reportage

Jérôme Gobbesso, Newpharma: "Nous tenons à notre ancrage belge, mais les Pays-Bas ne sont qu'à 13 km"

©Debby Termonia

Scale-up de l’année, Newpharma, la plus grosse pharmacie en ligne du pays, entend assouvir ses ambitions en Belgique. À condition que l’Ordre des pharmaciens cesse de multiplier les obstacles.

Un vaste hall bourdonnant d’activité, des rangées infinies d’emballages en carton, une longue chaîne sur laquelle circulent des myriades de boîtes de formats divers, les bips du scanning de codes-barres. Difficile d’imaginer que l’on se trouve dans la plus grande pharmacie du pays.

Nous sommes dans l’unité de production de Newpharma, numéro un incontesté de la pharmacie en ligne en Belgique. C’est ici, au sein du port autonome de Wandre, que les 150 salariés de L’Entreprise prometteuse (la "Scale-up") de l’année 2018 préparent les commandes effectuées par les clients via leur ordinateur ou leur smartphone.

46 millions
d’euros
Newpharma a atteint un chiffre d'affires de 46 millions d’euros en 2016.

En moyenne, 4.000 colis sont traités chaque jour. Un chiffre qui n’a rien de définitif: l’entreprise connaît une croissance annuelle à deux chiffres.

Newpharma
  • Créée fin 2008, Newpharma emploie aujourd’hui 150 personnes
  • Chiffre d’affaires 2017: 63 millions d’euros (entre 85 et 90 millions attendus en 2018
  • Actionnariat (depuis décembre 2017): Korys (holding famille Colruyt) 39%, Jérôme Gobbesso et Mike Vandenhooft 35%, Colruyt 26%
  • Marchés principaux: Belgique (51%), France (33%), Pays-Bas (10%), Allemagne (5%)

Newpharma est un précurseur. En 2008, c’est une officine tout ce qu’il y a de plus classique installée dans le centre de Liège. Son propriétaire, Laurent Detry, multiplie les initiatives pour développer son activité. Il lance des cartes de fidélité, propose à ses clients des sacs recyclables. Il crée un forum de discussion sur internet pour les pharmaciens.

Il finit par convaincre un copain, Olivier Mallue, de se lancer avec lui dans la vente de médicaments sans ordonnance et de produits de parapharmacie sur internet.

Mais ils ont deux problèmes: leur méconnaissance du néerlandais et leur ignorance des arcanes de l’internet. Ils s’associent alors avec Mike Vandenhooft et Jérôme Gobbesso, dont la société Auximus, basée en Roumanie et spécialisée dans la conception et le développement de sites web, a réalisé le site de Newpharma.

Depuis lors, le duo d’ingénieurs (commercial et industriel) est seul aux commandes de la société, après avoir racheté les parts de Laurent Detry et Olivier Mallue. En décembre 2017, Newpharma, qui s’était jusqu’alors développée sur fonds propres, a trouvé dans le groupe Colruyt et Korys, le holding de la famille Colruyt, le point d’appui nécessaire pour poursuivre son essor, notamment à l’international.

Jérôme Gobbesso et Mike Vandenhooft ne détiennent plus que 35% du capital, Korys possédant 39% et le groupe Colruyt les 26% restants.

Un leader européen

©Debby Termonia

Aujourd’hui présente dans 12 pays, Newpharma est, avec plus d’un million de patients, un des leaders européens de l’e-pharmacie. L’entreprise, qui emploie 150 salariés, propose plus de 30.000 références et 750 marques.

Le prix de la Scale-up de l’année reçu en début de semaine n’est qu’un jalon supplémentaire d’une trajectoire linéaire vers les sommets. Il suffit de voir l’évolution du chiffre d’affaires: 46 millions d’euros en 2016, 63 millions l’an dernier, et 85 à 90 millions attendus cette année. À ce jour, la Belgique représente la moitié de ses revenus et la France le tiers, mais Jérôme Gobbesso espère bien voir à terme le marché national ramené à 10% du chiffre d’affaires, gage d’une internationalisation plus poussée.

Son développement exponentiel a déjà contraint Newpharma à déménager trois fois et à opérer deux agrandissements en seulement 8 ans. Et ce n’est pas terminé: propriétaire d’un terrain de 3 hectares situé en face de ses services administratifs, l’entreprise prépare déjà son extension future.

"L’objectif de l’Ordre des pharmaciens, c’est de faire en sorte qu’on n’arrive plus à trouver de pharmacien titulaire."
Jérôme Gobbesso
CEO de Newpharma

Jusqu’où cela peut-il aller? "On n’en est encore qu’au tout début. Quand on compare les différents marchés, on voit que le marché allemand est mature, avec une vente en ligne qui représente entre 15 et 20% des revenus globaux. En Belgique, on en est à 3 ou 4%. Cela progresse, mais il reste de la marge. Je suis convaincu qu’on peut arriver à une proportion de 15% en Belgique aussi", affirme l’administrateur délégué Jérôme Gobbesso.

Mais la place de plus en plus importante prise par ce trublion de la pharma ne fait pas que des heureux. Jérôme Gobbesso ne s’en cache pas, il a un gros caillou dans sa chaussure: le Conseil de l’ordre des pharmaciens. Qui recale systématiquement les initiatives des pharmaciens en ligne s’apparentant à de la publicité.

©Debby Termonia

"Les pharmaciens ne nous aiment pas"

"La jurisprudence européenne est constante dans ce domaine: les professions réglementées peuvent faire de la publicité à condition qu’elle soit discrète. Le code de droit économique belge, qui est un copier-coller du code européen, le permet également. Mais le Conseil de l’ordre s’assied dessus. Le problème, c’est qu’il n’y a personne au-dessus de celui-ci", soutient Jérôme Gobbesso. Qui accuse l’Ordre des pharmaciens de "corporatisme". "Quand on est convoqué par le Conseil de l’ordre provincial, on connaît d’avance le résultat. Les juges sont des pharmaciens, qui ne nous aiment pas."

Le problème pour Newpharma, c’est que les sanctions du Conseil de l’Ordre ne touchent pas directement l’entreprise, mais ses pharmaciens titulaires. "L’objectif de l’Ordre, c’est de faire en sorte qu’on n’arrive plus à trouver de pharmacien titulaire", dit son patron.

Pour Jérôme Gobbesso, l’e-pharmacie est clairement discriminée. "Nous avons été condamnés pour avoir sponsorisé le Télévie parce le Conseil de l’ordre estimait que c’était une publicité trop visible. Mais il y a quelques années, un scandale de caisses noires dans les logiciels de pharmacies a été mis au jour. Combien de pharmaciens ont été convoqués par le Conseil de l’ordre? Aucun! Il y a deux poids deux mesures", soutient-il.

La Wallonie entreprend

Vous entreprenez? Vous avez des idées pour faire bouger les lignes? Rejoignez la communauté des entrepreneurs:

La newsletter hebdomadaire

- Le groupe LinkedIn

Découvrez aussi notre site dédié aux chefs d'entreprise wallons et l'ensemble de nos articles.

Le patron de Newpharma brandit l’exemple d’un concurrent, Pharmaline, condamné une première fois à trois jours de suspension pour avoir fait de la publicité sur Google, puis à six mois pour récidive. "Résultat: les propriétaires ont vendu leur société à des Néerlandais. Pharmaline est aujourd’hui néerlandaise mais elle vend en Belgique et fait de la publicité en prime time sur les télévisions belges."

Lancer Jérôme Gobbesso sur le sujet des relations avec l’Ordre des pharmaciens, c’est s’exposer à une véritable logorrhée. Le ton reste posé, mais on sent qu’intérieurement, cela bouillonne.

Les dirigeants de Newpharma refusent malgré tout d’en arriver à une extrémité telle que la vente à un acteur étranger. "Par contre, n’oublions pas que les Pays-Bas ne sont jamais qu’à 13 kilomètres d’ici. On pourrait très bien décider de déménager Newpharma de l’autre côté de la frontière. Tous nos problèmes seraient instantanément réglés. Mais à ce moment, les autorités de santé publique belge n’auront plus aucun droit de regard sur nous", souligne Jérôme Gobbesso. Qui appelle le politique à "faire respecter la loi", pour faire en sorte de maintenir intra muros des acteurs de la santé qui créent de l’emploi en Belgique.

©Debby Termonia

Lire également

Publicité
Publicité