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Bientôt 300.000 tonnes de pois et de chicorée transformés par an chez Cosucra

©Emy Elleboog

L’Echo vous emmène à la découverte de pépites wallonnes et des produits qui font leur renommée. Ce samedi, visite chez Cosucra, l’entreprise s’est totalement réorientée et est devenue leader mondial dans la transformation de pois et de chicorée en protéines végétales.

Ce qui frappe d’emblée quand on arrive devant les installations de Cosucra à Warcoing, au fin fond de la Wallonie picarde, c’est que l’on peut aisément observer les différentes strates de l’évolution de l’outil de production et ses agrandissements successifs. Avec un point central devenu concentrique, l’ancienne demeure familiale des Crahay.

Cosucra, le champion de la chicorée et du pois jaune

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Aucun membre de la famille actuelle ne prendra ombrage si on indique que la bâtisse ne se présente plus sous son meilleur jour. "Nous colmatons les brèches pour que l’eau ne rentre pas dans la maison", intervient Jacques Crahay, l’actuel patron de l’entreprise wallonne. "Nous avons comme projet d’en faire un lieu de réception, de représentation au bénéfice de nos clients, les Asiatiques en sont friands mais le problème c’est que cela coûte cher", poursuit-il comme s’il était détaché de l’endroit alors qu’il y a vécu jusqu’à ses dix-huit ans avec ses sœurs et ses frères.

De la betterave au pois en passant par la chicorée

Cosucra est une entreprise familiale, implantée à Warcoing, en Wallonie Picarde, depuis 1852. Actif à l’origine dans la production sucrière, le groupe est parvenu à se transformer et à changer de business model en arrêtant la production de sucre et en devenant une entreprise de pointe dans la production d’ingrédients issus de la chicorée et du pois.

C’est un autre fait marquant, Cosucra est une entreprise familiale comme il y en a de nombreuses en Wallonie. Mais Jacques Crahay, l’actuel CEO, a eu 13 frères et sœurs. Il est par ailleurs le dernier enfant de la cinquième génération.

Le chiffre

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Jacques Crahay, l’actuel patron de Cosucra, a eu 13 frères et sœurs. Il est par ailleurs le dernier enfant de la cinquième génération. Comme l’actionnariat de l’entreprise est composé des descendants de Pierre et Marie-Antoinette Crahay, ils sont encore une quarantaine à l’être. "Il y a quelques années, nous avons reconcentré l’actionnariat", sourit Jacques Crahay. Par ailleurs, dorénavant, les actionnaires familiaux ne représentent plus que la moitié du conseil d’administration. Trois représentants de la sixième génération travaillent d’ores et déjà au sein de l’entreprise.

> Lire aussi notre portrait: Jacques Crahay, un patron des patrons protéiné

Avec son frère Paul, ils sont à l’origine d’un autre fait remarquable. Le changement de business model. Car même si la société se situe toujours rue de la sucrerie à Warcoing, on n’y transforme plus aucune betterave, on n’y produit plus le moindre gramme de sucre. À la fin des années 60, la politique agricole commune dictée par l’Europe impose des quotas dans la production sucrière. Pressentant l’impact profond qu’aurait cette réforme sur le secteur, les dirigeants décident de muter leur entreprise.

Ainsi Paul Crahay, ingénieur civil de formation fait rentrer la racine de chicorée dans l’usine au début des années 80. D’abord pour en faire du sirop de fructose. "Mais en 2006, l’Europe nous a indiqué du jour au lendemain qu’on ne pouvait plus en produire. Et cela contrairement aux quotas sucriers, on ne l’avait pas anticipé. On a évité de peu le coup fatal et la faillite de l’entreprise", se souvient Jacques Crahay.

Finalement, Cosucra parvient à s’adapter et finit par transformer la racine de chicorée non plus en sirop de fructose mais bien en inuline. L’inuline est le glucide présent dans la racine et est utilisée comme fibre alimentaire, agent de texture et comme substitut de gras ou de sucre dans les aliments préparés. Depuis quelques années, on emploie également l’inuline pour ses effets prébiotiques: certains fabricants en ajoutent au pain ou au yogourt, par exemple.

"On prévoit d’ores et déjà un doublement de la consommation de protéines végétales d’ici 40 ans."
Jacques Crahay
CEO de Cosucra

Avant-gardiste

©Emy Elleboog

De son côté, Jacques Crahay, aussi ingénieur civil de formation, a introduit les graines de pois jaunes chez Cosucra. Il a d’ailleurs fait des recherches sur les protéines des pois aux Facultés agronomiques de Gembloux entre 1986 et 1988. La première production mondiale de protéines de pois à partir des graines voit le jour à Warcoing en 1990. Cette transformation du pois en protéines végétales est avant-gardiste. Aujourd’hui, les ingrédients alimentaires produits par l’entreprise sont entre autres utilisés dans l’alimentation sportive, dans les régimes enrichis en protéines et dans la fabrication de nourriture pour les patients hospitalisés. "Comme ces ingrédients sont faciles à mettre en œuvre, on les retrouve aussi dans la préparation de barres chocolatées et de régime, dans le pain riche en protéines et dans la soupe déshydratée", complète Jacques Crahay.

Donc la mutation entamée au début des années 80 a permis à l’entreprise familiale 100% wallonne de s’installer à la pointe de la production d’ingrédients issus de la chicorée et du pois. Elle occupe sur ce segment une position de leader mondial avec 40% de parts de marché. Elle exporte ses produits dans plus de 45 pays. Les matières premières, la chicorée et le pois, proviennent de producteurs locaux dans un rayon de 150 kilomètres par rapport à l’usine implantée en Wallonie picarde. Pour la chicorée, Cosucra est aussi semencier. C’est un petit marché mais ils en ont 80% de parts de marché!

"On sera en mesure de répondre aux évolutions d’un marché qui se tourne de plus en plus vers les substituts végétaux à la viande."
Jacques Crahay
CEO de Cosucra

Charles-Henry Peeters et Barthélémy Dumortier, les fondateurs de l’entreprise n’en reviendraient pas d’une telle reconversion. C’est eux, en fait, qui sur un coup de tête (cela doit être familial) achètent une ferme en 1852 sur les rives de l’Escaut à Warcoing pour y établir une sucrerie, comme il en existait plus d’un millier en Belgique à l’époque. C’est le début de la production du sucre à partir de la racine de betterave, inconnue jusqu’alors, et les deux compères n’hésitent pas à y investir l’essentiel de leurs biens.

30.000 tonnes en 1968

©Emy Elleboog

On va tenter l’exploit de vous raconter un peu plus de 166 ans d’histoire en cinq lignes. Donc, c’est Jules Peeters qui succède à son père et crée la société anonyme Warcoing en 1910. Avec son fils Henry, il donne à l’usine une structure industrielle. Pierre Crahay, successeur désigné d’Henry Peeters, fera d’innombrables investissements pour moderniser l’outil. En 1968, Paul Crahay succède à son père décédé. "Vu la réglementation sur les quotas, on ne sait plus grandir de façon endogène, expose Jacques Crahay. En 1984, on décide donc de s’associer à la famille Couplet pour former Cosucra, un comptoir sucrier."

Nestlé, Danone et Unilever sont clients

Que ce soit à base de chicorée ou de pois, nous consommons sans le savoir des ingrédients commercialisés par Cosucra. Parmi ses clients figurent plus de 400 entreprises dont des multinationales telles que Nestlé, Danone et Unilever. Au niveau mondial, des ingrédients de Cosucra se retrouvent dans plus de 1.500 produits alimentaires: alimentation pour bébés, yaourts, boissons énergétiques, pain, aliments pour animaux, etc.

Depuis quelques années, on emploie également l’inuline pour ses effets prébiotiques: certains fabricants en ajoutent au pain ou au yogourt, par exemple. Dans certains pays, l’ajout d’inuline en quantité suffisante à un aliment permet d’indiquer sur le produit que celui-ci contribue au maintien d’une flore intestinale équilibrée.

En 1968, l’usine transforme 30.000 tonnes de matières premières. Cinquante ans plus tard, on est à 220.000 tonnes et demain au-delà des 300.000 tonnes. "L’usine que nous avons inaugurée au mois de juin (35 millions d’investissement sur les 4 ans, 10% d’aide à l’investissement de la part de la DGO6, 5 millions en emprunts subordonnés auprès de la SRIW, NDLR) est déjà en pleine capacité. Heureusement, nous disposons de l’espace nécessaire pour absorber une éventuelle croissance supplémentaire. Nous allons rapidement passer à 300.000 tonnes, se réjouit le patron. On sera en mesure de répondre aux évolutions d’un marché qui se tourne de plus en plus vers les substituts végétaux à la viande."

À propos de marché, quand l’entrepreneur wallon décide d’introduire le pois dans son usine (fin des années 80), le marché était quasi inexistant. "On avait le procédé technique, on avait l’usine, mais il n’y avait pas encore de marché", sourit aujourd’hui Jacques Crahay. Mais de 1980 à 1988, le sourire n’était pas présent sur le visage des membres de la famille. Ils perdent beaucoup d’argent. Certains décident d’ailleurs de quitter l’actionnariat.

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Un dernier élément déclencheur va permettre à l’entreprise de grandir pour devenir ce qu’elle est aujourd’hui, à savoir une entreprise qui emploie plus de 300 personnes pour un chiffre d’affaires de 100 millions d’euros (55% en Europe, 25% aux USA et 20% en Asie). L’élément déclencheur sera le moratoire sur les OGM dans le soja fin des années 80. Et justement, le pois est un bon remplaçant du soja. Même si la protéine de soja se taille toujours la part du lion avec environ la moitié du marché, la protéine de pois peut faire valoir quelques atouts. "L’avantage du pois par rapport au soja, c’est qu’il n’y a pas d’OGM, ce n’est pas allergène, c’est sans gluten", déclenche en bon commercial Jacques Crahay.

Pour boucler la boucle, la sixième génération (3 représentants travaillent déjà dans l’entreprise) peut regarder l’avenir sereinement. En effet, on prévoit d’ores et déjà un doublement de la consommation de protéines végétales d’ici 40 ans.

©Emy Elleboog

Jacques Crahay prononcera son premier discours à l'UWE ce lundi

L’administrateur délégué de Cosucra a succédé en septembre à Yves Prete à la présidence de l’Union wallonne des Entreprises. Ce lundi soir, lors de l’assemblée générale annuelle de l’UWE, il prononcera son premier discours. En voici les grandes lignes.

Celui qui incarne la cinquième génération des Crahay à la tête de Cosucra ne cache pas sa volonté de remettre l’humain au centre des préoccupations. "L’économie est une source de prospérité et de bien-être, mais dans l’activité économique, c’est l’humain qui doit guider notre action", souligne-t-il.

Dans son entreprise, Jacques Crahay s’efforce depuis trois ans de transposer cette philosophie dans l’organisation interne, en stimulant la prise de décision à tous les échelons. "L’idée, c’est d’utiliser la motivation personnelle des collaborateurs pour trouver une meilleure manière d’utiliser leurs compétences et favoriser une prise de décision plus collective. C’est un défi considérable parce que cela induit un changement culturel fondamental mais nous devons faire plus appel à l’intelligence collective", explique-t-il.

Son autre cheval de bataille sera l’énergie. "Ici, le travail est gigantesque. Comment devons-nous faire pour consommer moins d’énergie et pour gaspiller moins, cela devient urgent et vital", prévient-il. Et fait assez rare pour être souligné, il reconnaît que son entreprise est trop énergivore. "Je ne cesse d’y travailler mais ce n’est pas encore assez", avoue-t-il.

Enfin, le troisième axe de son action sera numérique. "Le numérique doit nous permettre de revoir nos modes d’organisation. Pourquoi ne pas organiser systématiquement via les outils digitaux la formation sur le poste de travail. C’est une piste très concrète", développe le président de l’UWE.

Pourquoi a-t-il décidé de s’engager à la tête aujourd’hui à la tête de l’UWE? "Cela fait quinze ans que je suis à l’UWE, je voudrais porter une réflexion profonde sur ces 3 points-là (humain, énergie, digital). Je pense que nous sommes à un momentum important et que le régional est un bon niveau pour agir", répond-il. Selon lui, le point fort de la Wallonie, ce sont les petites entreprises extrêmement développées et capables de changer rapidement. Le point faible est le manque d’ambition dans le bon sens du terme. "Il n’y a pas assez de Wallons qui ont de l’ambition. On manque de Jean Stephenne. On n’a plus de gens comme cela qui ont marqué l’économie wallonne", appuie-t-il.

Enfin, il s’inquiète aussi des difficultés de recrutement. "Il n’y a pas une entreprise wallonne qui n’a pas de difficulté à recruter. Pour Cosucra, nous avons un déficit de 30 employés", poursuit-il. En tant qu’ancien président de WagrAlim, il considère que la politique des pôles de compétitivité est une bonne chose mais il faut encore l’améliorer notamment en continuant à décloisonner les domaines.

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