Alexeï Oulioukaïev | La chute d'un libéral historique

Le ministre russe de l’Economie a été arrêté à Moscou dans la nuit de lundi à mardi par les services secrets. Il a été inculpé pour "extorsion de pot-de-vin" dans le cadre de la privatisation d’une société pétrolière.

La Russie s’est réveillée mardi avec le visage d’Alexeï Oulioukaïev à la une de tous les médias. Interpellé en pleine nuit par le FSB, le ministre de l’Economie "a été pris la main dans le sac en train de recevoir un pot-de-vin", a déclaré la porte-parole du Comité d’enquête.

Ce puissant organe d’investigation affirme disposer de "preuves solides" fondées sur des écoutes des conversations du ministre et de ses associés. Selon les enquêteurs, Oulioukaïev a demandé à la direction du pétrolier Rosneft deux millions de dollars dans le cadre d’une opération de privatisation: en l’échange de cet argent, le ministre de l’Economie accordait son feu vert pour l’acquisition par Rosneft – société semi-publique russe – d’un autre pétrolier, Bachneft, appartenant à l’Etat. Oulioukaïev devait s’envoler ce mercredi au Pérou pour assister au forum de la Coopération économique pour l’Asie-Pacifique. Son programme était moins emballant mardi soir: le tribunal le plaçait en résidence surveillée pour deux mois.

Alexeï Oulioukaïev n’est pas le premier haut responsable à faire l’objet d’une arrestation spectaculaire. La liste des maires, gouverneurs ou cadres policiers accusés de corruption est assez fournie, ce qui explique l’indifférence résignée de la majorité des Russes. Le cas d’Oulioukaïev, responsable politique de premier plan, est toutefois singulier: "L’arrestation d’un ministre du gouvernement, c’est un précédent dans la Russie de Poutine, un fait auquel personne n’était préparé", écrit le magazine en ligne Republic. Il risque jusqu’à quinze ans de prison.

Cette arrestation tonitruante suscite des interrogations parmi les experts de la politique intérieure russe: s’agit-il d’une simple affaire de corruption, ou bien d’une lutte d’influence au sein des cercles du pouvoir? Les connaisseurs du Kremlin identifient deux clans dans la vie politique russe sous Poutine: les libéraux, dont Oulioukaïev fait partie, et les "siloviki", ces personnalités issues des services secrets. L’un des plus influents d’entre eux, Igor Setchine, est à la tête de Rosneft. Le ministre de l’Economie s’était dans un premier temps opposé à la vente de la moitié du capital de Bachneft à Rosneft, mais avait dû mettre en œuvre le mois dernier cette transaction d’envergure.

Dès son apparition sur la scène politique, Alexeï Oulioukaïev s’est engagé en faveur des réformes de libéralisation – au début des années 90, aux côtés d’Egor Gaïdar. Coïncidence, le journal Novoïe Vremya publiait il y a quelques jours un cliché en noir et blanc de ces jeunes libéraux post-soviétiques. Oulioukaïev figure au centre de cette photo prise en Autriche en 1991, entouré de ces compagnons de route d’alors. "Il faut être fou pour menacer Rosneft, un mois après la transaction approuvée, et extorquer deux millions de dollars à Igor Setchine, l’un des personnages les plus influents du pays", a réagi mardi sur la radio Business FM Alexandre Chokhine, président de l’Union des industriels et entrepreneurs.

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