Le pèlerin du climat qui voulait devenir pape

Il n’y aura pas de fumée blanche dans le ciel de Dubrovnik mardi, pourtant un nouveau pape sera bien appelé à régner: le président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec).

Ce n’est pas un chef spirituel, et le collège cardinalice qui va l’élire n’agit pas sous la direction du Saint-Esprit. Mais l’homme qui sera élu par quelque 130 représentants des pays membres de cette organisation incarnera l’autorité scientifique suprême sur les phénomènes climatiques. C’est sur ses lumières que s’appuieront les décideurs pour amorcer une mutation profonde des sociétés humaines. Et ce pontifex de la climatologie, ce pourrait bien être le Belge Jean-Pascal van Ypersele.

L’allégorie, et la calotte rouge de cardinal en conclave dont elle le coiffe, risquent de ne pas plaire à ce néo-louvaniste – le climatologue déplore d’être par trop associé à l’Église. "Il y a dix ans que je ne m’exprime plus sur mes convictions philosophiques, et j’ai des amis de tous les bords, y compris des bouffeurs de curés", tranche-t-il. À défaut de briguer une férule papale, il y a longtemps que le climatologue promène son bâton de pèlerin aux quatre coins du monde. Il a pris une année sabbatique pour mener campagne, avec la complicité de l’Université catholique de Louvain et l’appui actif du gouvernement et de la diplomatie belges. Vice-président du Giec depuis 2008, actif de longue date au sein de l’institution, communicateur hors pair, il estime avoir toutes ses chances face aux cinq autres candidats – un Coréen, un Suisse, un Américain, un Autrichien et un Sierra-Léonais.

Il a fait du climat le combat de sa vie. À la veille de la conférence de Paris au cours de laquelle le monde va tenter de coordonner la lutte contre les dérèglements climatiques, Jean-Pascal van Ypersele veut incarner le Giec, l’autorité scientifique suprême en la matière.

Après avoir pris une année sabbatique pour mener campagne aux quatre coins du globe, il estime avoir toutes ses chances de l’emporter, ce mardi.

Van Ypersele "est l’un des rares à pouvoir discuter sereinement des trois aspects sur lesquels travaille le Giec", à savoir les dérèglements climatiques, leurs impacts et les options pour y faire face, explique son ancien professeur, le climatologue émérite André Berger. Outre son expertise, il peut compter sur une palette de qualités utiles, de l’art oratoire à la vulgarisation en passant par la diplomatie et l’entregent. "Il a ce don inné de la discussion, poursuit Berger. Et contrairement à moi, il ne se fâche pas." Sauf peut-être avec ceux qu’il appelle les "semeurs de confusion", avec qui il a décidé de couper les ponts – c’est leur faire trop d’honneur et de publicité que de soutenir la controverse médiatique, considère-t-il.

Les racines dorées

Van Ypersele, dont on oublie commodément la particule – de Strihou –, est l’héritier d’un milieu privilégié. Lorsqu’enfant, il se voyait devenir Premier ministre, il pouvait se figurer le portrait de son arrière-grand-père, Henry Carton de Wiart: après avoir été l’avocat de l’abbé Daens et plusieurs fois ministre, il fut brièvement chef du gouvernement au lendemain de la Grande Guerre. Son oncle n’est autre que Jacques "Van Yp", chef de cabinet des rois Baudouin puis Albert II pendant une trentaine d’années. Sa mère était responsable des collections d’art de la maison royale, et il aura passé sa jeunesse baigné dans l’antichambre d’"une certaine facette de l’exercice du pouvoir belge", comme il dit.

  • 1957 naissance à Bruxelles
  • 1986 docteur en sciences à l’Université catholique de Louvain (physique, climatologie)
  • 1995 participe pour la première fois à une réunion du Giec
  • 1998 entre au Conseil fédéral du développement durable
  • 2008 devient l’un des vice-présidents du Giec
  • 2009 membre de l’Académie royale de Belgique
  • 2011 Commandeur du Mérite wallon
  • 2014 Grand Officier de l’Ordre de la Couronne

De ses racines dorées, il retiendra l’influence durable de deux oncles, l’un biologiste et moine à l’abbaye de Maredsous, l’autre médecin, chez qui il a puisé un intérêt précoce pour la science – il se tournera vers l’astrophysique avant de se vouer corps et âme à la climatologie à la fin de ses études. De son éducation, il tirera aussi un sentiment d’être redevable à la société – "j’essaye de rendre ce qu’on m’a donné" , de se comporter de manière exemplaire. Et peut-être aussi de devenir ce que l’on désigne en yiddish un Mensch.

Le grand frère jumeau

Ce terme élogieux, c’est celui qu’il emploie pour parler de l’homme qui plus que tout autre a contribué à le forger. Stephen Schneider – plus qu’un ami: un mentor, une idole. Une sorte de grand frère jumeau, aussi… "Steve", cet américain pionnier de la climatologie est "la personne la plus intelligente (qu’il ait) jamais rencontrée", livre Van Ypersele. Alors étudiant en physique, le Belge entre à son contact au travers d’articles scientifiques – d’un en particulier sur la difficulté de modéliser le rôle des nuages dans le réchauffement climatique. "En 1972, il avait déjà mis le doigt sur un problème central qui reste un défi pour les simulations climatiques!"

C’est dans un monastère au milieu de la Sicile que les deux hommes se rencontrent pour la première fois – au cours d’une retraite où les meilleurs spécialistes du monde se réunissaient pendant quinze jours pour parler climat. Quand van Ypersele part dans le Colorado pour sa thèse de doctorat, c’est chez Schneider qu’il va vivre pendant six mois. Ils ne se quitteront plus de vue. Comme Schneider, van Ypersele a construit son premier télescope quand il était gamin, comme lui bien sûr, il voue sa vie au climat. Schneider s’ouvre aux autres disciplines scientifiques; van Ypersele aussi, comme en témoignent les congrès interdisciplinaires qu’il organise avec la Solvay Business School. Figure incontournable de la climatologie aux États-Unis, "Steve", décédé en 2010 en revenant d’un congrès mondial de sociologie, estimait à la fin de sa vie avoir donné quelque 10.000 interviews; on ne compte pas celles de Jean-Pascal van Ypersele. Le Belge s’était trouvé un grand frère jumeau, a-t-on envie d’écrire… "Il n’avait qu’une envie, c’est que je devienne président du Giec", raconte-t-il, ému.

"Quand il est revenu des États-Unis, Jean-Pascal avait pris avec Steve un goût certain à l’aspect social" des questions climatiques, se souvient André Berger. C’est là un trait essentiel du caractère du Belge. Mais si son engagement entre en résonance avec celui de Schneider, c’est qu’il lui préexiste. C’est à cause de son activité dans des associations pour la paix, le développement et les droits humains que van Ypersele redouble sa troisième année de physique – "J’avais trop peu de temps pour m’intéresser vraiment au contenu de mes cours", écrit-il dans son dernier livre, "Une vie au cœur des turbulences climatiques" (chez De Boeck).

Rassembler à tout prix

Universitaire, il va sortir des laboratoires et se confronter à la société civile. "Moi, ce n’est pas ma tasse de thé de discuter avec le politique, or il était indispensable qu’un scientifique se charge de faire le lien avec la société", se souvient André Berger. En 1998, Van Ypersele entre au Conseil fédéral du développement durable (CFDD), où les représentants des entreprises, des syndicats et des organisations environnementales tentent d’accorder leurs violons. Dans le groupe "Énergie/Climat" qu’il préside, il essaye de faire éclore des consensus susceptibles de peser sur les orientations du gouvernement. C’est sans doute la meilleure école de diplomatie appliquée qu’il ait fréquentée. "Il a une volonté de rassembler le plus possible, à tout prix", observe une représentante du monde patronal. Mais cette volonté confine parfois à l’acharnement, et elle peut emmener ceux qu’il veut réunir dans des discussions chronophages quand il s’agit de tenter de concilier des positions inconciliables, poursuit-elle.

Mais au CFDD, son rôle de conseiller-conciliateur ne lui suffit pas. "Il aurait voulu avoir un droit de vote, que sa voix compte numériquement, il revendiquait d’être l’objectivité personnifiée, ce qui n’est pas le cas", rapporte un autre représentant du monde patronal. Le fait qu’il ait participé à une étude commandée par Greenpeace sur les impacts des changements climatiques en Belgique* en a irrité certains, pour qui cela revenait à prendre parti pour un stakeholder. L’intéressé s’en défend: "J’ai travaillé de manière indépendante, et si Solvay ou Electrabel me l’avaient demandé, le contenu du rapport aurait été le même".

"Qui peut me ramener?"

Ses prises de position le brouilleront parfois avec son entourage. Avec André Berger, il s’oppose sur la question de la vie des centrales nucléaires, lui qui est alors très critique à l’égard de l’atome. Aujourd’hui, vous ne l’entendrez plus prendre publiquement position sur le nucléaire ou attaquer le président américain à coups de lettres ouvertes. Il prend soin de garder l’oreille des décideurs de tous bords, pour continuer de mener à bien la mission qu’il s’est donnée: répandre la bonne parole scientifique tous azimuts. Et pour cela, il est inconcevable de faire des prescriptions aux décideurs – "sans quoi le Giec perdrait l’immense crédibilité dont il jouit".

Cela n’empêche pas le climatologue de prêcher par l’exemple. En compensant ses émissions de carbone via la société Climact, dont il est conseiller, par exemple. Ou en laissant sa voiture au garage. Un soir, dans le cadre feutré du Cercle de Wallonie à Namur, devant un parterre de 150 chefs d’entreprises actives dans la chimie, van Ypersele conclut son exposé en demandant à l’assistance: "Qui peut me ramener?" Il était venu en transports en commun, mais à cette heure avancée de la soirée, c’est un covoiturage qu’il lui fallait pour retourner à la gare d’Ottignies… Oui, comme le résume un membre de la Fédération des entreprises de Belgique, "il mange climat, il boit climat, il dort climat", mais ça, on l’avait déjà compris.

 

(*) La première version de cet article mentionnait erronément la participation du climatologue à une étude de Greenpeace sur le potentiel des énergies renouvelables.

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