Les 7 vies de Salvatore Curaba

©Debby Termonia

Pendant six semaines, L’Echo part à la rencontre des entrepreneurs stars de la Wallonie. Aujourd’hui, c’est au tour de Salvatore Curaba, fondateur d’Easi, nouveau président de la Raal et futur homme politique. Il fourmille de rêves et de projets. Où s’arrêtera-t-il? "Ma mission sera remplie quand je ne serai plus nécessaire."

En numérologie, le 7 représente la "vie intérieure". Dans l’hindouisme, c’est le nombre de chakras. Une semaine est composée de 7 jours. Aux cartes, il y a le célèbre jeu des sept familles. Certains disent que les chats ont 7 vies. Notre entrepreneur du jour, Salvatore Curaba, a jusqu’à présent une vie personnelle et professionnelle bien remplie. Au point que l’on peut considérer qu’il a vécu 7 sept vies. Mais même s’il retombe toujours sur ses pattes, même s’il dort peu et d’un œil, même s’il bondit rapidement, il n’est en aucun cas un chat. Salvatore Curaba est un loup. Un chef de meutes même.

1/ LOUP

Salvatore Curaba est né loup. Le 27 août 1963 précisément. Et à La Louvière, donc. Tête blonde, yeux bleus, c’est le petit dernier d’une famille de cinq enfants. Il a deux frères et deux sœurs. Ses parents sont arrivés dans le cadre de l’accord Belgique-Italie en ligne droite de Sicile. C’est l’époque de l’accord Italie-Belgique signé à Rome en 1946. Aujourd’hui, on serait outré. L’accord stipule en effet que "pour tous les travailleurs italiens qui descendront dans les mines en Belgique, 200 kilos de charbon par jour et par homme seront livrés à l’Italie par l’Etat belge". Le gouvernement italien s’efforcera d’envoyer en Belgique 2.000 travailleurs par semaine. "J’adore mes parents et j’ai une relation fusionnelle avec mon père depuis que ma maman est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Je passe voir mon père tous les jours", raconte, ému, Salvatore Curaba lorsque nous l’avons rencontré chez lui fin septembre dans sa villa située dans le village de Saint-Vaast. Et oui, toute la famille est restée implantée à La Louvière. L’épouse de Salvatore, Patricia, est elle aussi une louve. Ils ont deux enfants, Céline, 25 ans et Stéphane, 23 ans.

2/ FOOTBALLEUR

Enfant, Salvatore ne rêvait que d’une chose: devenir footballeur professionnel. "J’ai commencé à jouer à l’âge de huit ans à la Raal (le club phare de La Louvière, NDLR). C’était l’époque bénie où les enfants couraient librement. On jouait sur les trottoirs, sur les routes. Partout et tout le temps", se souvient le loup. Il fait ses secondaires à l’Institut Saint-Joseph à La Louvière et le soir, souvent, emprunte la rue Gustave Boël pour rejoindre le stade du Tivoli et s’entraîner.

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À 18 ans, même s’il n’a pas encore vraiment touché un ordinateur de sa vie (on rappelle qu’on est en 81), l’adolescent Curaba décide de faire un graduat en informatique. À 19 ans, pendant ses études, il intègre l’équipe première du Sporting de Charleroi alors en division 2 nationale. En 1985, après un tour final mémorable, le Sporting de Charleroi monte en division 1. "Pendant les deux saisons suivantes, je suis analyste-programmeur dans une société d’informatique le jour et joueur semi-professionnel le soir. La saison suivante, le Sporting a voulu m’imposer de devenir professionnel. Après avoir joué approximativement 70 matchs en division 1, j’ai refusé. Avec le recul, je pense que j’ai quitté le Sporting de Charleroi parce que j’avais compris confusément que je ne serais jamais un très grand joueur et que je serais limité dans mes ambitions", analyse l’ancien joueur. En véritable loup qu’il est, il terminera sa carrière de footballeur non-professionnel à la Raal en division 3. À noter que lorsqu’il évoluait en division 1 à Charleroi, il gagnait autant en tant que joueur que d’analyste programmeur. Environ 50.000 francs belges net par mois de chaque côté.

3/ ENTREPRENEUR

Après avoir fait lui-même une croix sur une carrière de joueur professionnel, Salvatore Curaba s’investit corps et âme dans son travail dans l’informatique, passant d’analyste-programmeur à manager. "J’étais pressenti pour devenir directeur général mais je n’étais pas entièrement satisfait. Je n’avais pas toute l’autonomie pour entreprendre ce que je voulais. Je sentais que j’étais un leader, pas un suiveur. J’aspirais à plus de liberté, d’autonomie. De plus, après tant d’années de loyaux services, je voulais devenir actionnaire. On m’a pris pour un inconscient de quitter ma fonction effective de directeur, de renoncer à la promesse de devenir directeur général pour l’idée hasardeuse de créer ma société. On m’a traité de fou d’emprunter autant d’argent. On m’a traité de fou de mettre ma villa en garantie. On m’a traité de fou de sortir de ma zone de confort et de repartir du bas", explique l’entrepreneur. Mais le fou s’est lancé. À 35 ans, il décide donc de quitter la société qui l’emploie pour fonder Easi avec Christian Castelain, lequel a quitté l’entreprise en 2011.

"Se réjouir trop longtemps de ce qu’on a déjà réalisé, c’est déjà être immobile."

Easi est une entreprise informatique qui propose à ses clients essentiellement trois services: un logiciel de comptabilité/finance, des serveurs cloud et de la gestion collaborative (type CRM). Le chiffre d’affaires tourne aux alentours de 35 millions. Le bénéfice brut en 2017 a été de 6 millions d’euros. Depuis sa création, Easi a toujours généré des profits.

Beaucoup de gens pensent qu’Easi est une entreprise libérée. Ce n’est pas le cas. C’est même plutôt l’inverse. Easi est une entreprise hyper hiérarchisée et structurée en six niveaux. Par contre, Easi est une entreprise qu’on pourrait qualifier de "participée". En effet, à l’heure actuelle, Salvatore Curaba en possède encore 61,54% mais les 38, 62% restants sont dans les mains de 53 employés-actionnaires. Au total, Easi emploie 220 personnes. Ils ont tous la possibilité d’acheter des actions, quand ils remplissent les conditions d’éligibilité, notamment être dans l’entreprise depuis 2 ans et avoir deux évaluations axées sur les valeurs humaines positives au-dessus de la moyenne. Attention, l’employé ne peut acheter qu’une fois des actions. Il doit donc lui aussi prendre un risque et peut-être emprunter pour devenir actionnaire.

Easi n’engage jamais à l’extérieur pour des postes de management ou de direction. "Tout le monde commence en bas des six niveaux mais tout le monde a la possibilité de monter au plus haut niveau sans devoir craindre une arrivée externe", se réjouit le fondateur.

Salvatore Curaba n’est plus nécessaire au développement d’Easi. "Un vrai leader doit avoir le courage de faire un pas de côté au moment opportun. C’est arrivé pour moi fin 2016. J’ai décidé de céder le pouvoir stratégique et opérationnel à mes quinze managers et directeurs. J’ai quitté le comité de direction. Ils étaient devenus plus efficaces sans moi. Pour les 20 ans de la création de Easi, en 2019, je n’aurai plus la majorité absolue. J’aurai bientôt moins de 50% des parts, par volonté personnelle! Sans partage, le succès est une ivresse qui finit en amertume et en solitude", poursuit fièrement Salvatore Curaba.

En 2015, Easi a été finaliste pour le prix de L’Entreprise de l’année décerné par l’Echo. Depuis 4 ans, Easi est désignée meilleur employeur de Belgique selon un classement établi par la Vlerick Business School. On demande donc souvent à Salvatore Curaba d’expliquer les raisons du succès d’Easi. Au point de devenir conférencier.

4/ CONFÉRENCIER

"Depuis trois ans, je donne des conférences, où je partage le modèle de management d’Easi. Je le fais 2 à 3 fois par mois", explique le Louviérois. Dans les prochains jours, un livre sera publié. Il est intitulé "On m’a pris pour un fou". "C’est à la fois un manifeste managérial et une biographie. La seconde est au service du premier. C’est en quelque sorte un support à mes conférences, poursuit le désormais conférencier. J’y expose les 15 éléments qui constituent le socle sur lequel repose le succès d’Easi: cinq piliers du succès et de la performance: valeurs humaines, organisation, effort, partage, bonheur; cinq valeurs humaines: respect, positivité, égalité, sens des responsabilités, loyauté; cinq ingrédients du bonheur: reconnaissance, liberté, transparence, mission, amour. J’y ajoute deux qualités qui me paraissent indispensables pour passer à l’action: l’esprit de décision et le courage", préface l’auteur. À noter que Salvatore Curaba peut se permettre d’être son propre éditeur. "Ce livre, je n’éprouvais pas le désir de l’écrire. Et quand j’en ai accepté l’idée, je n’ai pas imaginé un seul instant que je sois capable de l’écrire seul. Pour m’épauler, j’ai fait appel à un camarade d’enfance, Vincent Dussaiwoir", insiste modestement le loup pour mettre en avant un autre Louviérois.

5/ DIRIGEANT DE CLUB DE FOOTBALL

Se réjouir trop longtemps de ce qu’on a déjà réalisé, c’est déjà être immobile. Salvatore Curaba aime beaucoup cette phrase. Et il la met en œuvre. Comme indiqué plus haut, il n’est plus nécessaire au développement d’Easi. Alors qu’on lui demande de reprendre la Raal, il accepte le défi. "Comme la vie est étonnante! Quand j’ai choisi de recommencer à zéro en créant Easi, on m’a traité de fou. J’ai fait la même chose avec le club de la Raal et certains, à nouveau, n’ont pas compris pourquoi, dans ma situation, je prenais de tels risques", se remémore l’actuel président de la Raal. Il détient 25% du club. Pour le reste, la Raal désormais, c’est quasi une coopérative avec 253 coopérateurs. Le club a démarré sur les chapeaux de roue en devenant, dès sa première saison, champion de sa division. "J’ai vu la réussite d’Easi comme je vois la réussite de la Raal. Je vois que nous serons champions de Belgique dans les années à venir. Je ne me prends pas pour Madame Irma, mais je suis convaincu que pour concrétiser un projet, il faut l’avoir vu, en avoir créé la vision. Et plus cette vision est précise, plus le projet a de chances de réussir. Et moi, je veux appliquer les règles du succès d’Easi au monde du football. D’abord on s’organise, ensuite on grandit", expose le dirigeant.

©Debby Termonia

À la Raal, cinq catégories de joueurs avec des critères précis ont été définies: espoirs, titulaires, cadres, cadres supérieurs et executive experts. À l’intérieur de ces catégories, il n’y a ni fourchette de salaire ni exception. Même salaire pour tout le monde. "Chacun sait approximativement ce que les autres gagnent et ce qu’il gagnera s’il change de catégorie. En fin de saison, les entraîneurs évaluent chaque joueur sur la base de plusieurs critères définis: nombre de matchs joués, nombre d’assists, qualité des prestations, etc. Et en fonction de la vérité des résultats, les uns et les autres pourraient avoir à changer de catégorie. On me dit que dans le milieu du foot, ça ne fonctionne pas comme ça… Qui a décidé que ça ne fonctionnait pas comme ça? Parce que le foot est corrompu par le pur business et le calcul financier, parce qu’il a rejeté toute valeur humaine, nous devrions nous aussi traiter les humains comme de la simple marchandise Quand je vois actuellement le scandale du FootLeaks en Belgique, je suis heureux du système que j’essaie de mettre en place. J’espère même, demain, obtenir plus de soutiens pour faire évoluer le milieu du football en Belgique. Dans un système construit autour de l’argent fou, personne ne gagne à part peut-être les agents. Les clubs perdent leur âme, les supporters ne se reconnaissent plus dans des joueurs qui bougent sans cesse, l’argent sale coule à flots", s’injurge l’ancien joueur.

La Raal va encore plus loin en mettant en place un système de cliquets pour le calcul des primes de match où le nombre de spectateurs, le nombre de buts marqués, définit le montant des primes. Un retour aux fondamentaux du foot. Un sport qui donne du plaisir aux spectateurs.

Même si la Raal est en division 2 amateur, sept personnes y travaillent quotidiennement. Un nouveau centre d’entraînement et de formation devrait voir le jour en juillet 2020. On parle d’un budget de 4,5 à 5 millions dont il faut encore trouver le financement. Curaba espère pouvoir y accueillir, à terme, 850 jeunes dont 150 filles.

6/ RESTAURATEUR

Chose extrêmement étonnante pour un club de division 2 amateur, la Raal a un fan shop en plein centre de La Louvière, rue de la Loi. Dans les prochains jours, elle aura aussi une brasserie-restaurant fonctionnant sur les mêmes principes qu’Easi. Salvatore Curaba veut faire, après le foot, dans l’horeca propre. "Je n’imaginais pas ce que ce serait si difficile", déclare le patron. L’entrepreneur a d’autres projets dans ses cartons: un practice de golf et un grand stade qui pourrait se transformer en salle de spectacles. L’ancien site de Duferco est envisagé.

7/ HOMME POLITIQUE

La dernière vie de Salvatore Curaba sera peut-être politique. "Je trouve qu’à La Louvière, les choses ne bougent pas assez vite. J’ai failli me lancer dans la bataille des communales. Finalement, je ne l’ai pas fait, même si de plus en plus de citoyens me le demandent, nous dévoile le Louviérois. Ce qui est certain, c’est que si durant les six prochaines années, la situation ne change pas, alors je me présenterai comme candidat bourgmestre en 2024. Je veux redonner à La Louvière et à ses habitants, ce que La Louvière m’a donné à moi et à ma famille."

Salvatore Curaba ne se présentera pas sur une liste traditionnelle, il tentera d’appliquer les recettes qu’ils appliquent chez Easi et à la Raal à la constitution d’un programme électoral et d’une liste de candidats. "Je veux rassembler les énergies pour embellir notre environnement économique, social et culturel", expose le néophyte en politique. En 2024, l’entrepreneur aura 61 ans. Il est prêt à consacrer six ans de sa vie au développement de la vie de La Louvière. Loup un jour, loup toujours.

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