Crash de l'A320: des fuites qui posent question

Le directeur du BEA, l’organisme chargé de mener en France les investigations techniques sur les accidents d’avions, est sur la sellette. Les fuites dans le New York Times sur les causes du crash de l’A320 de Germanwings laissent planer un doute sur l’indépendance de l’institution.

L’organisme que dirige Rémi Jouty n’a pas une réputation d’amateurisme, et encore moins d’inefficacité: le Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile (BEA) affiche à son palmarès la reconstitution du scénario d’un des crashs les plus complexes de l’histoire de l’aviation civile récente: la disparition dans l’Atlantique sud, le 1er juin 2009, du vol d’Air France AF447 Rio-Paris.

Le problème est plutôt ailleurs: le BEA, qui est chargé de mener des investigations techniques sur les accidents d’avions pour le compte de l’Etat français, dépend du ministère des Transports, qui nomme d’ailleurs son directeur général. D’où certaines critiques à propos de son indépendance.

Le BEA est l’autorité française d’enquête sur les accidents, et les incidents graves en transport public et en aviation générale qui surviennent sur le territoire français. Le BEA, qui compte plus d’une centaine d’employés, a son siège à l’aéroport du Bourget. Il relève directement du ministère chargé de l’aviation civile, c’est-à-dire le ministère des Transports

Après 2009, des familles des victimes du vol AF447 avaient estimé que les conclusions initiales de l’enquête du BEA dédouanaient un peu trop le constructeur aéronautique Airbus, en faisant porter une grosse partie de la responsabilité de la catastrophe — la pire de l’histoire d’Air France — sur les pilotes.

Données utilisables

Après le crash, mardi, dans les Alpes françaises de l’Airbus A320 de la compagnie allemande low cost Germanwings, il n’aura pas fallu attendre très longtemps pour que les critiques à l’encontre du BEA refassent surface.

CV Express

Ingénieur général des Ponts, des eaux et des forêts.

Diplômé de l’Ecole Polytechnique et de l’Ecole Nationale de l’Aéronautique et de l’Espace (ENSAE).

Débute sa carrière dans la recherche aéronautique à la Direction Générale de l’Armement (DGA) de 1987 à 1995.

De 1995 à 2006, il se consacre à la sécurité aéronautique à la Direction Générale de l’Aviation Civile (DGAC).

De 2006 à 2008, il prend la tête du département Investigations du BEA.

Mercredi, Rémi Jouty, qui dirige l’organisme depuis le 1er janvier 2014, organise une conférence de presse pour faire savoir que le Cockpit Voice Recorder retrouvé - la "boîte noire" qui enregistre les conversations dans le cockpit - allait parler: malgré qu’elle soit endommagée, ses données sont utilisables. Par contre, bien que les travaux d’exploitation et de lecture du fichier récupéré aient déjà commencé, il est prématuré d’avancer une quelconque explication sur les causes du drame, fait valoir cet ingénieur général des ponts, des eaux et des forêts. Et Rémi Jouty de demander "quelques jours" de patience avant l’ébauche d’un premier scénario d’accident, d’autant que l’exploitation du CVR peut rarement se faire toute seule. Or, la seconde boîte noire, qui enregistre toutes les données techniques du vol, n’a pas encore été retrouvée.

Mais pendant la nuit, patatras! Le New York Times sort son scoop du siècle. Se basant clairement sur les sons extraits du CVR, le quotidien new-yorkais révèle qu’un des deux pilotes de l’Airbus de la Germanwings avait quitté le cockpit, se trouvant ensuite dans l’impossibilité d’y retourner pendant la chute de l’appareil. Bref, la thèse d’un crash volontaire par un des membres d’équipage de la compagnie devient immédiatement l’explication quasi officielle.

Question: le patron du BEA était-il au courant de cette information quand il a communiqué mercredi en fin de journée? Rémi Jouty a-t-il fait de la rétention d’information? D’où vient la fuite? Et dans quel but a-t-elle été orchestrée?

Dans le cas de l’A320 de Germanwings, Rémi Jouty a pu disposer de la boîte noire qui enregistre les conversations (CVR) dès le lendemain de la catastrophe. Son prédécesseur à la tête du BEA, Jean-Paul Troadec, qui avait pris les commandes de l’institution en pleine enquête sur l’accident du vol AF447 d’Air France Rio-Paris, avait dû patienter près de deux ans avant que les précieux enregistreurs de vol soient retrouvés au fond de l’Atlantique.

Revoilà à nouveau le BEA accusé sinon de parti pris, du moins d’une sérieuse erreur de communication. En voulant se montrer trop prudent, Rémi Jouty a relancé les rumeurs de complot. Le syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) annonce vendredi qu’il va porter plainte contre X pour "violation du secret professionnel" après les fuites.

Ce même syndicat réclame dans la foulée une réforme du mode de fonctionnement du BEA, dont l’indépendance "budgétaire et structurelle" semble poser question.

Le prédécesseur de Rémi Jouty, Jean-Paul Troadec, est venu à son secours, défendant l’indépendance du BEA. Commencer à spéculer au lendemain de la catastrophe aurait été dangereux, selon lui. On peut le croire.

Par contre, ce qui est certain, c’est que les règles de confidentialité de l’organisme d’enquête vont devoir être sérieusement revue si le BEA veut garder sa crédibilité à l’avenir.

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