Sur la route | Paul de Sauvage (Actibel): "On entre dans l’entreprise comme en religion"

©Tim Dirven

Pour cette première édition de "Sur la route", Paul de Sauvage, le patron d'Actibel, grimpe à bord du minibus de L'Echo pour nous faire découvrir trois entreprises namuroises, bien ancrées dans la région et gros employeurs. Mais Mondelez, Materne et Analis ont aussi en commun de véhiculer des valeurs fortes. Avec en fil rouge, la passion qui anime les entrepreneurs qui les dirigent.

L'Echo Sur la Route avec Paul de Sauvage

Perché sur une butte du parc d’activités économiques de Suarlée, l’imposant bâtiment d’Actibel domine les halls industriels voisins. Le minibus affrété par l’Echo, aux couleurs de “La Wallonie Entreprend” vient se ranger devant l’immeuble à peine achevé.

En attendant ses invités du jour autour d’un petit café dans le grand hall, Paul de Sauvage, le maître des lieux explique la genèse des lieux. Actibel s’est surtout développé dans l’immobilier résidentiel à Namur, mais une première expérience concluante d’un business center à Belgrade, au nord de Namur, pousse les frères de Sauvage à lancer un autre projet sur le site d’Ecolys.

Paul de Sauvage, Actibel ©Tim Dirven

"Au départ, il s’agissait surtout d’abriter la salle de vente Rops, que gère mon frère. 5.000 m² au sol tout de même, ce qui en fait la plus grande d’Europe. Pour la facilité du public, nous y avons adjoint une brasserie. Et, pour diversifier, deux étages de business center. Et puis quelques chambres pour nos clients étrangers. C’est comme cela que l’on se retrouve avec un immeuble de cinq étages, comprenant un hôtel, la maison de ventes, des espaces de bureaux et un restaurant… ", sourit de Sauvage. Et depuis, Actibel a conclu un partenariat avec le Cercle de Wallonie pour accueillir certaines des activités sur le site d’Ecolys.

Actibel

24 millions de chiffre d'affaires

40 emplois

Entretemps, les invités de Paul de Sauvage arrivent et dégustent un croissant par-dessous leur masque. Il y a Rosa Machado, CEO de Mondelez Namur, Vincent Luyckx, le patron de Analis. Ces deux-là, sans se connaître véritablement, sont venus en voisins. Leurs entreprises ne sont distantes que de quelques centaines de mètres. Jean-Luc Heymans, lui, vient de "la vallée". L’usine Materne qu’il dirige se mire dans la Sambre.

Il est 9h00. Il est temps de prendre la route dans le minibus qui parcourra les routes de Wallonie tout au long de l'année.

"Si une usine est compétitive, on la garde"

Honneur aux dames. Rosa Machado, la patronne de Mondelez Namur sera donc la première à recevoir nos visiteurs du jour. Pour Paul de Sauvage, c’est l’occasion de pointer le mérite de l’usine de Namur qui défend  ses qualités au sein d’un groupe mondial. "C'est une performance en soi pour l’usine de Namur de rester un atout important au sein d’un groupe comme Mondelez. La concurrence interne doit y être rude dans un groupe de cette taille et aussi diversifié", s’interroge Paul de Sauvage.

L’unité de production de Mondelez à Namur produit 40.000 tonnes de fromage fondu, sous différentes formes (les tranchettes Ziz notamment) pour plusieurs marchés (Angleterre, Espagne, Belgique…). En descendant du bus, Rosa Machado prend le temps de saluer par son prénom chaque membre de son personnel qu’elle croise avant de répondre. "Si c’est vrai, ce n’est pas grâce à moi mais à nos équipes", précise-t-elle en présentant sa "garde rapprochée", les responsables de la production, de la qualité, de la sécurité, de la maintenance…

Rosa Machado, Mondelez ©Tim Dirven

"Cette concurrence interne existe partout. Ce n’est pas parce que le groupe est très grand et mondial qu’il est plus bête qu’un autre", fait-elle remarquer. "Si l’usine est compétitive, on la garde. À Namur, nous ne pouvons sans doute pas décider à la place du groupe, mais nous pouvons faire en sorte qu’une décision dommageable pour l’usine ne soit pas prise."

Diversité et longévité

"Il faut rester agile et très réactif, comme dans un état de crise ou d’urgence." "Cela signifie que vous mettez vos équipes sous pression?", s’interroge Vincent Luiyckx. "Non !" affirme Machado. "Mais il faut rester attentif. On le voit tous les jours en cette période de crise sanitaire. Il y a des opportunités pour trouver de nouvelles manières de travailler; les consommateurs se recentrent sur les marques les plus fortes. Cela doit nous inspirer pour le futur, pour mettre en place de nouvelles stratégies."

Mondelez Namur

Agro-alimentaire

380 personnes occupées

Capacité de production de 40.000 tonnes

Chiffre d'affaires non communiqué

Mondelez est le fruit de nombreuses acquisitions, fusions, scissions. "Cela donne une diversité importante au sein du groupe, des nationalités et des cultures très différentes. J’en suis le meilleur exemple", témoigne Machado. D’origine portugaise, elle est passée par plusieurs pays et par plusieurs anciennes composantes de l’entreprise (United Biscuit, Kraft…) avant de prendre la tête de l’usine de production de fromage fondu de Namur il y a quelques mois.

Mais à Namur, le personnel affiche une longévité impressionnante, malgré quelques soubresauts sociaux par le passé. Et il n’est pas rare de voir plusieurs générations d’une même famille se succéder dans l’entreprise. "Nous nous efforçons de valoriser le personnel et de le faire grandir", affirme Machado. "Cela explique certainement la fidélité du personnel", renchérit Jean-Luc Heymans qui connaît de mêmes dynasties d’employés chez Materne. "Si le personnel se sent bien, il reste, évolue et attire ses proches dans l’entreprise."

C’est aussi ce qui permet de développer un esprit d’entreprise. "C’est ce qui permet de développer toute l’entreprise et c’est aussi ce qui assure notre compétitivité au sein du groupe" assure encore Machado.

Au moment de reprendre la route, Rosa Machado exprime la fierté qu’il y a à travailler dans une usine de production. "Cette fierté, c’est un argument de vente, même si le consommateur ne le sait pas toujours." "Bien sûr", poursuit Heymans. "Le marketing fait acheter le produit, mais la qualité de la production le fera racheter."

Rosa Machado sourit: "Jamais je n’échangerai ma position ici à Namur contre un bureau à Zurich ou à Chicago. Ma mission, c’est d’apprendre aux autres et de donner ce que j’ai reçu!"

"La question d'une délocalisation ne s'est jamais posée"

Dans le bus, la discussion se poursuit. La deuxième étape de notre périple nous emmène à quelques encablures de là seulement, chez Analis. Paul de Sauvage a choisi des entreprises bien ancrées dans le tissu namurois. "Jusqu’en 2005, Analis était encore localisée au centre de Namur. Mais ils ont choisi de se relocaliser sur le zoning Ecolys, pour ne pas perdre leur ancrage régional", fait remarquer Paul  de Sauvage.  

Moins connue du grand public, Analis, entreprise de distribution de matériel médical et de précision existe pourtant depuis près de 90 ans. Pour preuve, les instruments anciens qui ornent le hall d’accueil de l'entreprise.

"Lorsqu’il a fallu déménager, la question ne s’est pas posée autrement que de rester dans la région. Cette situation très centrale nous met à proximité de la plupart de nos clients. Cela facilite terriblement les contacts", confirme Luyckx.

Vincent Luyckx, Analis ©Tim Dirven

"Je me bats pour mettre cet atout géographique en évidence", affirme Paul de Sauvage. "Nous sommes à 15 minutes de l’aéroport de Charleroi. C’est le point de rencontre idéal pour les Français, les Allemands ou les Hollandais. Et c’est un cadre de vie agréable pour le personnel", estime encore de Sauvage. Rosa Machado approuve, installée depuis quelques mois à Temploux. Vincent Luyckx ne peut qu’acquiescer, même s’il avoue, un peu gêné, habiter à Uccle.  

En empruntant un couloir, Luyckx marque un temps d’arrêt devant les valeurs de l’entreprise, peintes en couleurs vives sur le mur: Respect, Passion et Excellence. "La société est toujours aux mains de la même famille depuis l’origine", précise Vincent Luyckx, qui est le premier CEO d’Analis à ne pas appartenir à la famille actionnaire. "Ici aussi, on entre dans l’entreprise comme on entre en religion", précise Vincent Luykx. "Dans des métiers techniques, cette longévité est un atout, sinon c’est tout un savoir-faire qui se perd et qu’il faut reconstituer", approuve Machado.

Analis

Matériel médical

140 personnes

35 millions de chiffre d'affaires

La société a progressivement évolué de la production à la distribution de matériel de précision pour le secteur médical essentiellement. Analis s’appuie sur 5 activités: la biologie médicale, les équipements en science du vivant (biotechs et pharma), le matériel de laboratoire (mobilier et installations) et la métrologie pour des clients industriels dans le secteur médical évidemment, mais aussi dans l’agroalimentaire, l’aéronautique ou l’automobile.  "C’est avec ce genre d’appareils que l’on mesure la consistance du gel des confitures", fait remarquer Jean-Luc Heymans.

Dernière activité: la désinfection, activité en plein boom ces dernières semaines. "Nous avions racheté une société en faillite dans ce secteur, il y a quelques années. Cela représentait un chiffre d’affaires de quelques centaines de milliers d’euros. Aujourd’hui, on est à plus de 2 millions d’euros, dans le monde entier. Le défi sera de fidéliser cette clientèle et de pérenniser cette activité au-delà de la crise sanitaire." Mais à voir l’intérêt marqué par les visiteurs du jour pour cette activité, nul doute qu’il s’en vendra encore dans les mois qui viennent…

La visite de l’entreprise passe par la cantine, vaste, colorée et ouverte sur la verdure environnante. Le lieu suscite des réactions enthousiastes des visiteurs. Seul bémol, pour cause de mesures sanitaires, l’usage du kicker est momentanément interdit…

"L'actionnariat familial, résolument industriel, permet une vision à long terme"

À la descente de notre minibus, sur le parking de l’usine Materne de Floreffe, en bordure de Sambre, le parfum de la confiture encore chaude fait remonter des souvenirs de grand-mères tournant dans la bassine.

"On ne crée rien chez Materne, on préserve ce que la nature nous a apporté!" Dire que Jean-Luc Heymans, le CEO de Materne est passionné par son sujet est encore faible. Dès qu’on le lance sur le fruit, son goût, sa culture… il est intarissable.

"Voilà une entreprise très ancrée localement, qui a réussi à maintenir son caractère familial et une excellente image de marque à travers plus de 120 ans d’histoire et malgré de nombreux changements d’actionnaires", se réjouit Paul de Sauvage.

Jean-Luc Heymans est l’un des descendants des anciens propriétaires de Confilux. Après avoir grandi dans l’usine, il a assisté, attristé à la décrépitude de Materne alors sous pavillon américain. La famille Heymans a alors racheté Materne, au plus mal, avec le soutien de fonds publics et d’institutionnels. La Région wallonne, via la Sogepa, l’a finalement revendu au groupe français familial Andros depuis 1990.

Jean-Luc Heymans, Materne ©Tim Dirven

"La famille Andros a beaucoup investi sur le site pour moderniser la production et relancer l’image de la marque. Un autre repreneur ne l’aurait sans doute pas fait de la même manière. Cet actionnariat familial, résolument industriel, permet une vision à long terme", répond Heymans. Andros, c’est tout de même 21 milliards de chiffre d’affaires, une présence sur les 5 continents essentiellement dans la transformation des fruits et du lait.

"Mais il faut effectivement être un industriel à long terme pour maintenir cette attractivité sur la marque", fait remarquer de Sauvage. Ce qui n’empêche pas une certaine agilité et l’adaptation. "Et il faut parfois être très réactif. Les achats de matières premières représentent près de 60% de notre chiffre d’affaires. Et les prix peuvent flamber en quelques heures. J’ai le souvenir d’un week-end durant lequel le prix de la fraise sur champs a été multiplié par trois! Mais c’est la magie du métier que de tirer le meilleur d’un produit qui fluctue dans le temps. J’ai plus de trente récoltes derrière moi. Et il n’y en a pas eu deux les mêmes. C’est aussi ce qui est passionnant", explique Heymans.

Materne-Confilux

Agro-alimentaire

Chiffre d'affaires de 165 millions

518 équivalents temps-plein

Materne essaie autant que possible d’intégrer des fruits belges dans sa production. "Mais il y a peu de gammes où on peut tout faire avec des produits exclusivement belges: pommes, fraises en partie, la rhubarbe." La production propre ne fait pas (plus) partie de la stratégie du groupe. Si ce n’est à vocation didactique et d’image. "Nous projetons la plantation d’un verger le long de la Sambre. Cela fait aussi partie de nos valeurs", note encore Heymans. "Nous ne cultivons pas les fruits, mais nous avons des contacts très étroits avec nos fournisseurs en amont. Cela fait aussi partie de nos valeurs que de favoriser une agriculture de qualité dans nos régions. La volonté est de trouver et de récolter les fruits au meilleur de leur goût."

Le mot de la fin

De retour sur le parking du centre d’affaire Ecolys de Actibel, chacun débarque sur le parking, les bras chargés de présents mutuels. Avant de terminer cette matinée autour d’une table du Félicien, le restaurant du lieu qui servira bientôt de cadre à certaines activités du Cercle de Wallonie, Paul de Sauvage conclut cette matinée de visites. “J’ai été particulièrement impressionné par une qualité commune aux trois CEO de ces entreprises, c’est la passion. Une entreprise ne se développe pas et ne se maintient pas sans cette qualité essentielle pour un manager. Et surtout, j’ai vu chez chacun des trois, l’accent mis sur le personnel et son épanouissement. C’est aussi un facteur de leur réussite.”

Lire également

Publicité
Publicité