interview

"Techniquement, EVS est opéable"

  • Pierre De Muelenaere
  • CEO ad interim d'EVS
©Frédéric Pauwels / HUMA

CEO ad interim d'EVS suite au départ de Muriel De Lathouwer mi-juillet, Pierre De Muelenaere, qui préside aussi le conseil d’administration, évoque pour L’Echo les perspectives du spécialiste liégeois des systèmes de production vidéo en direct.

Les résultats semestriels d’EVS ont à nouveau déçu, même si le carnet de commandes apporte une lueur d’espoir. Pour Pierre De Muelenaere, qui gère le groupe suite au départ de Muriel De Lathouwer, l’entreprise est un peu dans une phase de transition. À la fois sur le plan organisationnel, avec la recherche d’un nouveau patron, et, côté business, entre sa technologie historique (le serveur vidéo) et de nouveaux produits de niche.

Un commentaire sur vos résultats?

Évidemment, ces résultats sont faibles. Mais on avait clairement annoncé la couleur et cela s’est confirmé.

L’été a pourtant été très sportif. Avec la Coupe du monde, les championnats d’Europe d’athlétisme, etc. Normalement, cela dope votre chiffre d’affaires…

Pour la Coupe du monde, on est dans la même tendance que lors des précédentes compétitions comme les JO ou l’Euro avec un chiffre d’affaires total d’environ 6,5 millions d’euros. Par contre, c’est vrai, notre marché reste très difficile avec des opérateurs de télévision qui tardent à investir dans des nouvelles technologies comme la 4K (ultra HD) ou le passage vers l’IP (la télé par internet), ce qui rallonge leurs cycles d’investissement pour nos produits basés en partie sur ces technologies. Dans ce secteur, on est un peu en bout de chaîne.

Les défis pour stopper l’hémorragie

Les explications de Pierre De Muelenaere et son optimisme pour la seconde partie de l’année n’ont pas empêché le titre de chuter de près de 8% ce jeudi matin pour finalement clôturer sur une baisse de 1,44%. Depuis le début de l’année, EVS a perdu près de 35% de sa valeur.

Il faut dire que les chiffres du 2e trimestre affichaient non seulement des reculs notables (-25% pour le chiffre d’affaires et -94% pour le résultat d’exploitation) mais surtout, ils se sont révélés inférieurs aux estimations des analystes financiers. Ce que le marché déteste par-dessus tout.

Certes, le bénéfice a bondi de 52%, mais c’est sous l’effet d’un gain exceptionnel d’impôts suite à la mise en place du régime de déductions pour revenus d’innovation en Belgique. "Les meilleures nouvelles sont venues du carnet de commandes", relève Guy Sips, de KBC Securities. À 44,3 millions d’euros comptabilisables en 2018, il présente une progression de 18,4% par rapport à l’an dernier et apparaît supérieur aux estimations. "Malgré de pauvres chiffres trimestriels, le carnet de commandes permet à EVS de maintenir sa prévision antérieure de ventes comprises entre 115 millions et 130 millions d’euros", souligne l’analyste, qui maintient sa recommandation à "conserver" et son objectif de cours à 21 euros.

David Vagman, d’ING, juge, pour sa part, qu’il est très peu probable que la société parvienne à atteindre le haut de cette fourchette. Les estimations annuelles ont déjà été revues à la baisse au niveau du consensus à 119 millions d’euros, pointe-t-il, alors que la sienne se situe à 122,5 millions d’euros. "La clé de l’histoire est à trouver dans les nouveaux produits, en ce compris leur impact dilutif sur la marge, et au niveau de la gouvernance et du management suite au départ surprise de la CEO Muriel De Lathouwer." Il ne touche pas à sa recommandation ("conserver") ni à sa valorisation (26 euros).

La marge d’EVS inquiète également Stefaan Genoe, de Degroof Petercam, qui maintient sa recommandation à "conserver" mais réduit son objectif de cours de 27 à 23 euros. "Une valorisation qui ne prend pas en compte un scénario de fusion-acquisition", précise-t-il.

Pourquoi cette lenteur, d’après vous?

D’une part, les chaînes de télévision sont mises sous pression par les grands acteurs de l’internet comme Netflix ou Amazon; de l’autre, il y a ces derniers mois un gros mouvement de fusions-acquisitions dans les médias aux Etats-Unis. Cela freine les investissements technologiques. Mais nous prévoyons une accélération au second semestre. Comme en témoigne l’évolution positive de notre carnet de commandes, qui nous permet de confirmer nos prévisions de chiffre d’affaires.

Comment l’expliquez-vous?

Notamment par le fait que nous avons lancé un produit très important, le XT-VIA, qui commence à être livré chez les clients. C’est la nouvelle version de notre plus gros serveur, le produit historique qui a fait la croissance d’EVS. Mais il y en a d’autres qui se développent, comme le mélangeur d’images Dyvi, une console qui aide le réalisateur à choisir la meilleure caméra, au meilleur moment, d’insérer les ralentis, les statistiques, etc. Il y a aussi Xeebra, notre outil d’aide à l’arbitrage vidéo (le fameux VAR) auquel on ajoute de l’intelligence artificielle. On vient d’ailleurs de signer un gros contrat pour Xeebra avec la Liga espagnole.

EVS, ce sont les fameux serveurs d’images que vous venez d’évoquer, mais quels sont vos relais de croissance?

Nous avons effectivement toujours notre serveur historique, XT et maintenant XT-VIA. À côté, viennent s’ajouter les deux que je vous ai cités et d’autres qui vont arriver. Finalement c’est une situation assez classique que connaissent beaucoup d’entreprises avec un business historique, qu’il faut protéger, et en même temps développer de nouveaux produits. EVS est une boîte de développement de solutions pour le secteur du broadcast qui fait de l’imagerie, de l’intelligence artificielle, qui a une compétence en électronique de pointe, dans les logiciels, etc. Elle est donc amenée à devenir moins mono-produit. On est un peu dans une phase de transition où l’on observe un tassement de notre business historique lié au marché de la télévision et une croissance des nouveaux produits.

Les acteurs de l’internet sont des clients potentiels?

Oui, et ils le sont d’ailleurs déjà un peu car ils ont des besoins de production en direct de plus en plus importants, d’autant qu’ils se mettent, comme Facebook ou Amazon, à acheter des droits sportifs. Tout comme le secteur de l’e-sport, qui produit aussi du live.

En attendant, le titre a perdu près de 35% depuis le début de l’année. Inquiétant?

Tout dépend où on met la barre des attentes. EVS ne performe plus aussi bien en termes financiers et de rentabilité par rapport à ses années de gloire, c’est clair, mais d’un autre côté, si on se compare aux sociétés qui sont dans notre secteur, EVS reste une des plus performantes dans un environnement qui a changé.

Dans ce contexte de perte de valeur, la société n’est-elle pas opéable, comme l’estiment certains analystes?

Techniquement elle l’est. Il n’y pas d’actionnaire de référence. Mais ce qui compte, c’est à la fois le rationnel du business et l’intérêt des stakeolders de la société, le personnel, le management, les investisseurs… Pour prendre un cas que je connais bien: Iris (qu’il a cofondée, NDLR) a été vendue à Canon car il y avait de bonnes raisons de le faire en termes de business. Ce n’était pas lié à une question de cours de Bourse ou d’actionnaire de référence. D’après moi, les bonnes OPA sont celles qui ne se font pas en fonction de la valeur du cours. Après son entrée en Bourse, Iris a fait plusieurs acquisitions, mais le prix n’était qu’un élément, il y avait toujours une bonne raison stratégique de racheter ces sociétés. A contrario, il y a plein d’OPA qui se font sur des sociétés surévaluées. Donc, s’il y a un jour des raisons évidentes d’associer EVS à un partenaire, cela se fera peut-être.

Dans le sens contraire, EVS a-t-elle des cibles pour se consolider?

Oui, on examine des dossiers, même si c’est toujours aléatoire. D’autant que le potentiel de sociétés à acquérir est assez restreint. Notre marché est tout de même assez pointu.

Avec le recul, quelles sont les vraies causes de la mise à l’écart de Muriel De Lathouwer mi-juillet? Des questions de relations humaines? L’atonie du business? La baisse du cours?

Ce n’est clairement pas lié à de mauvais résultats financiers. Le conseil d’administration est majeur et vacciné: il sait très bien qu’il peut y avoir des hauts et des bas. On ne peut pas imputer à une seule personne le fait que les clients tardent à passer commande. Ce dont le conseil était persuadé qu’il fallait faire, c’est de mieux fédérer les équipes pour être plus efficace et plus dynamique dans l’exécution de la stratégie. On a beaucoup réfléchi avant de prendre cette décision. On a tout évalué, les clients, les produits, les innovations, mais aussi la qualité du management, l’atmosphère, l’ambiance… On s’est dit que du changement ferait du bien en termes d’organisation, de communication, de motivation des équipes. Sans pour autant faire la révolution, car les fondamentaux sont bons.

"Un des premiers objectifs, c’est de remotiver et de redynamiser les équipes."
Pierre De Muelenaere
CEO d'EVS

Il y a eu beaucoup de changements dans le management ces dernières années, beaucoup de cadres sont partis, certains administrateurs aussi. EVS n’a-t-elle pas manqué avant tout de stabilité?

Ne tournons pas autour du pot, ce manque de stabilité ces dernières années est un des points faibles d’EVS. C’est pour cela qu’un des premiers objectifs, c’est de remotiver et de redynamiser les équipes. C’est ce que je m’attache à faire en attendant l’arrivée de mon successeur. Pendant des années, EVS a été une boîte de copains, d’entrepreneurs, dirigée par des fondateurs qui étaient assez visionnaires et charismatiques. L’entreprise a ensuite grandi, a dû se structurer, passer à un type de gestion plus classique tout en gardant sa culture de base. Ce n’est pas facile. Le précédent CEO, Joop Janssen, avait beau avoir beaucoup de qualités, cela ne s’est pas bien passé. Idem avec Muriel De Lathouwer par la suite. Devenir patron d’EVS, ce n’est pas comme devenir directeur général de Microsoft Belgique ou d’HP Belgique!

Où en êtes-vous dans la recherche de son successeur?

On se donne le temps, il n’y a pas d’urgence. S’il faut six mois, on prendra six mois. On a déjà reçu des candidatures spontanées et nous avons mandaté des chasseurs de têtes.

Quel est le profil idéal?

Il faut aller au-delà d’un simple gestionnaire qui va améliorer les chiffres. Ce doit être un fédérateur, un inspirateur, quelqu’un à même de garder l’esprit d’équipe initial d’EVS. Car l’équipe est bonne, le potentiel est là. Il faut un nouvel entraîneur qui tire l’équipe vers le haut, la fasse jouer plus vite afin de faire une bonne deuxième mi-temps en 2018 et préparer la tactique pour 2019.

Il faudra un ingénieur, comme vous?

Il ne faut pas nécessairement être ingénieur pour être un bon CEO (rires), même dans une entreprise technologique comme EVS!

Un Belge? L’expérience du Néerlandais Joop Janssen ne fut pas une réussite…

Non, pas forcément.

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