ou au Canada, l’histoire aurait été autre. "C’est vrai. Je cherchais un salon où l’on parlait le français", répond aujourd’hui le chimiste.

La suite est d’abord une histoire de papiers. Oui, on approche des festivités de fin d’année mais non, ce n’est pas un conte de Noël. Mohamed Takhim n’est pas arrivé en Belgique sans papier. Mais par contre, il avait une carte d’étudiant française et une carte professionnelle belge. Et à l’époque, le statut d’étudiant entrepreneur n’existe pas. Il étudie donc en France et développe son entreprise en Belgique.

En 1996, à l’âge de 20 ans, Mohamed Takhim crée officiellement la start-up belge Ecophos avec une première levée de capitaux de plus de 3 millions d’euros auprès de grands venture capitalists belges (Capricorn, Gimv, Stone Fund de la famille Colruyt, Luc Geuten). "Mon père est venu spécialement du Maroc pour cosigner les papiers sans lesquels je ne pouvais pas démarrer Ecophos", se souvient, pour l’anecdote, le quadragénaire. Ces premiers investisseurs ont été rejoints par la suite notamment par le groupe Solvay.

À partir de 1996, tout en poursuivant ses études, ce qui lui permet de décrocher 3 diplômes (ingénieur en procédés chimiques, master spécialisé en management des projets et un dernier diplôme en administration des affaires), le fondateur développe sa technologie permettant de raffiner les phosphates naturels pauvres en phosphore afin de permettre leur utilisation industrielle. "La charge minérale des os humains contient 85% de phosphate tricalcique. Le phosphate est donc essentiel à la vie. Les minerais ont tendance à diminuer. Cette ressource doit être préservée car elle est essentielle à la vie, tout comme l’eau et l’oxygène. Sans phosphates, aucun organisme vivant ne peut survivre et se développer. Toute l’énergie du corps fonctionne avec des enzymes à base de phosphates. Le procédé que nous avons développé permet d’extraire du phosphate dans des minerais assez pauvres en matière utile", intervient le scientifique.

Actuellement, les principaux consommateurs de phosphates sont l’industrie des engrais, le secteur de l’alimentation animale, l’agroalimentaire et l’industrie pharmaceutique. "Lorsque j’ai démarré mes recherches, l’industrie des phosphates ne subissait pas encore de réelle contrainte économique ou environnementale. Une matière première de bonne qualité, riche en phosphore, était toujours disponible en quantités suffisantes. Les prix étaient donc relativement bas, ce qui n’encourageait pas le développement de nouveaux procédés d’exploitation des phosphates moins purs ou concentrés. La pression écologique, quant à elle, se cantonnait à des arguments éthiques, sans contrainte légale", énumère l’entrepreneur.

Réduction des déchets

©Dieter Telemans

Le procédé développé par Ecophos s’inscrit aussi dans le développement durable en réduisant drastiquement le volume des déchets liés à l’extraction des phosphates. Au lieu de générer 6 tonnes de déchets pour 1 tonne d’engrais phosphatés, Ecophos promet de n’en générer que 30 kilos. "C’est un avantage concurrentiel non négligeable maintenant que le monde industriel se rend compte que les ressources se raréfient, avec une disparition programmée de cette matière première dans 50 ans environ. Par ailleurs, cette raréfaction a donné lieu à une flambée des prix", précise l’homme d’affaire.

"À l’horizon 2020, nous voulons avoir 5 usines dans 5 pays pour générer un chiffre d’affaires annuel de minimum 500 millions d’euros."

À propos d’affaires, les parts de Mohamed Takhim dans l’entreprise ont été fluctuantes au cours des années. S’il en possédait 50% au départ, les différentes augmentations de capital intervenues au fil des années ont réduit sa participation à 5% à un certain moment. Mais en 2009, il réalise un managing buy-out et met plus de 40 millions d’euros sur la table. Aujourd’hui, il possède 95% de l’entreprise et peut compter sur le soutien des banques.

Le 31 octobre dernier, Ecophos a annoncé avoir signé un accord pour un prêt syndiqué de 131 millions d’euros afin de refinancer la dette existante et d’assurer des facilités de crédit pour les besoins de financement du groupe ces cinq prochaines années. Trois des quatre grandes banques belges sont parties prenantes, à savoir ING, BNP Paribas Fortis et KBC. Dans le même temps, Ecophos a obtenu un prêt auprès de la Société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW) pour un montant de 10 millions et un autre de 5 millions via Société belge d’investissement International (SBI). "Ces 146 millions d’euros vont nous permettre de répondre aux besoins de financement du groupe, d’assurer sa croissance et de poursuivre notre stratégie. À l’horizon 2020, nous voulons avoir 5 usines dans 5 pays pour générer un chiffre d’affaires annuel de minimum 500 millions d’euros. En 2020, l’entreprise devrait employer 650 personnes dans le monde, dont plus d’une centaine en Belgique", avance le CEO, qui vise une croissance moyenne de 20% à 25% par an.

Business model en 2 axes

"À l’horizon 2020, nous voulons avoir 5 usines dans 5 pays pour générer un chiffre d’affaires annuel de minimum 500 millions d’euros."

Le business modele se déploie sur deux axes. D’une part, Ecophos vend sa technologie sous licence à des producteurs de phosphate, auxquels elle propose aussi des services complémentaires: études d’ingénierie, design de l’équipement, livraison de l’équipement. "Notre objectif est de signer un ou deux contrats de licence par an, générant des rentrées de l’ordre de 20 à 40 millions d’euros", argumente Mohamed Takhim.

D’autre part, Ecophos se positionne lui-même comme producteur d’alimentation animale. "Le marché du phospohate se divise en 3: 80% du marché est utilisé pour les fertilisants, les engrais et les céréales. Il faut savoir que sans phosphate, une terre agricole ne produirait qu’un cinquième de ses capacités. 10% dans l’alimentation animale et enfin, le solde est employé par exemple comme acide phosphorique pour les soft drinks ou pour le processus de phosphatation des surfaces métalliques, par exemple pour l’anticorrosion", dévoile pour L’Echo le Néo-Louvaniste.

À l’heure actuelle, l’entreprise exploite déjà trois usines, en Bulgarie, aux Pays-Bas et en France. Deux usines sont en construction en Inde et en Egypte. "Nous produisons aussi de l’alimentation animale via des joint-ventures avec un partenaire disposant d’un atout stratégique tel que l’accès aux matières premières, une bonne localisation, des débouchés intéressants. Cette année, nous avons ainsi signé une joint-venture en Chine avec le groupe Guizhou Chanhen Chemical Corporation pour la construction de huit usines", précise Mohamed Takhim qui passe ainsi plus de 200 jours par an à l’étranger.

"The Sky is the limit." La volonté entrepreneuriale de Mohamed Takhim est sans limite. "Ma mission est d’aider à résoudre le problème mondial de la raréfaction d’une ressource indispensable à la vie en devenant le leader mondial dans la technologie de valorisation des phosphates", insiste-t-il

50 millions en R&D

©Dieter Telemans

Depuis sa création, Ecophos a dépensé 50 millions d’euros en recherche et développement. Chaque année, des centaines de milliers d’euros sont consacrés aux dépôts et à la mise à jour de brevets. Et cela ne risque pas de s’arrêter. En effet, les projets  ne manquent pas. Plus de 65 chercheurs et ingénieurs travaillent ainsi dans les laboratoires du Centre Jean Monnet à Louvain-la-Neuve et à Varna en Bulgarie.

"Jusqu’ici, les métaux lourds sont isolés, stabilisés, puis mis en décharge. Mais Ecophos recherche des solutions à ce problème environnemental."

Les phosphates naturels contiennent des éléments dangereux tels que des métaux lourds (cadmium, chrome, mercure, plomb), ainsi que d’autres éléments dits pénalisants: fluor, argile, sable, etc. "Jusqu’ici, les métaux lourds sont isolés, stabilisés, puis mis en décharge. Mais Ecophos recherche des solutions à ce problème environnemental. Elle poursuit des recherches visant, notamment, à exploiter le fluor ou les terres rares contenues dans les phosphates. Les terres rares, qui ne sont ni terres ni rares, sont des matières premières métalliques très convoitées, entre autres par les fabricants de téléphones portables et d’écrans plats", avance le chercheur.

L’utilisation massive d’engrais phosphatés dans l’agriculture traditionnelle cause d’importants problèmes environnementaux. Ainsi Ecophos développe une technologie permettant d’extraire les phosphates contenus dans les cendres volantes issues de l’incinération des boues dans les stations d’épuration des eaux usées. De l’économie circulaire plein pot.

Par ailleurs, en parvenant à séparer les impuretés contenues dans les phosphates et le gypse (sous-produit généré par le processus de purification), Ecophos permet la valorisation du gypse, notamment dans l’industrie cimentière et la fabrication du plâtre. "En gros, chez Ecophos, on utilise tout ce qui se trouve dans le minerai de phosphate", conclut fièrement Mohamed Takhim qui veut réaliser une IPO d’ici cinq ans.

Gare au repli sur soi entrepreneurial

Ce samedi, nous fermons un premier volet de notre série éditoriale "La Wallonie Entreprend". Ces derniers mois, L’Echo a apporté sa contribution à l’émergence d’une conscience entrepreneuriale plus forte, d’une ambiance plus propice à la créativité, notamment en partant à la rencontre d’entrepreneurs qui font bouger la Wallonie et en allant à la découverte de pépites méconnues qui font rayonner la Région dans le monde.

C’est pourquoi, ce week-end, on se permet de partager un fait qui nous chipote. Un fait qui nous surprend. Surtout un fait qui nous chagrine.

Dans le cadre de notre série, trois entreprises n’ont pas souhaité nous ouvrir leurs portes, n’ont pas souhaité nous rencontrer pour raconter leur histoire entrepreneuriale.

C’est évidemment leur choix. Et c’est le principe même de la liberté d’expression que beaucoup ont évoquée cette semaine dans un tout autre cadre.

Mais l’objectif de notre série est d’inspirer nos lecteurs en leur proposant un contenu fort, à partir de l’expérience et du vécu d’autres entrepreneurs. Comment ont-ils créé leur entreprise? Quel a été l’élément déclencheur? Quelles ont été les difficultés rencontrées? Comment les ont-ils surmontées? Pourquoi à un certain moment ont-ils changé leur business model? Comment la réussite leur a souri? Autant de questions que tout le monde se pose devant des réussites entrepreneuriales. Autant de réponses à partager. Et à L’Echo, nous avons l’intime conviction que ce partage d’expériences a créé une dynamique et un état d’esprit positifs pour tous.

Les trois entreprises en question sont la FN Herstal, Iwan Simonis et Pierret Industries. Trois entreprises dont le savoir-faire est reconnu dans le monde entier.

  • On ne présente plus la FN.
  • La société Iwan Simonis est une entreprise familiale implantée dans la région de Verviers depuis des dizaines d’années (soit toutes des caractéristiques qu’on aime à L’Echo). Cette société méconnue est le leader incontesté et international des draps pour le pool, la carambole et le snooker.
  • Pierret Industries fabrique des machines qui permettent de traiter la plupart des matières textiles et plastiques souples ainsi que les fibres spéciales (verre, carbone, aramide, basalt, inox,…). Les machines imaginées à Corbion dans la province du Luxembourg se retrouvent entre autres aux USA, au Japon et en Inde.

La fin de non-recevoir que nous avons reçue de ces trois pépites wallonnes tient en deux lignes. C’est une politique d’entreprise que de décliner toutes les demandes de la presse. Dans un souci d’équité et de discrétion, cette ligne de décision doit rester la même. Deux phrases que l’on peut aussi reformuler selon l’expression populaire "Vivons heureux, vivons cachés".

On doit à la vérité de vous indiquer que, dans le cas de la FN, il semble que c’est l’agenda du patron qui a fait basculer notre demande du côté du non. Durant la période proposée pour la rencontre, ce dernier était plus souvent qu’à son tour à l’étranger. Néanmoins, il a eu aussi l’honnêteté de dire que la géopolitique voire la politique (on est en Belgique, hein) lui impose aussi d’être le plus prudent possible dans sa communication.

Quoi qu’il en soit, ces entreprises ont décliné notre proposition avec un argument très proche du repli sur soi et donc très loin de l’esprit d’ouverture qui caractérise l’entreprenariat et le commerce. Un paradoxe dangereux.


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