"Autant d'arménités qu'il y a d'Arméniens"

Avocat d’affaires, Grégoire Jakhian préside l’Assemblée des représentants de la communauté arménienne de Belgique.

Il pourrait presque se prévaloir du titre de dernier des Mohicans. Grégoire Jakhian est un descendant des survivants du génocide arménien de 1915. "Toute ma famille a été massacrée. C’est très simple, il reste quatre personnes au monde qui s’appellent Jakhian: outre moi-même, il y a ma sœur et mes deux enfants." Ce constat résume à lui seul la catastrophe qui s’est abattue sur le peuple arménien en 1915. Seul survivant d’une grande famille, le grand-père de Grégoire Jakhian débarqua à Berlin au début des années 1930 où il poursuivit sa scolarité. Il s’installa ensuite à Bruxelles où, en 1935, naquit son fils Édouard Jakhian, qui fut une grande figure du barreau de Bruxelles et une personnalité engagée dans la lutte pour la reconnaissance du génocide (lire encadré).

À chacun son arménité

Grégoire Jakhian poursuit aujourd’hui, en marge de son métier d’avocat d’affaires, l’œuvre de son père puisqu’il préside l’Assemblée des représentants de la communauté arménienne de Belgique (qui compte entre 20.000 et 30.000 membres). C’est donc une sorte de parlement, doublé d’un exécutif, le Comité des Arméniens de Belgique, que préside Christian Vrouyr (dont la famille vend des tapis d’Orient à Anvers depuis 1920).

Né le 16 juillet 1963, père de deux enfants

Associé dans un grand cabinet d’avocats basé à Bruxelles

Spécialisé en droit des sociétés, notamment en fusions et acquisitions

Son père Édouard Jakhian était bâtonnier du barreau de Bruxelles

Bien que partageant sa vie avec une femme franco-belge, Grégoire Jakhian n’est pas habité par l’angoisse de l’extinction qui pourrait résulter des mariages mixtes. "Chez certains membres de la communauté, cette angoisse est bel et bien présente. Mais ce n’est pas mon cas. Mon arménité ne se transmet pas uniquement par le sang", nous confie-t-il. Pas même par la langue. "Je la parle certes, mais mal", admet-il.

"En réalité, il y a autant d’arménités qu’il y a d’Arméniens, précise Grégoire Jakhian. C’est comparable à ce que ressentent les membres de la communauté juive. Pour ma part, j’essaie de transmettre à mes enfants une histoire familiale et communautaire. Il y a une tradition arménienne d’ouverture, de tolérance et de rigueur. Il y a l’interdit absolu de diaboliser quiconque, peu importe sa nationalité ou le drapeau qu’il porte." Cette ouverture se retrouve d’ailleurs dans l’architecture arménienne où les influences arabes et ottomanes sont très présentes.

Grégoire Jakhian se réjouit néanmoins d’observer chez ses enfants, âgés de 19 et 20 ans, "une sensibilité à leurs racines qui prend corps". "Je n’ai d’ailleurs jamais cherché à imposer cette sensibilité, cela se fait tout naturellement."

L’entêtement d’Ankara

Ce qui soude aujourd’hui la diaspora arménienne, c’est avant tout la mémoire du génocide. Un lien qui n’est pas près de s’évaporer. Car en dépit des pressions extérieures, les autorités turques demeurent inflexibles. "L’État turc est à mille lieues de l’Allemagne d’après-guerre, nier l’évidence ne mène à rien", regrette Grégoire Jakhian. D’autant que, insiste-t-il, "si les enfants des victimes restent des victimes, les enfants des bourreaux ne sont pas coupables".

Si une vingtaine de pays reconnaissent le génocide arménien (dont la France, l’Italie, l’Autriche et la Russie), la position de la Belgique demeure ambiguë. Le Sénat belge a bien reconnu, dès 1998, dans une résolution le massacre arménien en tant que "génocide". Mais le gouvernement belge n’est pas lié par une résolution parlementaire. Grégoire Jakhian demande aux autorités belges de suivre la récente résolution du Parlement européen du 15 avril 2015, qui invite les États Membres à reconnaître le génocide. Il suggère également d’inscrire le génocide des Arméniens au programme des cours d’histoire.

Un discours fondateur

Grégoire Jakhian est le fils d’Édouard Jakhian, qui fut le bâtonnier du barreau de Bruxelles. Le 8 novembre 1968, il a bouleversé le barreau en prononçant un discours de rentrée sur le génocide arménien. Sous le titre "Pourquoi, Caïn?", il décrit le parcours d’une nation soudainement plongée dans "une orgie de feu et de sang". Pour beaucoup de personnes présentes, c’était la première fois qu’elles entendaient parler du génocide arménien.

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