"J'écris avec la respiration" (Peter Handke)

Après une année muette suite au scandale des viols commis par le Français Jean-Claude Arnault, la manne du Nobel de littérature touche deux auteurs d’Europe centrale, dont Peter Handke.

Il fut longtemps, avec Milan Kundera (lui-même exilé en France en 1975, puis naturalisé Français en 1980), l’écrivain européen le plus influent du monde littéraire français. La notoriété de Peter Handke égalait alors celle de Marguerite Duras. Comme chez cette dernière, son écriture laconique, très visuelle, obsédée par la mémoire de l’instant présent, se marie superbement au cinéma. Dès 1972, il co-scénarise avec Wim Wenders "L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty", d’après son roman, puis les "Ailes du désir". Il réalise lui-même quelques films: "La femme gauchère" (en course pour la Palme d’or à Cannes, avec Bruno Ganz), "L’absence".

Berlin-Est

Né d’une mère slovène suicidée en 1971, il vécut enfant à Pankow, quartier de ce qui sera bientôt Berlin-Est. Cette période de sa vie nourrit sans doute son refus de toute habitude restrictive, mais aussi une forme d’ascèse, celle de cette autre Allemagne, celle des "Ossis". Son appartenance aux Slovènes de Carinthie, minorité autrichienne, nourrit sans doute cette impression d’une écriture apatride, déracinée, qui définit son langage comme son seul territoire.

Francophile et francophone, il était venu vivre en France en 1978. À l’époque, il voulait prendre ses distances avec l’Autriche, sans être en rupture froide et brutale avec sa société d’origine comme l’autre grande plume autrichienne de l’après-guerre, Thomas Bernhard.

Le photographe Patrick Duval, créateur du magazine franco-japonais Wasabi, se souvient de sa visite chez le futur Nobel, en compagnie du cinéaste Charles Najman. "Il s’était installé à Clamart, banlieue paisible de Paris, maison ouverte sur un grand jardin, vide de meubles, digne d’un de ses romans. Il avait fait des provisions, charcuteries, fromages, et nous avons pique-niqué sous un cerisier. Il était venu nous chercher à la gare et nous avons vécu une scène très ‘handkienne’: nous nous sommes arrêtés devant un Photomaton. (À l’époque, les portraits de Photomaton étaient ‘branchés’.) Tout à coup, suite à un bug, la machine a craché sous nos yeux des bandeaux de clichés d’inconnus. Charles Najman et moi voulions les emporter. Respectueux, Handke nous a dit: ‘Non, laissons-les, les propriétaires de ces visages viendront les chercher’".

Depuis 1991, il est revenu vivre à Chaville, près de Paris. Il confiait au chroniqueur Jean-Louis Ezine: "Il est bon de se perdre une heure par jour. C’est même nécessaire, absolument. Et on peut se perdre encore en France. C’est un privilège plus rare qu’on ne le croit."

Nobel 2018 : Olga Tokarczuk

Paradoxe, ce Nobel décidé en 2018 n’est décerné qu’en 2019. En littérature, d’ordinaire, le jury préfère les paraboles. Ici, il retient un auteur formé à la psychothérapie d’obédience jungienne, qui puise une part importante de son écriture dans le fonds mythique et archétypal d’une société polonaise ancestrale et fantasmatique digne des mises en scène échevelée du grand Tadeusz Kantor. Le jury loue cette "imagination narrative qui, avec une passion encyclopédique, représente le franchissement des frontières comme une forme de vie". Des frontières, elle en franchit: auteur réputée dans son pays, elle est aussi couronnée au Royaume-Uni par l’International Booker Prize en 2018 pour Flights. Elle avouait alors elle-même sa "naïveté", croyant pouvoir aborder les "régions noires de notre histoire". L’écrivain et critique Adam Mars-Jones (auteur en 1988 d’un des premiers recueils de nouvelles touchant au sida, L’Écharde) écrivait de Flights: "La prose de ce livre est un medium de lucidité où des cristaux narratifs grandissent pour atteindre une taille idéale, sans troubler l’équilibre de l’ensemble". Flights jongle en effet avec l’histoire d’une secte slave itinérante, la biographie d’un anatomiste du XVIIe siècle et le voyage posthume du cœur de Chopin, de Paris, où il rendit l’âme, à Varsovie, la sépulture de son choix.


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