"La Wallonie de demain, nous devons la construire aujourd'hui"

©Debby Termonia

Pendant six semaines, L’Echo part à la rencontre des entrepreneurs "stars" de Wallonie. Qu’est-ce qui les motive?Quels sont les atouts des Wallons pour exister sur la carte mondiale de l’innovation? Quel regard portent-ils sur l’avenir de leur Région? Aujourd’hui, nous avons suivi la patronne de Lixon, Virginie Dufrasne, sur ses chantiers.

Virginie Dufrasne, la patronne de l’entreprise générale de construction Lixon, à Charleroi, se considère comme faisant partie intégrante de la génération Y. En management humain, cette génération englobe l’ensemble des personnes nées entre 1980 et 2000. Une génération qui est prête à se donner à fond pour des projets dans lesquels elle croit. Cela tombe bien, dans quelques années, cette génération représentera la plus grosse part des actifs de notre société. La dirigeante de Lixon croit en l’avenir, à la jeunesse qui émerge et dans le potentiel de sa région. Mais lance un appel à l’action: "Nous devons agir collectivement dès aujourd’hui."

Nous avons donné rendez-vous à Virginie Dufrasne à 7 heures, l’heure à laquelle les ouvriers peuvent commencer à travailler sur le chantier. "Avant cette heure-là, nous n’avons pas le droit de commencer les travaux. La commune a voulu arrêter le chantier car un jour, un camion de livraison est arrivé 20 minutes avant. Or prévoir une heure exacte pour l’arrivée d’un camion à Bruxelles, c’est compliqué", intervient Virginie Dufrasne.

CV Express

> Née à Uccle en 1984.

> 2004-2007 Master en gestion (UCL/LSM) Master en management international (CEMS)

> 2008 Débute sa carrière comme consultant chez McKinsey

> 2010 Son père Pierre-Maurice Dufrasne lui propose de reprendre les rênes de Lixon. Elle est la troisième génération à diriger Lixon

> 2010-2011 Master en gestion de grands projets complexes de construction (VUB-ULB)

Nous sommes à Etterbeek, rue Gray plus précisément. Dans quelques mois, un nouveau Colruyt verra le jour ainsi que deux niveaux de sous-sol et une trentaine d’appartements de standing. Et aujourd’hui, on est face à un trou béant impressionnant.

Sur le chantier, une dizaine d’ouvriers s’activent dans tous les sens pour exécuter un bâtiment d’envergure dans un délai court. Au total, Lixon emploie 220 personnes. "Dans notre secteur d’activité, je pense que l’on peut compter sur un effet multiplicateur de 7", ajoute la dirigeante de 33 ans.

Donc derrière Virginie Dufrasne vivent 1.500 familles. Une sacrée responsabilité. Elle réfute d’ailleurs totalement l’image de fille de. "Si la transition pour la reprise de l’entreprise familiale a été un succès, je le dois avant tout au personnel. Je leur suis encore aujourd’hui très reconnaissante de m’avoir accueillie et de m’avoir soutenue. J’ai tout appris de A à Z pour pouvoir décider aujourd’hui de 1.001 choses. Tout cela peut paraître joli quand on le dit mais derrière cela, ce sont aussi de lourdes responsabilités qui donnent leur lot de stress."

Hauts talons vs bottines

Virginie Dufrasne s’arrête un instant dans un bureau de chantier installé dans une ancienne maison pour y troquer ses hauts talons pour des bottines de sécurité. La patronne n’a pas froid aux yeux. Elle n’hésitera pas à monter tout en haut de la grue. On en profite pour lui poser la question cliché du jour, en gros, "est-ce que les hommes acceptent d’être dirigé par une femme?. "C’est vrai que je suis une femme, jeune et petite en taille, mais il n’en sort que du positif, sourit-elle. Je suis une battante. Je suis une bosseuse. Mais il faut oser aussi le reconnaître, démarrer en tant que femme, c’est plus dur que si on est un mec de 55 ans. En tout cas, je l’ai ressenti ainsi quand j’ai pénétré le monde des affaires. Par contre, les gens de chantier ont toujours fait preuve du plus grand respect. Au jour le jour sur chantier, ce n’est pas moi qui dirige ou parle aux ouvriers que j’emploie. Comme vous allez le voir, je discute principalement avec le conducteur ou le gestionnaire de chantier."

Pas de sous-régionalisme

Etterbeek, c’est assez éloigné de Charleroi, siège historique de la société fondée en 1895. La Wallonie ne suffit plus à Lixon? "Le sous-régionalisme, c’est probablement un des défauts dans lequel nous, entrepreneuses et entrepreneurs, nous ne devons pas tomber. Notre volonté est avant tout de suivre nos clients là où ils vont", répond la jeune femme.

"Il faut absolument que les hommes politiques prennent des décisions à long terme plutôt que d’être focalisés sur les prochaines élections."

À l’heure actuelle, le chiffre d’affaires de l’entreprise tourne autour des 70 millions d’euros. 50% du CA est réalisé dans le Hainaut, cœur historique de la société familiale, 15% dans la Province de Liège et 15% à Bruxelles. "Notre chiffre d’affaires est stable mais il y a énormément de potentiel", ajoute l’administratrice générale. Le solde du CA est réalisé le long de l’axe autoroutier de l’E411 (Brabant wallon, Namur et Luxembourg).

Pour continuer dans les chiffres, Lixon, c’est une quarantaine de chantiers par an, l’équivalent de 100.000 m² construits dont la moitié est réalisée pour le secteur privé et l’autre moitié pour le secteur public. L’entreprise a d’ailleurs une agréation de classe 8 qui lui permet de répondre aux appels d’offres publics qui concernent des travaux de plus de 5.330.000 euros. L’entreprise de construction est également promoteur immobilier et vend des appartements à travers la Wallonie.

Actionnariat 100% familial

L’actionnariat est 100% familial et est principalement détenu par le père et la tante de Virginie Dufrasne, qui représente la troisième génération. Mais la société Lixon a été créée par une autre famille. En 1895, c’est en effet Julien Lixon qui fonde l’entreprise à Marchienne-au-Pont où elle est toujours située. Ses deux fils prendront la succession par la suite.

En 1960, la famille Lixon cède le contrôle de la société à Pierre Dufrasne, le grand-père de Virginie. Pierre-Maurice Dufrasne succède à son père en 1988 et poursuit le développement de Lixon. Au milieu des années 90, le beau-frère de Pierre-Maurice Dufrasne, Jean Peterbroeck, par ailleurs fondateur de la société Petercam, rentre dans le capital de la société. C’est en 2010 que Virginie reprend les rênes de la société. Une quatrième génération est possible puisque Virginie Dufrasne a un fils âgé aujourd’hui d’un an.

Fin des transferts nord-sud

Du haut de la grue, Virginie Dufrasne a une vue imprenable sur les alentours. L’occasion de lui demander sa vision de la Wallonie? "Je crois que l’on ne mesure pas la chance que l’on a de vivre ici. Mais d’un autre côté, d’un point de vue professionnel, je suis effarée par les contraintes administratives que l’on nous impose. En termes de simplification administrative et d’e-government, on est nulle part. Or une entreprise devrait pouvoir se concentrer sur sa plus-value dans son domaine d’activité."

Virginie Dufrasne est une citoyenne du monde. Elle a profité de son congé de maternité pour faire un tour du monde avec son mari et son bébé. "Quand je suis revenue, j’ai été submergée par une impression de lenteur et de conservatisme. L’expression Vieux Continent, cela se comprend quand on quitte l’Europe", égaie la jeune fille. Et de regretter ainsi le manque de dynamisme de nos villes.

Est-ce dû à la naissance de son fils, mais en tout cas, Virginie Dufrasne est soucieuse du bon équilibre financier de la Wallonie et de son impact sur les générations futures. "Alors que la fin des transferts nord-sud commence dans 5 ans, il n’y a aucun débat public sur ce sujet. J’ai foi dans le potentiel de la Wallonie. Mais il y a urgence. Nous devons collectivement agir dès aujourd’hui. La Wallonie 2028, elle se construit aujourd’hui. Il faut absolument que les hommes politiques prennent des décisions à long terme plutôt que d’être focalisés sur les prochaines élections", s’inquiète-t-elle.

La politique, cela la tente? "Pas spécialement car je pense être une personne franche et directe. Je suis quelqu’un de vrai. Je ne suis pas sûre que ce soit compatible avec la carrière d’un homme politique. Le compromis, cela me pèserait", conclut Virginie Dufrasne.

Attention, une proposition est vite arrivée.

> Comment entrevoyez-vous l’avenir du secteur de la construction?

Tout d’abord, nous avons une certitude. C’est un secteur qui ne sera jamais délocalisé en Chine. Par contre, il est nécessaire de prendre le problème du dumping social à bras-le-corps. Sans dumping social, ces dernières années Lixon aurait engagé des dizaines d’ouvriers supplémentaires. Aujourd’hui, on arrive au paradoxe suivant: notre chiffre d’affaires évolue vers le haut, mais pas le nombre d’ouvriers. Je ne comprends pas pourquoi nos représentants politiques se cachent derrière l’Europe pour indiquer qu’on ne peut rien faire à ce sujet. Ils donnent ainsi un sentiment total d’impuissance. Nous avons besoin d’une Europe fiscale.

> L’impression 3D va-t-elle avoir un rôle important demain?

C’est encore très difficile à dire aujourd’hui. La technologie va prendre de plus en plus de place. Les imprimantes 3D peut-être, mais aussi les caméras, les drones. Il est probable que l’effort physique sera moins important demain. Les nouvelles constructions seront toujours plus propres et plus en adéquation avec l’environnement.

> Que pensez-vous du stop au béton décrété en 2050 par la Wallonie?

D’un point de vue environnemental, cela peut se comprendre aisément. Mais il y a une croissance de la population en Wallonie comme à Bruxelles et donc, cela demande que l’on densifie les centres-villes. Et là, on est rapidement confronté à des difficultés par rapport aux gabarits des bâtiments mais aussi à l’effet Nimby. Ainsi, tout le monde dit: il faut densifier les centres-villes mais quand on rentre un projet dans ce sens, les autorités compétentes le recalent souvent. Je pense que le stop au béton est un objectif totalement louable au niveau de la Région, mais il faudra des changements de mentalité au niveau local. Car dans la réalité, il faudra bien permettre aux gens d’habiter quelque part. Et je dois bien avouer qu’il est rare, dans mon travail quotidien, que je sois confrontée à des hommes ou des femmes politiques qui ont une volonté de densifier leur commune.

> Aucun?

Disons justement que l’effet Nimby couplé aux élections, cela fait peur à la majorité d’entre eux. J’ai été admirative de certains qui se démarquent par leur vision du territoire et l’assument devant l’électeur. Je pense notamment à Emmanuel Wart (Les Bons Villers, MR), André Bouchat (Marche-en-Famenne, cdH) et Claude Eerdekens (Andenne, PS).

> Vous plaidez pour une TVA généralisée à 6% pour le secteur de la construction?

Je trouve aberrant que l’on doive payer 21% de TVA pour un bâtiment neuf qui est passif ou basse énergie alors que l’on doit payer seulement 12,5% de droit d’enregistrement si on achète un bâtiment ancien et énergivore. Surtout qu’aujourd’hui, on n’impose en aucun cas de rendre le bâtiment acheté moins énergivore. Une TVA à 6% pour les opérations de "démolition-reconstruction" dans toutes les villes belges serait déjà un pas dans la bonne direction.

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