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reportage

"À chaque génération, nous avons dû faire un choix"

©anthony dehez

Visite chez Bouchons Leclercq, une entreprise familiale de Fleurus spécialisée dans l’impression et le traitement de bouchons en liège, qui fête ses cent ans cette année.

On imagine la scène d’ici. Bouchons Leclercq dans la série éditoriale de l’Echo "La Wallonie entreprend", c’est n’importe quoi. Cette petite entreprise du zoning de Fleurus n’a rien à voir, de près ou de loin, avec un champion du monde. Le champion du monde wallon des bouchons se trouve plus à l’est, du côté de Thimister-Clermont. C’est là que s’est développé le groupe NMC, leader dans le développement, la production et la commercialisation de mousses synthétiques.

©Anthony Dehez

La légende urbaine veut que le patron de cette autre entreprise wallonne, Gert Noël, a eu l’idée de produire un bouchon en synthétique lors d’un repas de Noël après être tombé sur plusieurs bouteilles de vin bouchonnées. L’homme d’affaires et son fils, Mark, décident alors de mettre à profit plus de quarante années d’expérience dans le domaine des produits dérivés de l’extrusion de matériaux synthétiques et lancent leur projet en 1993. Après six années de recherche et de développement, le bouchon Nomacorc est né.

Depuis, Nomacorc a été absorbée par Vinventions. Cette dernière fait partie des leaders mondiaux puisqu’une bouteille de vin sur 7 a un bouchon provenant de Vinventions. Il est vrai qu’en quelques années, le synthétique a envahi le marché du bouchon. On estime ce dernier à 17 milliards d’unités par an, dont 20 % environ reviennent au synthétique. Et Vinventions, c’est une très grosse part de ce gâteau. Des champions du monde donc.

Bouchons Leclercq ne joue pas dans la même catégorie. Mais quand même, l’entreprise de Fleurus produit 400.000 bouchons par jour, 2 millions par semaine et donc plus de 100 millions par an. Et les bouchons qui sortent des ateliers sont naturels et non synthétiques.

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On a voulu vous emmener à la rencontre de cette entreprise familiale qui fête cette année ses cent ans car selon nous, elle catalyse beaucoup de problématiques auxquelles sont confrontés bon nombre d’entrepreneurs et de PME wallonnes.

Ils ne sont pas champions du monde mais ils occupent leur place avec moins de dix employés, en l’occurrence huit. Selon l’Union wallonne des Entreprises (UWE), la taille moyenne d’une PME wallonne est d’environ neuf équivalents temps-plein contre onze en Flandre.

Un certain nombre d’observateurs estiment d’ailleurs que si le nombre d’emplois augmente de deux dans chaque PME wallonne, la Wallonie rejoindrait la Flandre dans le plein-emploi. Le chômage serait frictionnel. C’est un chômage incompressible lié aux délais d’ajustement de la main-d’œuvre d’un emploi à l’autre.

Bouchons Leclercq | Le Champion du liège

Début de l’économie circulaire

À l’instar des autres PME wallonnes, Bouchons Leclercq n’a eu de cesse d’évoluer. "À chaque génération, nous avons dû faire un choix", insiste Cédric Leclercq, l’administrateur délégué actuel et représentant la cinquième génération.

Pour ses 100 ans, Bouchons Leclercq fait sauter le record du chiffre d’affaires annuel avec un résultat de 5,4 millions.

Comme souvent, le premier choix est le plus étonnant. Tout commence pendant la Grande Guerre dont on commémore en ce moment les cent ans. Le premier protagoniste s’appelle Louis Bodart. Il est pâtissier de son état. Mais vu la guerre, il ne parvient plus à se procurer de la farine pour faire du pain. Il décide donc de s’associer avec son neveu Joseph Leclercq. Ensemble, ils cherchent une autre façon de gagner leur vie. Ils se lancent dans le recyclage des bouchons. Ils récupèrent des vieux bouchons dans les bistrots et les pharmacies, qu’ils bouillent et retravaillent avant de les revendre. De l’économie circulaire avant l’heure. À la sortie de la guerre en 1918, ils décident de se fournir en direct des plaques de liège venant du sud de l’Europe afin de fabriquer des bouchons neufs.

Le choix de la deuxième génération sera d’acheter une ancienne brasserie à vapeur en plein centre de Fleurus. Bâtiment que l’entreprise ne quittera qu’en 2010 pour rejoindre le zoning en périphérie de la commune carolorégienne.

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"La troisième génération a fait le choix d’arrêter d’acheter de l’écorce de liège, se souvient Cédric Leclercq. Mon grand-père François considérait que cela faisait trop de déchets que l’entreprise ne savait ni traiter ni valoriser."

Dès 1954, l’entreprise se consacre au lavage, au séchage, à l’impression et au traitement du bouchon. Début des années 80, elle arrête le lavage et le séchage pour se concentrer uniquement sur l’impression et le traitement.

En 1984, c’est Christian Leclercq qui reprend les affaires familiales. "Mon père insuffle une nouvelle dynamique et mise aussi sur un service et une flexibilité irréprochables. C’est toujours le cas aujourd’hui, on est ouvert le samedi matin et donc cela nous permet de livrer des clients au pied levé le lundi matin en cas d’urgence", insiste le fils.

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C’est aussi sous la direction de Christian Leclercq que l’entreprise connaît un basculement commercial. "Début des années 80, 80% des bouchons que nous fournissions étaient destinés à des bouteilles de vin et 20% à la bière. À partir de là, on a basculé du vin vers la bière. Et aujourd’hui, 80% de notre production est destinée aux bières, 15% aux pétillants et 5% aux vins", détaille Cédric Leclercq.

Un marché difficile

Pour ce dernier, le fait le plus étonnant est d’être toujours là cent ans plus tard. Et comme beaucoup de dirigeants de PME, il s’interroge sur l’avenir de la société familiale. "Avec mon frère Damien, on gère la société en bons pères de famille. On essaie de ne pas l’appauvrir", insiste le patron actuel. Les deux frères ont repris le flambeau en 2014. Cédric détient 60% de la société et Damien 40%. Leur maman travaille toujours au sein de l’entreprise mais prendra sa pension dans quelques mois.

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Les deux fils ont débuté leur carrière dans l’entreprise familiale. Cédric dès ses 18 ans et Damien un peu plus tard. Ils sont âgés aujourd’hui de respectivement 44 ans et de 38 ans. "Concernant l’avenir, je nous laisse trois-quatre ans pour y voir clair", prévoit le quadragénaire.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser son nom, le liège vient essentiellement du Portugal. C’est là que s’étendent environ 700.000 hectares de forêts de chênes-lièges. Avec près de 157.000 tonnes de liège produites chaque année, le Portugal est le premier producteur au monde de ce matériau. Et la matière première est concentrée dans quelques mains. Ainsi le groupe lusitanien Amorin détient 40% du liège transformé dans le monde. "Il se considère comme le roi du monde. Cette année par exemple, pour la première fois de l’histoire du liège, le groupe a fait de la spéculation", indique Cédric Leclercq, outré.

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Quand vous avez une telle concentration de matière première, vous pouvez avoir une baisse de sa qualité. "Normalement, il faut attendre une dizaine d’années avant de récolter l’écorce. Il y a quelques années, certains propriétaires de chêne-liège n’ont pas hésité à réduire cette durée pour augmenter leurs profits. Et la qualité du bouchon en liège naturel en a pâti. Souvenez-vous, c’est la période des vins bouchonnés fin des années 90, début des années 2000", poursuit le CEO

Aujourd’hui, la qualité est revenue. "Il faut bien avouer que l’émergence du bouchon synthétique a obligé les propriétaires de liège à revoir la qualité de leur production. C’est à partir de ce moment-là aussi qu’ils ont commencé à sérieusement combattre le 2,4,6-trichloroanisole ou TCA. C’est la présence de cette molécule qui peut être responsable du goût de bouchon", explique avec pédagogie Cédric Leclercq.

Un avenir confus

À cette époque-là, l’entreprise de Fleurus a étudié la possibilité de monter une société au Portugal. "On y a renoncé car on a ressenti une forte résistance. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les acteurs locaux ne nous ont pas ouvert les bras. Et s’associer en direct avec un Portugais sans être présent au jour le jour ne nous semblait pas une bonne solution", se souvient le manager.

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Aujourd’hui, deux acteurs détiennent la quasi-totalité du bouchon de liège. Il s’agit comme déjà vu du portugais Amorin et du français Diam Bouchage. "Nous travaillons avec l’entreprise française depuis le début des années 2000. On a collaboré avec elle pour mettre au point un procédé révolutionnaire exploitant les propriétés du CO2 supercritique pour extraire les composés volatils du liège et éradiquer les molécules susceptibles de donner un goût au vin, notamment le risque de goût de bouchon."

"Nous nous fournissons en bouchons essentiellement chez eux. Mais voilà, avec les Portugais qui attaquent en direct notre marché et Diam Bouchage qui devient notre unique fournisseur, les négociations deviennent de plus en plus complexes", analyse froidement le représentant de la cinquième génération qui est parvenue dans ce contexte difficile à faire une année record pour le centenaire de l’entreprise.

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"On réalisera un chiffre d’affaires de 5,4 millions d’euros et on aura produit plus de 100 millions de bouchons, annonce-t-il fièrement. Mais mon rôle est aussi de penser à la pérennité de l’entreprise et je pense que nous devons faire en sorte de consolider notre partenariat avec Diam Bouchage et de devenir, peut-être un jour, une filiale du géant français en Belgique notamment spécialisé dans le secteur brassicole mondial. C’est dans ce sens que nous travaillons aujourd’hui."

Comme beaucoup, l’entrepreneur est confronté à la problématique de la cession-transmission. À ce sujet, une sixième génération existe. Damien Leclercq a deux filles âgées de moins de quatre ans et Cédric deux fils de 9 et 15 ans et une fille de 16 ans. Cette dernière prénommée Line a fait rentrer l’entreprise familiale de plein fouet dans le développement durable. Pour les cent ans de l’entreprise, elle a convaincu sa famille de financer la plantation de 100 arbres par jour pendant un an. Ce qui devrait permettre de compenser au total plus de 100 tonnes de CO2.

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