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reportage

Christophe Wanty: "Aucun politique ne nous a félicités pour la reprise de Ronveaux"

©Anthony Dehez

Pendant six semaines, L’Echo part à la rencontre des entrepreneurs stars de la Wallonie. Aujourd’hui, c’est au tour de Christophe Wanty et Benoit Soenen, les deux entrepreneurs à la tête du groupe Wanty. Depuis la reprise des établissements Ronveaux, ces derniers sont à la tête d’un géant de la construction qui emploie 1.500 personnes et pèse plus de 225 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Quand on se rend au siège du groupe Wanty à Péronnes-lez-Binche quatre jours après l’annonce de l’union Wanty-Établissements Ronveaux, on n’a qu’une seule question qui nous trotte dans la tête: comment passe-t-on en 72 ans d’un employé à 1.500?

Quand on arrive sur place, deux choses nous étonnent d’emblée. Derrière le groupe Wanty, c’est une vingtaine de filiales. Derrière l’actionnariat familial, il y a deux personnes: Christophe Wanty, représentant de la troisième génération, 43 ans, et Benoit Soenen, 45 ans. Tous les deux ont 50% des parts.

Christophe Wanty et Benoit Soenen se sont rencontrés pendant leurs études à Louvain-la-Neuve. Le premier est ingénieur de gestion et le deuxième est ingénieur agronome avec une spécialisation en environnement. C’est aussi pendant ses études que Benoit Soenen rencontre une des sœurs de Christophe Wanty, Sophie. Après avoir été mariés, ils sont aujourd’hui divorcés. C’est cela aussi, les entreprises familiales.

Dates-clés

1946: Maurice Wanty, architecte de formation, crée l’entreprise Wanty.

1954: l’entreprise s’installe à Epinois, à deux pas de la ville de Binche.

1971: Michel Wanty, ingénieur civil des constructions et deuxième fils de Maurice, donne son véritable essor à l’entreprise familiale. Celle-ci se développe dans les travaux publics et privés et se diversifie.

1998: arrivée de Benoit Soenen et Christophe Wanty, fils de Michel.

2008: déménagement du siège social du groupe à Péronnes-lez-Binche.

2018: reprise des Etablissements Ronveaux. Le groupe Wanty emploie dorénavant 1.500 personnes et pèse plus de 225 millions d’euros de chiffre d’affaires.

Pour en revenir à la famille Wanty, tout a commencé en 1946. Juste après la Deuxième Guerre mondiale. Maurice Wanty, architecte de formation, a été prisonnier de guerre en Allemagne. À son retour dans la région du centre, il décide de créer l’entreprise Wanty. C’est encore la grande époque des charbonnages. L’entreprise se spécialise alors dans les travaux de maçonnerie et le petit génie civil. La firme construit aussi des maisons individuelles et exécute des ouvrages en béton armé dans les différents sièges des charbonnages de la région.

En 1954, l’entreprise s’installe à Epinois, à deux pas de la ville de Binche. C’est à ce moment-là que la société familiale élargit une première fois son domaine d’activité en intégrant la fabrication de blocs et de hourdis en béton.

Suite à la fermeture des premiers charbonnages et sous l’impulsion de son fils aîné André, Maurice Wanty investit dans l’achat d’une première pelle hydraulique et réalise des travaux de terrassement de maisons individuelles. Cette section de l’entreprise connaît un réel succès et s’étend rapidement vers la réalisation de travaux routiers. Nous voilà arrivés au cœur du métier de l’entreprise Wanty. Car aujourd’hui, il est quasi impossible de passer devant des travaux sur l’autoroute sans croiser un panneau Wanty.

Ensuite arrive Michel Wanty, le second fils de Maurice et papa de Christophe qui n’est pas encore né. Michel Wanty est ingénieur civil en construction. C’est ce dernier qui donnera à partir de 1971 son véritable essor à l’entreprise familiale. Celle-ci se développe dans les travaux publics et privés et se diversifie dans les travaux d’assainissement, d’asphaltage, de démolition, de réhabilitation de friches industrielles ou encore dans la pose de conduites d’eau.

Et c’est en 1980 que Wanty construit sa première centrale de production d’enrobés bitumineux. Les années 80 marquent aussi les premiers rachats d’entreprises, dont la société Debliquit, un sous-traitant actif dans le transport par bennes.

Les "mougneux" de bénéfices

Benoît Soenen (à gauche) et Christophe Wanty (à droite) ont fait exploser le chiffre d'affaires et le nombre d'employés de Wanty. ©Anthony Dehez

En 1998, c’est là que rentrent en piste les "mougneux de bénéfices". C’est comme cela que la deuxième génération surnomme la troisième génération. "Quand nous arrivons dans l’entreprise, il y a un énorme manque de rigueur administrative, se souviennent en chœur les deux CEO actuels, Christophe Wanty et Benoit Soenen. Pour André, les gens qui travaillaient dans les bureaux étaient des ‘mougneux’ de bénéfices, des mangeurs de bénéfices", poursuivent les deux dirigeants. Pourtant quand ils arrivent, la société emploie 150 personnes et son chiffre d’affaires frôle le milliard de francs belges (25 millions d’euros).

Vingt ans plus tard, en incluant déjà les Établissements Ronveaux, le groupe Wanty, c’est 1.500 personnes et un chiffre d’affaires consolidé au-delà des 225 millions d’euros. En vingt ans, les "mougneux de bénéfices" ont multiplié l’emploi par dix et le chiffre d’affaires par neuf. À noter que si André Wanty a quitté l’entreprise en 2002 et a vendu à l’époque ses parts à Michel Wanty, ce dernier est resté actif au sein de l’entreprise jusqu’en 2014 et la vente de ses parts à son fils Christophe et à son ex-beau-fils Benoit Soenen. André et Michel Wanty sont toujours vivants. Le premier a 83 ans et le deuxième a 71 ans. Dans le cadre du deal Wanty-Ronveaux, pour aider le groupe Wanty, Michel Wanty a participé personnellement au financement en mettant sur la table 1,2 million d’euros de sa cassette personnelle sur la table.

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En 1998, pour la petite histoire, c’est Christophe Wanty qui rejoint le premier l’entreprise. "J’ai commencé avec un plan formation insertion signé entre le Forem de Binche et l’entreprise. Mes premiers pas, je les ai faits dans le département comptabilité", se souvient le benjamin du tandem. Benoît Soenen l’a suivi rapidement, apportant à l’entreprise Wanty une dimension plus environnementale. Il a rapidement pris la relève d’André Wanty.

Le roi de la voirie

Dorénavant, au sein de la direction bicéphale du groupe, c’est Benoit Soenen qui gère l’opérationnel et les travaux et Christophe Wanty qui gère l’administratif et le financier. "Aujourd’hui, nous représentons un groupe intégré depuis l’exploitation de carrières jusqu’à la démolition de sites industriels et de bâtiments", insistent les deux dirigeants. Cette dernière activité représente environ 20% du chiffre d’affaires et s’exporte même à l’étranger (France, Allemagne, Pays-Bas). Les 80% restants concernent la voirie, le terrassement, l’égouttage, la pose d’asphalte, le génie civil, la pose des impétrants,…

"J’ai le sentiment que les politiques déroulent plus facilement le tapis rouge pour des investisseurs étrangers que pour des entrepreneurs de la région."

Si aujourd’hui, tout le monde a le sourire, les années 2013-2014-2015 ont été éprouvantes pour le groupe. "Nous avons été confrontés à une forte diminution des investissements publics et un ralentissement notable du côté de l’industrie – le public et le privé représentent chacun 50% de nos activités. Nous avons essuyé une baisse de 18 à 20% de notre chiffre d’affaires. Cela n’a pas été évident. Ce qui nous a permis de passer ce cap difficile, c’est la diversité de notre clientèle et de nos métiers. Et le fait que nous avons travaillé à perte pour maintenir l’emploi", expose le tandem.

Le tandem qui est aussi, avec le groupe Gobert, à la tête de l’équipe cycliste Wanty-Groupe Gobert. Une équipe qui, à l’image des deux entreprises qu’elle représente, a le vent en poupe. Pour la troisième année consécutive, elle termine en tête de l’UCI Europe Tour et devrait participer au tour de France 2019 qui partira depuis Bruxelles. Le budget de l’équipe wallonne tourne aux alentours des 4,5 millions d’euros.

Intégration verticale

©Thierry du Bois

Ces dernières années, un des succès de Wanty est d’avoir racheté ou d’être rentré dans le capital de nombreuses sociétés afin d’avoir une chaîne de valeur la plus intégrée possible. Au point que le groupe Wanty chapeaute une vingtaine de sociétés ou filiales. Par exemple, Wanty a pris une participation majoritaire dans la société ICM (Ingénierie & Constructions Masset). Basée à Mettet, cette entreprise réalise des bâtiments industriels et commerciaux préfabriquées depuis la conception dans son bureau d’études jusqu’à la réalisation sur chantier. "Avec l’intégration d’ICM, le groupe Wanty est désormais capable d’offrir un chantier clé sur porte à ses clients", se réjouissent les dirigeants. L’intégration des Établissements Ronveaux rentre dans la même stratégie.

Dans le cadre de cette stratégie d’intégration, le rachat d’une entreprise comme Gobert Matériaux qui est spécialisée dans le négoce en matériaux n’aurait-elle pas du sens? "Oui, cela pourrait. Mais ce n’est pas d’actualité. De toute façon, mes banquiers m’ont demandé de me calmer", sourit Christophe Wanty. Il faut dire que ce dernier est un serial entrepreneur dans sa région de Binche (voir encadré).

©Anthony Dehez

On le sent, les deux entrepreneurs sont contents de participer au dynamisme économique de la Région wallonne. Et surtout d’avoir créé de l’emploi. Mais on sent aussi chez eux une certaine déception. "J’ai été surpris qu’aucun homme politique ne nous ait personnellement félicités pour le rachat des Établissements Ronveaux. On pérennise de l’emploi en Wallonie et dans le même temps on rentre dans le top 20 des employeurs privés de Wallonie, lâche tout de go Christophe Wanty. J’ai le sentiment que les hommes politiques déroulent plus facilement le tapis rouge pour des investisseurs étrangers que pour des entrepreneurs de la région. Au point que selon moi, nos politiques ne se mobilisent pas assez pour nos entreprises", poursuit-il dépité. Et ce n’est pas l’exemple de ThunderPower à Gosselies qui va faire changer d’avis nos deux entrepreneurs wallons.

La peur de bouger

À noter que pour être tout à fait exhaustif, Christophe Wanty et Benoit Soenen ont bel et bien reçu un sms d’un homme politique. Il était signé Laurent Devin, bourgmestre de Binche. Au niveau de la Région wallonne, le tandem a aussi l’impression que ce n’est plus réellement le monde politique qui a le pouvoir, mais bel et bien l’administration. "J’ai l’impression que les hommes et les femmes politiques ont peur de bouger. Si on prend par exemple le décret sol, ce dernier n’a plus été modifié depuis 2001. Ce n’est pas normal", poursuit Christophe Wanty.

L’avenir va sûrement les réconcilier avec le monde politique. Car si les perspectives du groupe Wanty sont excellentes, c’est aussi grâce aux pouvoirs publics. Tout d’abord, s’ils ont pu reprendre les Établisssements Ronveaux, c’est grâce, outre le soutien des banques que sont Belfius et ING, à l’aide de l’Invest Mons-Borinage-Centre (IMBC) et de Namur Invest et à la participation de la Société Régionale d’Investissement de Wallonie (SRIW). Depuis que l’opération a été réussie, les deux entrepreneurs n’ont cessé de les remercier.

Pour le groupe Wanty, la redevance kilométrique est une bonne nouvelle. Car comme ce n’est pas une taxe mais bien une redevance, la totalité des revenus perçus vont à la rénovation du réseau structurant. Les plans d’investissements, qu’ils soient fédéraux ou régionaux, sont aussi une bonne nouvelle pour leur escarcelle. "Quand on déclare qu’il n’y aurait prochainement plus aucune zone blanche, c’est certain que c’est bon pour l’activité des entreprises comme la nôtre", appuie Christophe Wanty.

Et puis, il y a aussi le secteur privé. Et là aussi les projets ne manquent pas. Il y en a d’ailleurs un qui commence à se voir. Le Groupe Wanty a une filiale D&B Green Solution qui développe des solutions vertes pour le secteur industriel. Cette dernière vient d’indiquer jeudi que 7.272 panneaux photovoltaïques seront installés sur le site de Sonaca à Gosselies. L’installation couvrira une superficie de plus de 2 hectares et représentera 10% de la consommation annuelle d’électricité de l’entreprise aéronautique. "Ce chantier servira de référence pour nous", poursuivent les deux CEO.

Et si tout va bien, le groupe devrait signer un accord avec un acteur privé marocain pour le développement de leurs activités de déconstruction industrielle. Les projets ne manquent pas en Belgique comme à l’étranger. Et puis ils doivent songer aussi à préparer la génération future. Benoit Soenen a deux enfants âgés de 17 ans et de 15 ans. Christophe Wanty en a trois de 12, 8 et 6 ans. Tout ce petit monde a encore le temps de se construire.

De la construction à la bière

Les dernières négociations de l’accord entre le groupe Wanty et les établissements Ronveaux ont eu lieu au "Piano de Manon", une ancienne brasserie chic située rue Haute, dans le centre de Binche en face des remparts. Depuis mars, le restaurant est fermé. Mais Christophe Wanty l’utilise encore pour des événements.

Dans la région de Binche, tout le monde sait que Christophe Wanty est un bon vivant. "J’adore boire et manger", sourit le Binchou. Et comme c’est un entrepreneur dans l’âme, en 2014, il s’est lancé dans l’ouverture d’un restaurant gastronomique dans la cité des remparts. "Comme quoi, on ne peut pas réussir tout ce que l’on entreprend et donc malgré que l’on était parvenu à rentrer dans le Gault & Millau, j’ai dû mettre la clé sous le paillaisson", explique l’entrepreneur.

Ce dernier a eu plus de chance avec la brasserie "La Binchoise" qui dispose aussi d’un restaurant situé Faubourg Saint Paul, toujours à Binche. Mais l’activité de la Binchoise, ce n’est pas la restauration mais bien la production de bières à façon et de bières de sa marque (Binchoise, Bonne Espérance, Embuscade).

Pour le moment, 10.000 hectolitres sont brassés chaque année. Mais l’objectif est de doubler la production. Les financements nécessaires pour y arriver ont été trouvés. La construction d’une nouvelle brasserie est à l’étude. À l’heure actuelle, une partie des stocks et le conditionnement se situe sur le site qu’occupe Wanty à Péronnes-Lez-Binche. "Ce qui me plaît dans ce projet, c’est le côté artisanal et la production locale", conclut Christophe Wanty.Il possède 20% du capital de la Binchoise en personne physique et 20% via le groupe Wanty. Les 60% restants sont aux mains de ses deux autres associés que sont Bruno Deghorain et Jean Fadel. C’est en 2001 qu’ils ont racheté ensemble la Brasserie fondée en 1836 par André́ Joseph Pourbaix.

Aujourd’hui, sous la direction du maître brasseur Bruno Deghorain, l’entreprise emploie une dizaine de personnes.

©Thierry du Bois

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