I-Care, le Dr.House des machines industrielles

©Kristof Vadino

L’Echo part à la rencontre des champions wallons. Votre quotidien vous emmène à la découverte de pépites wallonnes et des produits qui font leur renommée. Ce samedi, visite chez I-care, une entreprise montoise devenue en moins de quinze ans un acteur mondial de premier plan dans la maintenance prédictive des machines industrielles.

Quand il doit présenter son entreprise, Fabrice Brion fait toujours appel à la même analogie provenant du monde médical. Lui-même en sourit, car cela fait quasi 15 ans qu’il l’utilise. Mais elle est tellement efficace qu’on lui donne volontiers la parole pour la déclarer. "Vous allez chez le médecin quand vous êtes malade pour savoir ce que vous avez. C’est la même chose avec nos capteurs qui mesurent des paramètres tels que les vibrations, les ultrasons émis, les dégagements de chaleur afin de déterminer à quel moment une machine se montrera défaillante", déclare donc le CEO d’I-care pour nous raisonner. C’est ce qu’on appelle la maintenance prédictive. Et c’est le premier métier de la société qu’il a créée il y a bientôt quinze ans. "Ensuite, vous pouvez aussi vous rendre chez le médecin pour essayer de vivre le plus longtemps possible en bonne santé et dans ce cas, vous allez mesurer par exemple votre tension, votre cholestérol et mettre en place un traitement préventif. C’est notre second métier: la fiabilisation. Via des check-ups, nous faisons en sorte que nos clients soient confrontés à moins de pannes et surtout, le moins souvent possible. Tant en matière de maintenance prédictive que proactive, nous faisons de toute manière dans l’anticipation. Mais attention, on n’est pas des chirurgiens. On ne fait que le diagnostic. C’est pourquoi je dis que nous sommes les Docteurs House des métiers industriels. Car comme lui, on n’opère pas." Fin de l’analogie.

I-Care | Le Dr House des machines industrielles

Par ailleurs, pour garantir une indépendance totale de ses diagnostics, I-care ne procède elle-même à aucune réparation. Concrètement, d’ici 2025, 70.000 machines industrielles équipées de 100.000 capteurs I-care enverront leurs données vers Mons où des millions de diagnostics pourront être posés.

L’entreprise située au 18, rue René Descartes dans le zoning des Grands Prés, à deux pas d’Ikea, devrait boucler son exercice 2018 avec un chiffre d’affaires de 32 millions d'euros. En 2025, ce dernier devrait tourner aux alentours des 100 millions. Environ 8% du chiffre d’affaires sont investis en recherche et développement. La société montoise emploie aujourd’hui 325 personnes sous contrat à durée indéterminée. Le millième devrait arriver d’ici 2025. La société fêtera ses 15 ans le 14 septembre prochain.

Mémoire universitaire

À propos d’anniversaire, Fabrice Brion, le patron, fêtera ses 40 ans en mai. Ce dernier a vu le jour à la clinique du Pont-canal. "À l’époque, l’hôpital était tout près des bureaux que j’occupe aujourd’hui. Il occupait l’espace où se déploie aujourd’hui d’Ikea", se souvient le futur quadragénaire.

Capteurs

D’ici 2025, 70.000 machines industrielles équipées de 100.000 capteurs enverront leurs données vers Mons où des millions de diagnostics pourront être posés. Et à chaque diagnostic, les capteurs relèvent plus de 25.000 paramètres. Les produits I-care sont présents dans 55 pays et la société dispose de 10 filiales: France, Pays-Bas, Allemagne, Italie, Pologne, Australie, Etats-Unis, Suisse, Espagne, Corée.

Il a recheté son ex-employeur

Le principal secteur d’activité qui fait appel aux solutions d’I-care, c’est l’industrie pharmaceutique. "Il n’y a pas un seul médicament qui soit fabriqué en Belgique qui ne passe pas sur une machine qui est contrôlée par I-care", annonce fièrement Fabrice Brion. L’agroalimentaire et la chimie sont deux autres secteurs d’activité très importants. Ainsi, sur le listing clients, on trouve la multinationale Cargill et Solvay, mais aussi une vingtaine d’entrerises qui font partie du top 100 des industriels du monde.

Toute la chimie et la pharma

Octobre 2017, c’est un retournement d’histoire comme il y en a peu. Fabrice Brion a racheté la boîte où il a commencé sa carrière professionnelle: Emerson Process Management à Heverlee entre-temps devenue ARG Europe. Une quinzaine de personnes qui y étaient employées à l’époque, dont les cadres de la direction, sont aujourd’hui les employés d’I-care, la société que Fabrice Brion a fondée.

 

Papa est un garagiste indépendant spécialiste Peugeot à Jemappes. Maman est professeure de sciences économiques. Du côté de la maman, ce sont des réfugiés polonais qui sont arrivés en Belgique après la Seconde Guerre mondiale. Du côté de son papa, on tenait une boulangerie. L’esprit entrepreunarial était déjà présent.

Le début de son histoire entrepreneuriale à lui commence sur les bancs de l’ISIC à Mons. Pour terminer son master en ingénieur industriel section électromécanique filière mécanique, il fait un stage chez Emerson Process Management à Heverlee, filiale d’un groupe américain de plus de 130.000 employés spécialisée dans l’automatisation des processus industriels et son mémoire est consacré aux prémices de la maintenance prédictive. Le titre exact est "Maintenance prédictive par l’analyse des vibrations: établissements des niveaux d’alarme. Théorie et résultats". Et le résultat se déploie sur des centaines de pages. On a eu le mémoire entre les mains. Des centaines de pages de tableaux. Le résultat académique, quant à lui, sera la plus grande distinction. "Je suis sorti major de la promotion", déclare-t-il fier, mais pas comme Artaban. Et à la clé, il décroche son premier emploi à Heverlee. Il fera pendant 3 ans la route Jemappes-Heverlee. "En gros, je dois tout à deux professeurs. Le professeur Deroubaix de l’ISIC qui m’a accompagné pour la rédaction de mon mémoire et m’a aidé à décrocher le stage chez Emerson. Ensuite, le professeur Vankerkem de la Faculté polytechnique de Mons (UMons) qui m’a apporté l’aspect innovant et la touche business à ma recherche", se félicite Fabrice Brion. Car oui, en plus de faire la navette Jemappes-Heverlee, il a suivi et réussi en cours du soir un master en management de l’innovation. C’est au cours de celui-ci qu’il a développé son idée de traduire les chiffres donnés par les instruments de mesure en diagnostics et conseils pratiques. Comme il travaille à l’époque chez Emerson, il propose ses idées au groupe américain qui refuse d’investir ce nouveau segment.

 

Capital de départ: 18.600 euros

Nous sommes en 2004. Il crée le 14 septembre avec un associé la SPRL I-care au capital de départ de 18.600 euros. Son associé, Arnaud Stievenart, est un ami d’enfance. Ils étaient ensemble sur les bancs du Collège Sainte-Marie à Saint-Ghislain. Ils sont tout à fait complémentaires puisqu’un est ingénieur, l’autre est juriste et a fait un master complémentaire en gestion d’entreprise. Fabrice Brion a 70% des parts de l’entreprise et Arnaud Stievenart, 30%. Au départ, Fabrice travaille tout seul depuis le grenier de sa grand-mère. En mai 2005, la SPRL s’installe dans la maison de l’entreprise, déjà rue Descartes. Au fil des années, la société a occupé des bureaux au numéro 1, au numéro 2 pour terminer pour l’instant au numéro 18, mais elle compte construire un bâtiment complémentaire, toujours rue Descartes, mais le numéro est encore inconnu. Son premier client est NGK Ceramics à Baudour, spécialisée dans la fabrication de pots catalytiques. "À l’époque, je faisais tout tout seul. J’allais chez le client installer le capteur et faire le diagnostic. Pour la petite histoire, l’entreprise est toujours cliente chez nous et la machine est toujours suivie par nous, mais à distance", ajoute le fondateur.

©Kristof Vadino

L’analyse à distance, c’est le point de basculement de l’entreprise et c’est donc la digitalisation qui permet une telle croissance exponentielle (environ 25% de croissance par an du chiffre d’affaires depuis le début de l’aventure). Comment en est-on arrivé là? On l’a vu, savoir quand une machine va tomber en panne n’est pas suffisant pour l’industrie moderne. En 2006, à la demande expresse d’UCB, I-care commence à fournir un service de consultance en fiabilité. À ce moment-là, l’entreprise comptait moins de 10 employés. En 2007, la société créée son département R&D et développe sa solution d’outil d’analyse de l’internet industriel des objets (IIoT). L’année suivante, les deux fondateurs décident d’augmenter le capital et de le faire monter à 40.000 euros toujours selon la clé de répartition 70/30. En 2009, la première réalisation du département R&D s’appelle I-see. Elle permet de lancer la fameuse analyse à distance. "À partir de ce moment-là, mon marché devient mondial, car je peux devenir compétitif puisque je ne dois pas envoyer des experts sur place", précise le boss. En 2013, c’est la naissance d’Wi-care. "C’est un capteur sans fil qui équipe les machines de nos clients et qui nous fournit des données sur cette dernière, un peu comme une boîte noire. L’objet est très petit, il est plug and play et équipé d’une carte SIM", explique l’ingénieur. Wi-care fait l’objet de nombreux brevets à l’international. Le succès est immédiat.

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Octobre 2017, c’est un retournement d’histoire comme il y en a peu. Fabrice Brion rachète la boîte où il a commencé sa carrière (Emerson Process Management à Heverlee entre-temps devenu ARG Europe). Une quinzaine de personnes qui y étaient employées à l’époque, dont les cadres de la direction, sont aujourd’hui les employés d’I-care. En intégrant son concurrent flamand, I-care est devenu le numéro 1 en Europe. Fabrice Brion ne veut pas s’arrêter là et veut se donner les moyens pour intégrer le top mondial. Ainsi, il cherche à racheter un fabricant de capteurs afin de maîtriser sa chaîne de valeur. "Ces dernières années, on a souvent été approchés pour qu’on vende, maintenant on est approché pour qu’on achète", sourit le patron. Il compte aussi réaliser une IPO d’ici 2025. En attendant, avant la fin novembre, I-care réalisera une levée de fonds de 7,5 millions pour augmenter son capital. Y participent la SRIW, IMBC, les employés d’I-care et Fabrice Brion. Ce dernier reste majoritaire. "Avoir un capital de 40.000 euros et un chiffre d’affaires qui dépasse les 30 millions d’euros, c’est comme jouer au piano avec des gants de boxe", conclut le CEO. Dorénavant donc, I-care va pouvoir boxer dans la catégorie "poids lourd".

Fabrice Brion "Il y a des milliards de PIB dans les bibliothèques de nos universités"

Cela fait bientôt 15 ans que vous développez votre entreprise, avez-vous un message à faire passer?

Il y a des pépites en Wallonie mais cela fait 15 ans qu’on parle des mêmes. Et ce discours vaut pour moi aussi. J’ai l’impression que l’on n’en crée plus. J’ai le sentiment qu’en Wallonie, l’ambition est considérée comme un défaut. Par exemple, cela fait 15 ans, et encore aujourd’hui, on me dit que mon business plan est beaucoup trop ambitieux. Or chaque année, on a fait mieux que ce qui était prévu. On ne promeut pas assez l’esprit d’entreprendre.

Qu’est-ce qui vous fait dire cela?
Tant que cela est possible et en tout cas pour les recrutements en Belgique, je souhaite toujours réaliser le dernier entretien avant d’engager quelqu’un. Lors de cet entretien, neuf fois sur dix, le candidat me pose une question sur l’impact de sa situation future sur sa pension. Et ce même à trente ans, voire plus. Quand on pose ce genre de question on ne peut pas avoir l’esprit d’entreprendre.

Que faites-vous par rapport au candidat?
Je l’engage quand même sinon je n’engagerais personne. Mais cela démontre un manque flagrant d’esprit entrepreneurial et d’ambition. Comme je le dis souvent, il y a des milliards de PIB dans les bibliothèques de nos universités. Malheureusement, la grosse majorité des jeunes qui sortent de l’université préfère la solution de facilité et devenir salarié que de traverser deux-trois années difficiles en entreprenant.

La principale qualité du tissu économique wallon?
Le pragmatisme. On est dans le faire. Comme toujours, il y a un point négatif à ce point positif. Le pragmatisme fait aussi en sorte qu’on réfléchit moins à ce qu’on pourrait faire d’autre ou mieux.

Et son principal défaut?
Vous l’aurez compris, pour moi c’est clairement le manque d’ambition.

Vous considérez que vous avez été bien soutenu par les pouvoirs publics…
Oui, je considère que j’ai été assez soutenu mais il faut continuer à simplifier les choses. Je pense notamment aux permis. J’ai une option sur le terrain d’en face pour construire un deuxième bâtiment. Je suis déjà sûr que j’en ai pour deux-trois ans de démarches administratives.

Vous avez bénéficié d’aides financières publiques?
De nouveau, je n’ai pas à me plaindre. La société a bénéficié d’avances récupérables de la Région wallonne pour développer notre produit Wi-care. Nous avons eu une aide à l’investissement d’environ 200.000 euros pour le bâtiment que nous occupons actuellement. L’Invest Mons Borinage Centre (IMBC) nous suit depuis 2007 et est intervenu lors du rachat d’ARG. Aujourd’hui IMBC et la Société régionale d’investissement de Wallonie (SRIW) montent dans le capital de ma société.

à l’instar de Christophe Wanty, trouvez-vous qu’on déroule plus facilement le tapis rouge aux investisseurs étrangers qu’aux wallons?
L’origine des investisseurs n’est pas un problème pour moi. Qu’ils soient wallons ou étrangers, j’ai cependant l’impression que la Région investit encore beaucoup dans les industries lourdes alors que selon moi, elle devrait plus irriguer l’univers des start-ups.

Vous faites allusion aux 50 millions injectés pour créer Thunder Power qui va reprendre le site de Caterpillar pour construire des voitures électriques?
Le fait d’attirer un constructeur de voiture électrique à Charleroi est une bonne chose. Par contre, je vous avoue que j’ai été déçu lors de la présentation du prototype. Je trouve que la voiture fait fort penser à une petite voiture sans permis et je pense que l’achat d’une voiture reste malgré tout un achat coup de cœur (Fabrice Brion est un passionné d’automobile. Dans son bureau, il possède la collection complète du Moniteur de l’automobile depuis 1976, soit trois ans avant sa naissance, NDLR).

Cet investissement wallon pour un montant de 50 millions vous choque?
Non, cela ne me choque pas. C’est un pari. Moi, je ne l’aurais pas fait. Mais je suppose que les personnes qui ont pris cette décision ont leurs raisons et je n’ai aucune raison de ne pas leur faire confiance.

Y a-t-il une personnalité en Wallonie qui vous inspire?
Oui, Yves Jongen (l’ingénieur civil qui a mis met au point un accélérateur de particules spécialement adapté à des usages cliniques qui est à l’origine de la création de la société IBA, NDLR).

Et en politique?
Il n’est pas wallon mais je suis attiré par la personnalité d’Emmanuel Macron. Il fait bouger les lignes de la politique et même de l’opposition à la politique quand on voit l’émergence du mouvement des gilets jaunes. Malheureusement, je ne vois pas d’équivalent en Wallonie. Mais j’espère qu’il y en a un qui va émerger d’ici les élections de mai 2019.

Vous êtes tenté par la politique?
Pas du tout. Cela est trop abstrait pour moi.

 

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