Trois Molières pour un esthète politique

Ce 29 mai, à Paris, se tenait la cérémonie des Molières, récompenses du meilleur de la production théâtrale de l’année écoulée. L’Anversois Ivo van Hove y a remporté trois prix.

Ivo van Hove, metteur en scène anversois, directeur artistique du Toneelgroep, à Amsterdam, était nominé sept fois aux Molières, dont la cérémonie s’est tenue lundi à Paris, aux Folies Bergère. Il y a remporté trois prix: meilleurs spectacle, comédienne et création visuelle. Pour les Damnés, pièce créée l’an dernier dans la cour du Palais des Papes, à Avignon.

On l’entend entre deux répétitions. Celles de Salomé, opéra de Strauss, dont la première se tiendra le 9 juin, au Dutch National Opera & Ballet d’Amsterdam. Dans la vie d’Ivo Van Hove, rien n’a changé, même si tout a changé. Au lendemain d’avoir reçu trois prestigieux prix, c’est en effet le retour aux affaires pour celui qui affirme que le "théâtre est toute (sa) vie. Une façon de s’exprimer, de dire qui on est, et en quoi on croit." Une façon d’être et de dire qui paie. Assurément.

En bref

"Une expérience unique"

"Nous sommes tous derrière nos écrans, tout le temps. Mais l’expérience du théâtre est unique. Être ensemble, avec des acteurs vivants, c’est essentiel, important."

"Un futur sans espoir"

"Les Damnés, c’est la grande symphonie de la décadence. Celle d’un futur sans espoir. Qui résonne dans l’Europe où on vit aujourd’hui, où le nationalisme est extrêmement vivant. C’est aussi pour ça que mon théâtre plaît. ça fait sens, pour les gens."

En effet, le metteur en scène anversois n’a pas attendu ces parisiennes récompenses pour se démarquer, et se faire connaître. En 2015, David Bowie le sollicitait pour la direction de sa comédie musicale, Lazarus. Il a mis en scène Juliette Binoche, ou Charles Berling. Et c’est sur les scènes internationales, Londres, Paris, Berlin ou New York, qu’il impulse son style. Direct, réel, cinématographique. Une autre écriture du plateau, au-delà des codes et des modes, uppercut et incarnée, qui plaît.

Son style? Un concentré personnel de vie, d’images vidéo – dans la bonne mesure, et, surtout, jamais quand ce n’est pas dramaturgiquement nécessaire – et de jeu d’acteurs. Acteurs avec qui il travaille au corps – le jeu, il connaît, c’est son premier métier, il fut un temps comédien. Pour un résultat, sur scène, qui doit beaucoup, aussi, à la dynamique de l’équipe. Un essentiel dans la création, selon le metteur en scène. D’ailleurs, ces Molières, c’est d’abord une reconnaissance du travail d’équipe. "C’est un prix collectif. Je ne travaille pas seul. C’est moi qui réponds aux questions des journalistes, mais sans la vidéo (Tal Yarden), les costumes (An D’Huys), la scénographie (Jan Verweyveld) et les acteurs, je ne suis rien", nous assène-t-il. Un esprit qui impulse une dynamique à ses spectacles, et reflète une philosophie d’être et de dire.

Politiques propos

Parce que le théâtre d’Ivo van Hove est esthétique, oui, mais politique, avant tout. Et dans ces Damnés, pièce créée avec les sociétaires du "Français" (Gallienne, Podalydès, Lepoivre – la meilleure comédienne de ces Molières, entre autres), sa parole militante est tout entière. À l’origine, une commande d’Eric Ruf, directeur artistique de la Comédie-Française, pour un spectacle qui ferait l’ouverture d’Avignon. Van Hove pense à Shakespeare. Ruf refuse. Puis ce texte, des Damnés, scénario de Visconti, s’impose. "Il parle d’un temps particulier dans l’histoire (la montée du nazisme, NDLR), dont on a vu beaucoup de documentaires. J’ai toujours résisté à montrer ça sur scène. Mais dans les Damnés, il y du Shakespeare. Et ça parle de notre époque. Pour moi, les Damnés, c’est un feu rouge sur notre actualité".

On le sent, le comprend, le théâtre d’Ivo van Hove est incarné. Parle d’aujourd’hui. De la vie. Dans sa vérité, ses doutes et ses tourments. Et se vit, en vrai et en live. Dans une société toujours plus virtualisée, il se veut ancré dans la réalité, mais non déconnecté des médias dont nous sommes familiers. Du théâtre actualisé/actualité, somme toute. Une belle façon d’être au monde. En scène.

révélation féminine

Lors de cette 29e Nuit des Molières, une autre touche belge s’est glissée dans le palmarès, du côté de la Révélation féminine. C’est Anna Cervinka, pensionnaire à la Comédie-Française depuis juin 2014, qui y a été récompensée pour son rôle dans Les Enfants du silence. La comédienne belge a été formée au Conservatoire Royal de Bruxelles, avant de passer par Minsk en Biélorussie puis de revenir en Belgique, où elle a joué durant plusieurs années, notamment au Rideau de Bruxelles.

À la Comédie-Française, elle avait déjà interprété Lydia dans la pièce "Les Enfants du silence" de Mark Medoff, mise en scène par Anne-Marie Étienne, lors de la saison 2014-2015. Un personnage qu’elle a interprété à nouveau cette saison, toujours pour Anne-Marie Étienne, et pour lequel elle est à présent distinguée.

Lire également

Publicité
Publicité