Sabine Weiss, tendresse de la lumière

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Sabine Weiss, Suissesse naturalisée française, photographie depuis 85 ans. Elle fait don de ses archives au musée de l’Élysée, à Lausanne. Portrait d’une des photographes du siècle.

Son père fabriquait des perles à partir d’écailles de poisson. Ce serait une définition possible de la photo: prélever des écailles de réalité pour en faire des perles. Elle a réalisé ses premiers clichés en 1932 et, âgée de 93 ans dans un mois, exerce toujours et habite l’atelier parisien qu’elle choisit en 1950, où elle rinçait ses tirages de nuit, dans la cour. Devant ses clichés, je songe à "Gosses de Paris", livre de photos d’enfants de la rue et des écoles, publié en 1956 par Robert Doisneau, l’un de ses pairs, qu’adolescent j’ai déniché par hasard chez un bouquiniste parisien.

Doisneau qui lui recommande d’intégrer l’agence Rapho, la plus vieille agence de photojournalisme de France, où elle rejoint notamment Brassaï et Willy Ronis. Elle s’inscrit dans le courant de la photo humaniste née dans les faubourgs de Paris des années 1930, et qui prospéra dans la reconstruction de l’après-guerre: une photo simple (en apparence), portraits individuels ou de groupe en pleine action, où le mouvement déborde du cadre serré.

Le profil
  • Née en 1924 à Lausanne
  • 1932 Premières photos
  • 1946 Devient parisienne
  • 1955 Steichen choisit trois de ses photos pour The Family of Man, au MoMA, considérée comme "la plus grande exposition photographique de tous les temps", devenue exposition permanente à Clervaux (Luxembourg)
  • 1995 Naturalisation française
  • 2017 Legs de 200.000 négatifs et 7.000 planches contacts au musée de l’Élysée (Lausanne)

Réalisme poétique C’est une photo cousine du réalisme poétique du cinéma de Carné et Prévert avant-guerre, de Robert Bresson après. Sabine Weiss a des lieux de prédilection, le pavé (comme"L’homme qui court, Paris, 1953", où elle trouve des reliefs à contre-jour et des lignes de fuite d’une dynamique saisissante), un escalier de métro ou un hall de gare aux lumières de cathédrale, la rue (peuplée d’enfants, de cyclistes, de décombres ou de feuilles mortes). Elle a aussi des visions très contemporaines, images de voitures floues sous la pluie, brouillards nocturnes, ou son autoportrait déformé.

Quand on lui demandait si elle était la dernière photographe humaniste, elle répondait avec la gouaille et la rectitude d’une Arletty: "La photo humaniste, c’est quoi? Une photo avec des humains? Alors oui, dans la photo que j’aime, il y a toujours un personnage et très peu d’action autour." En effet, son regard se consacre tout entier à son sujet, et c’est de lui qu’émane le mouvement, l’énergie de ces images.

Il fut un temps où elle troquait une photo chez le boucher contre un "bifteck", et un autre où elle photographia des personnalités pour Vogue ou Fortune, galerie des génies du XXe siècle: Stravinsky, Britten, Casals, Stan Getz, Léger, Miró, Braque, Giacometti, Rauschenberg, Dubuffet, Fitzgerald, Chanel…

Un jour récent, parc André-Citroën, à Paris, elle photographie des enfants. Dénoncée par un promeneur, elle est accablée de questions par les gardiens. Est-ce pour cela, se demande-t-elle, qu’on ne "documente plus que la tristesse des réfugiés"? Comment ne pourrait-elle s’en étonner, elle qui, partout, photographie l’envie de vivre?

"Formidables!"

C’est ce qu’elle pense du numérique, des selfies et de la 3D.

Un dialogue constant

"J’aime beaucoup ce dialogue constant entre moi, mon appareil et mon sujet, ce qui me différencie de certains autres photographes qui ne cherchent pas ce dialogue et qui préfèrent se distancier de leur sujet."

Conserver l’éphémère

"Je photographie pour conserver l’éphémère, fixer le hasard, garder en image ce qui va disparaître: gestes, attitudes, objets qui sont des témoignages de notre passage. L’appareil les ramasse, les fige au moment même où ils disparaissent."

 


 

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