Niki de Saint Phalle | Tous les possibles de la vie

Première rétrospective belge, au BAM de Mons, "Ici, tout est possible " rassemble plus de 140 œuvres que nous avons pu admirer en primeur et qui nous ont servi à composer le portrait d’un artiste libre et protéiforme.

Si les Nanas colorées ont fait la réputation de Niki de Saint Phalle, cette rétrospective initie au déploiement progressif d’une création artistique bien plus complexe et protéiforme dans ses thèmes et ses modes d’expression. Un demi-siècle d’une imagination débridée; une production digne d’un Picasso; des changements de style dans une fidélité totale à elle-même. Une œuvre où ténèbres et lumières s’entremêlent et où Saint-Phalle s’affirme en battante, libre et résiliente.

Biennale mons 2018
Feu d’artifice pour le week-end d’ouverture

L’inauguration, ce week-end, de la rétrospective Niki de Saint Phalle lance également Mons 2018, la première biennale après Mons 2015, Capitale européenne de la Culture. Une riche programmation pluridisciplinaire et décalée à vivre jusqu’en juin 2019. Ce week-end, il y aura de nombreuses activités en ville. Épinglons le théâtre en rue avec Mons Passé Présent (rendez-vous devant l’Hôtel de Ville), le Festival de food-trucks (place du Marché aux herbes), les Balades dialectales (Hôtel de Ville), les Scènes ouvertes (cour du Conservatoire), le Kid’s village (Parc du Beffroi). Et feu d’artifice en bouquet final! 

www.monscapitaleculturelle.eu

L’amplitude des genres qu’elle pratique (peinture, assemblages, performance, sculpture, illustration, théâtre, cinéma, architecture,…) s’unifie autour de préoccupations récurrentes: mythologies, contes de fée, colère et violence, amour, joie, combats politiques et bien sûr, féminité. Elle sait qu’elle va devoir s’imposer dans un monde dominé par les hommes. Sa vie sera de prouver que la femme est l’égale de l’homme. Le culot et la monumentalité de certaines créations, souvent destinées à l’espace public – politique par nature – attestent de ce désir essentiel.

Alors qu’elle a 3 ans, la famille s’installe aux États-Unis. Elle devient mannequin mais, à 18 ans, la belle intrépide fuit son milieu pour épouser l’écrivain Harry Mathews. Le couple – qui aura deux enfants – vient s’installer à Paris. En 1953, après une hospitalisation pour dépression nerveuse, elle découvre la peinture où elle trouve une voie de guérison. C’est décidé, elle sera artiste!

Elle sait qu’elle va devoir s’imposer dans un monde dominé par les hommes. Sa vie sera de prouver que la femme est l’égale de l’homme.

Ses premières peintures, encore candides, sont grosses de l’œuvre à venir avec ces monstres, ses architectures, ses femmes. Très vite, elle crée des assemblages, reliefs en plâtre qui se moquent de "faire du beau" – ainsi de ce "Toy-stuffed Monkey" réunissant un singe en peluche et quantité d’autres objets hétéroclites. Elle évolue davantage vers l’abstraction et la sculpturalité, les œuvres exprimant sa révolte contre les contraintes de son statut d’aristocrate, d’épouse et de mère. Elle divorce, d’ailleurs, et confie les enfants à leur père.

La société au bout du canon

C’est avec cette colère qu’elle crée en 1960 les "portraits-cibles" et inaugure les fameux "Tirs": habillée pour la circonstance, l’artiste convie le public à s’emparer d’une carabine et à tirer sur les cibles, faisant éclater des pochettes remplies de peinture et de nourriture. Au bout du canon: la société patriarcale, les stéréotypes de genre, la religion, le contexte politiques. La forme avant-gardiste de ces performances où – à l’instar d’Andy Warhol – Niki convie la presse, lui confère une grande notoriété. Lors de l’une de ces séances, elle rencontre son futur mari, l’artiste français Jean Tinguely. Ils formeront un couple de créateurs hors-normes. Elle devient également la figure de proue – et la seule femme – des Nouveaux Réalistes.

©Photo News

Malgré le succès des "Tirs", Niki change de cap. La condition asservie des femmes devient prépondérante dans son travail. Des sculptures figuratives la représente dans ces rôles de prostituée, mariée, parturiente. Aussi hypnotique que triste, "La Mariée" (1965), où s’incorporent jouets et autres objets, illustre ce nouveau combat politique.

Tranchant avec la colère qui animait les tirs, les Nanas, ces déesses, nouvelles Venus, font alors leur apparition. Dansantes, joyeuses, éclatantes, libérées, avides de communiquer leur joie de vivre: la femme, voluptueuse, dans son indépendance et sa gloire! Leur monumentalité affirme la puissance et la présence de la femme (non sa domination), son égalité à l’homme.

En 1966, elle crée avec Tinguely "Hon, en Katedral" (Elle, une cathédrale), une Nana géante, pour le Moderna Museet de Stockholm. La sculpture, longue de 27 mètres, est un musée dans le musée. On y entre par un accès situé dans l’entre-jambe. Par sa radicalité et son ambition, l’œuvre marque un tournant dans l’art féministe. Parallèlement, elle se passionne pour le théâtre et le cinéma – et dans "Daddy", elle règle ses comptes avec son père et exorcise le viol qu’elle a subi.

Se reconnecter à l’essentiel

Suivent des "Nana-fontaines" et des "Nana-maisons" où les adultes sont invités à venir rêver et méditer, à se reconnecter à l’essentiel, quittant le béton et la vitesse. On pourra admirer de nombreuses Nanas à Mons: Nana-fontaine et Nana-maison dans le jardin du BAM, les jouissives "Trois Grâces" dans le jardin du Mayeur. À la suite de Niki de Saint Phalle qui, en dépit de ses performances urbaines, n’a jamais tourné le dos aux musées, Xavier Roland veut promouvoir l’articulation entre la ville et le musée – "habiter la ville" est d’ailleurs l’intitulé de la biennale Mons 2018. Les Totems se dressent, eux, aux pieds du Beffroi – symboles de la nécessaire reconnexion, chère à Niki, entre la terre et le ciel, les êtres humains et la nature. "Il faut réhumaniser nos villes modernes", estimait l’artiste. Les Nanas en plein air y invitent, occasion de rencontres conviviales.

Nana-Maison ©Be Culture

C’est que la création de Niki de Saint Phalle devient de plus en plus monumentale. Ainsi par exemple le "Dragon de Knokke", aire et abri de jeux pour enfants réalisé dans le jardin d’un mécène belge. Et alors que les Nanas se dressent un peu partout dans le monde, elle se remet à peindre mais aussi à créer des illustrations renouvelant les thèmes de ses premières œuvres. Ainsi de "Hier soir j’ai fait un rêve", relief mystique en 18 éléments – qui avait orné le Palais des Beaux-Arts à Bruxelles en 1975.

Emblématique de son besoin d’expression à la fois sculpturale et architecturale, le "Jardin des Tarots", en Toscane – richement évoqué par cette exposition – ouvre ses portes en 1998: rêve de longue date, cette réalisation pleine de fantaisie fait exploser les formes et les couleurs vives. Et prouve, une fois encore, qu’une femme peut faire aussi bien qu’un homme – le Gaudi du Park Güell de Barcelone, en l’occurrence!

Jardin des Tarots ©BELGAIMAGE

Des premières peintures aux projets architecturaux exubérants, l’exposition montre comment la créativité de Niki s’impose de plus en plus dans l’espace. Pour Niki tout est possible, et avant tout la vie elle-même dont les Nanas expriment l’éclatante affirmation. Niki n’a pas seulement réussi à exister parmi – et avec – les hommes. Toujours en lutte contre les forces de la mort et de la domination, cette utopiste invétérée, rebelle et plus actuelle que jamais, délivre une œuvre aussi universelle que la vie: tragique et jouissive, morbide et sublime, charnelle et spirituelle, solitaire et contagieuse. Dure et drôle, grave et légère. Énergiquement juvénile, jamais froide ni abstraite. Et finalement apaisée, réconciliée, pleinement libérée. Accomplie.

Respect, Madame.

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content