Sur la route | Bernard Belvaux (Alstom): "Il faut tisser des liens entre les entreprises pour les renforcer"

Bernard Belvaux (Alstom) et ses invités (de g. à d.), Mustapha Azzouzi (Aisin), Florence Bosco (Biopark) et Carlo Morettin (Aperam) ©Tim Dirven

Avec Bernard Belvaux, managing director d’Alstom Benelux en maître de cérémonie, il fallait s’attendre à recevoir un panel d’invités plutôt industriels pour cette deuxième édition de "Sur la route", la rubrique de L'Echo qui emmène des entrepreneurs à travers la Wallonie. L’industrie reste la base d’un tissu économique diversifié grâce à l’innovation et à des écosystèmes entre les entreprises.

En bord de Sambre, dans la ville basse de Charleroi, coincée entre les colonnes de bétons du Petit ring et de ses affluents, la rivière et les voies de chemin de fer, l’usine d’Alstom semble sortie d'un autre temps. Mais le constructeur français de trains, de matériels roulants et de systèmes de sécurité ferroviaire s’accroche aux murs des grands halls parallèles qui abritent sa production. Ces anciennes installations des ACEC font partie de l’histoire de Charleroi, autant que de celle du groupe.

Et Bernard Belvaux, le CEO d’Alstom Belgique n’est pas peu fier de montrer ses activités à ses invités du jour. Pour cette deuxième session de «Sur la Route», cette visite à travers la Wallonie en compagnie de ceux qui la font, le patron d’Alstom nous emmène dans le «grand bassin» de Charleroi, et même jusqu’aux confins du Brabant wallon… En attendant votre serviteur (dernier arrivé!), chacun devise à distance respectable.

Bernard Belvaux, managing director Alstom Benelux ©Tim Dirven

Outre Bernard Belvaux, il y a là Mustapha Azzouzi, vice-président de Aisin/AWEurope, Florence Bosco, directrice du Biopark de Gosselies et Carlo Morettin, le patron d'Aperam Châtelet. «Je suis ravi de vous recevoir», attaque Belvaux. «Même si nous ne nous connaissons pas bien, je suis sûr que nos entreprises ont beaucoup de choses à partager et que nous avons beaucoup de points communs.»

À commencer sans doute par la recherche et l’innovation. Avec ses 500 ingénieurs et 20% de ses ressources consacrées à la recherche et au développement, Charleroi est le "centre d’excellence traction" pour l’ensemble du groupe Alstom. Dans le dernier des grands halls historiques, des plateaux de bureaux ouverts ont été construits pour accueillir les ingénieurs qui planchent sur le développement de nouvelles solutions. «L’objectif de tout exploitant ferroviaire est d’augmenter les fréquences des trains sans concession pour la sécurité. C’est ce sur quoi nous travaillons, via des systèmes de signalisation et de sécurité embarqués mais aussi par un recours de plus en plus important à l’intelligence artificielle pour accroître l’autonomisation des véhicules.»

Alstom Belgique

1.250 personnes
309 millions d'euros de chiffre d'affaires

Mais ces recherches ne se font pas nécessairement seul. Alstom partage énormément de savoir et de recherches dans son secteur, mais aussi avec les universités ou avec d’autres entreprises présentes dans la mobilité. C’est notamment le cas avec AWEurope, filiale de Aisin (groupe Toyota), qui dispose d’un centre de recherche européen à Braine-l’Alleud, centré sur l’intelligence artificielle appliquée à la voiture.

"L'aciérie de Châtelet est la plus récente en Europe. Aperam y a investi plus de 250 millions d’euros, il y a 15 ans."
Carlo Morettin
CEO d'Aperam Châtelet

Le débat est lancé et suscite déjà l’intérêt des participants autant que la visite, pourtant menée au pas de charge, timing oblige . Il est plus que temps de rejoindre notre chauffeur et de prendre place à bord de notre minibus et d’entamer notre périple dans le Pays noir, et au-delà!

(Faire) respecter le jeu de la concurrence mondiale

«Pour visiter complètement l’usine et voir l’aciérie notamment, il nous aurait fallu deux à trois heures. J’ai cru comprendre que nous étions un peu pressés par le temps», regrette Carlo Morettin, le CEO d'Aperam Châtelet. Notre minibus noir arpentera donc pour nous les 2 km de long de l’usine carolo qui produit de l’acier inoxydable 100% recyclable.   

«Comment se fait-il qu'Aperam maintienne une telle unité de production en Belgique, malgré les salaires élevés, malgré le coût de l’énergie, etc?», interroge Bernard Belvaux.  «Tout ce qui est produit par Aperam en Europe, passe par Châtelet, le seul laminoir à chaud du groupe, pour y subir une transformation.  Cette aciérie est la plus récente en Europe. Aperam y a investi plus de 250 millions d’euros, il y a 15 ans. Il n’est donc pour l’instant pas question de revoir un tel investissement», fait remarquer Morettin.

L'Echo sur la route - Episode 2 avec Bernard Belvaux

La pénombre du laminoir s’illumine de rouge lorsqu’une brame chauffée s’étire sous la pression des gigantesques rouleaux. En quelques passages, les plaques d’acier de 160 mm d’épaisseur sont transformées en bobines de tôles de quelques millimètres d’épaisseur. La vision est infernale et la chaleur perceptible à chaque passage des tôles chauffées au rouge à plus de 30 m de nous.

Carlo Morettin, CEO d'Aperam Châtelet. ©Tim Dirven

Carlo Morettin poursuit ses explications, malgré le bruit ambiant. «L’acier inoxydable est relativement cher: près de 4 fois le prix de l’acier carbone. À ce prix-là, c’est un produit qui voyage dans le monde. La concurrence est donc devenue mondiale, Chine en tête avec 65% de la production mondiale comme pour les autres aciers.»

Et Carlo Morettin de pointer, comme Bernard Belvaux, les distorsions de concurrence qui apparaissent sur son marché. « Les Chinois ont investi massivement en Indonésie, qui impose aux producteurs de s’implanter sur son territoire pour bénéficier de son minerai de chrome. Résultats, plus personne n’a accès à ces ressources. »

Comment Châtelet tire-t-elle son épingle de ce jeu mondial? «En restant sur des marchés de niches où le coût du transport sur de longues distances devient handicapant. Mais nous nous efforçons aussi de négocier avec les autorités publiques pour que les règles du jeu soient les mêmes pour tout le monde dans le commerce international.»

Aperam Stainless Belgium

2.200 employés
2,4 milliards d'euros de chiffre d'affaires

Bernard Belvaux intervient. «C’est fondamental. Le marché mondial du ferroviaire est à peu près de 180 milliards d’euros. La part de marché qui est accessible pour les sociétés comme Alstom, Siemens ou Bombardier n’est que de 110 milliards. Toute une partie du marché ne nous est pas accessible du fait des barrières douanières que l’on trouve en Chine ou au Japon par exemple. Les États-Unis ont édicté “l’American buy Act”, qui favorise les produits fabriqués sur leur sol. Les entreprises, américaines, chinoises ou japonaises peuvent accéder à tous les marchés publics européens alors que la réciproque n’est pas vraie.»

"Cette année, on observe des chiffres records, en termes de levée de fonds notamment, qui devraient atteindre le milliard d’euros."
Florence Bosco
Directrice du Biopark de Gosselies

De retour dans le minibus, on se dépoussière mutuellement et on laisse tomber les casque, charlotte et lunettes de rigueur sur ce site pour rejoindre un monde plus aseptisé, celui du Biopark de Gosselies.

Un écosystème modèle

Florence Bosco, en tant que directrice du Biopark, sait ce qu’écosystème veut dire, puisque le succès du parc scientifique de Gosselies développé autour de centres de recherches de l’ULB se base précisément sur un écosystème de sociétés biotech, de centres de recherche, de producteurs de médicaments et d’incubateurs. Ce modèle économique attire particulièrement Bernard Belvaux qui rappelle avoir fait son mémoire universitaire sur le redéploiement de la Wallonie autour des écosystèmes, en 1993 déjà!

Florence Bosco, directrice du Biopark de Gosselies. ©Tim Dirven

«Pratiquement, comment fonctionne l’écosystème biotechnologique?», questionne Bernard Belvaux. «Quelles sont les relations entre les entreprises du campus?» «Il y a beaucoup de recherches communes à plusieurs entreprises installées ici. De même les études cliniques ou la production sont sous-traitées. Il y existe aussi des projets “pôles”, dans le cadre des pôles de compétitivité de la Région wallonne, qui forcent les collaborations», liste Bosco. «Et puis il y a nos “alumni”, des entrepreneurs qui ont mené à bien un ou plusieurs projets ici. Ce sont nos meilleurs ambassadeurs pour attirer de nouveaux investisseurs.»

Le Biopark de Gosselies, après 20 ans d’existence, ce sont 80 entreprises évoluant dans les sciences du vivant, 2.500 personnes occupées sur le site et surtout 650 millions de transactions financières par an, en moyenne. «Cette année, on observe des chiffres records, en termes de levée de fonds notamment, qui devraient atteindre le milliard d’euros». Pourtant, il y a 20 ans il n’y avait, de ce côté de l’aéroport, que des champs de betteraves. Avant que l’ULB n’y implante un centre de formation bicellulaire, puis deux autres centres de recherche.

Biopark

80 entreprises
2.500 employés
650 millions d'euros de transactions en 2019

«Aujourd’hui, on couvre toute la chaîne de production et du développement du secteur biopharma. Nous avons des incubateurs, des sociétés en croissance, d’autres en phase III du développement de leur molécule, des sites de productions. Et signe de maturité, l’emploi augmente ici plus vite qu’ailleurs dans le secteur et se diversifie de plus en plus. Il ne s’agit plus seulement d’ingénieurs très qualifiés mais aussi de personnel ouvrier qui sort du secondaire. Et nous sommes à près de 30% d’emploi local.»

Du fond du minibus, Florence Bosco se mue en guide et, de rond-point en rond-point, désigne un bâtiment en construction qui abritera le troisième incubateur, montre le grand paquebot gris, bâtiment «historique» de l’ULB, attire l’attention sur le siège de MasterCells, récemment racheté par Catalent, celui d’Iteos, qui vient d’entrer au Nasdaq et plus loin, le bâtiment de Bone Therapeutics qui vient de réussir une première médicale importante. «Quatre acteurs sortis du Biopark représentent 20% de la capacité de production européenne en thérapie génique. Le Biopark représente 10% de l’investissement R&D dans le secteur en Belgique», souligne Bosco, qui rappelle que le Biopark s’étend au-delà des limites géographiques du campus de Gosselies, pour intégrer d’autres entreprises du secteur dans la Métropole de Charleroi.

Maintenir la place de l’industriel dans le tissu économique

Sur le trajet un peu plus long entre Gosselies et Braine-l’Alleud, la discussion va bon train. Et arrive sur la place de l’industrie dans le tissu économique wallon. Carlo Morettin rebondit sur ce point. «Depuis quelque temps, on a tendance à vouloir enterrer la sidérurgie dans la région, et même l’industrie lourde, au profit notamment de reconversion comme le Biopark par exemple. Mais nous restons encore un gros pourvoyeur d’emplois, très local et très peu qualifié, pour lequel il n’y a pas d’alternative. Les deux types d’industries et d’activités doivent être complémentaires.»

"Il est clair que nous aurons de moins en moins d’industrie manufacturière dans nos régions."
Bernard Belvaux
Managing director Alstom

Patron d’une «vieille» industrie lui aussi, Bernard Belvaux se veut réaliste. «Il est clair que nous aurons de moins en moins d’industrie manufacturière dans nos régions.» Alstom Charleroi, précise-t-il encore, a fait le choix de se positionner dans le haut de gamme en matière d’ingénierie, davantage que dans la production, pour résister à la concurrence externe et interne.

Et de comparer rapidement le tarif d’un ingénieur: à Charleroi, son coût horaire sera de 78 euros, 66 euros à Valenciennes, à moins d’une heure de voiture, 54 euros à Madrid et 15 euros en Inde. «On doit donc se spécialiser dans la recherche de plus en plus pointue pour ajouter suffisamment de valeur. Et de l’importance aussi des aides publiques, directes ou indirectes, en faveur de la recherche. Pour Aisin, pour Astom ou pour le Biopark, c’est essentiel.»

Florence Bosco insiste sur l’importance de l’activité production en aval de la recherche. «La Wallonie investit beaucoup dans l’innovation via des subsides, mais il est important aussi de parvenir à capturer les activités de production sur le même site. C’est là que l’emploi se crée.»

«Comment voyez-vous la reconversion du site Caterpillar en tant qu’industriels?» demande Florence Bosco à l’adresse de ses compagnons de voyage.

«Compliqué», estime Azzouzi. «Outre l’aspect immobilier, il faut voir la chaîne de valeur totale que l’on peut y créer, dans le secteur automobile par exemple, que je connais mieux. Pendant longtemps, on a redirigé la production dans les pays de l’Est, à moindre coût. Aujourd’hui, on voit que cela ne fonctionne pas, ou plus.»

«J’ai demandé à installer sur le site de Caterpillar les activités de maintenances des trams de Charleroi pour une durée d’au moins 5 ans. Mais on m’a snobé pour donner la priorité à ces voitures électriques chinoises. On voit le résultat…»
Bernard Belvaux
Managing director Alstom

De l’avis de nos quatre patrons, le renouvellement du site de Caterpillar ne passera pourtant sans doute pas par une activité purement manufacturière. Ni probablement par une activité unique sur l’ensemble du site. «J’ai demandé à y installer les activités de maintenances des trams de Charleroi pour une durée d’au moins 5 ans. Cela ne concernait qu’une partie du site bien sûr. Mais on m’a snobé pour donner la priorité à ces voitures électriques chinoises. On voit le résultat…» pointe Belvaux.

«Un repreneur unique pour un tel site me semble illusoire», estime Morettin, qui compare avec Ford Genk, dont le site a aussi été morcelé pour trouver une reconversion. «Mais je suis d’accord qu’il faut lui garder une vocation industrielle. Cela reste une base du tissu économique, notamment en termes d’emplois moins qualifiés.»

Assurer la pérennité de l’activité industrielle par des écosystèmes

Mustapha Azzouzi dirige une division d'Aisin en Europe. L’entreprise, spécialisée dans la production de boîtes de vitesse automatiques et travaille énormément dans l’intelligence artificielle des véhicules, notamment en collaboration avec Alstom. Aisin appartient à Toyota mais fournit ses produits et composants à l’ensemble du monde automobile. Avec un chiffre d’affaires de 31 milliards de dollars, c’est le 6e fournisseur de pièces automobiles au monde. Le groupe japonais dispose d’une usine de montage de boîtes de vitesse à Mons, qui emploie un bon millier de personnes et a implanté aussi de son quartier général et un centre de recherche européen à Braine-l’Alleud.

Mustapha Azzouzi, vice-président connected & share solutions, AWEurope. ©Tim Dirven

Dans le garage-labo de l'entreprise, deux voitures truffées de capteurs illustrent son propos.«Nous nous efforçons de comprendre et d’anticiper les évolutions de la mobilité. Notamment sur la base de l’intelligence artificielle. Que faire de toutes les données que nous pouvons collecter dans une voiture et que pouvons-nous en faire pour créer de la valeur?» s’interroge Azzouzi.

Alstom, AW Europe, mais aussi Thales Alenia dans le secteur spatial et la Sonaca pour l’aérien ont mis en place une structure commune pour dessiner le futur de la mobilité. CPset a lancé trois programmes de recherche et financera deux chaires universitaires à l’UCL en électronique de puissance et sur les systèmes embarqués. «Cette collaboration avec le monde académique d’une part et avec d’autres entreprises de la région est fondamentale», précise encore Belvaux. «Cela renforce aussi l’ancrage que nous avons acquis ici au fil des ans. En combinant nos forces dans des écosystèmes avec d’autres entreprises et des universités, on peut apporter énormément de valeur ajoutée», renchérit Mustapha Azzouzi.

Aisin/AWEurope

Chiffre d'affaires: 3 milliards d'euros
Emplois : 2.300 personnes dont 1.000 en Belgique

« Il y a un double avantage : avancer plus vite dans l’innovation et partager les risques dans des projets à très long terme. Ce développement d’écosystème crée effectivement un ancrage extrêmement fort qui assure une pérennité de l’activité industrielle», précise encore Belvaux.

Lire également

Publicité
Publicité