Élodie Francart | La migration dans la peau

Dans la précipitation grise des matins de semaine, il est tout à fait possible de passer devant sans l’apercevoir.

De l’autre côté du siège bruxellois d’Engie, en plein quartier Nord, rien de plus qu’un arrêt de bus, un tas de sable et une famille de grillages. Juste un morceau de ville en devenir. Sauf que s’étend derrière tout un village d’(in)fortune. Points d’eau bricolés, chemin de palettes afin de contrer la boue, école de français improvisée, stand de distribution de vêtements, fils et toiles dans tous les sens. Sans oublier l’amas de tentes. Plus de 300, dans lesquelles s’entassent près de 1.000 demandeurs d’asile, en quête d’un statut, d’un salut.

Le "village" a investi le parc Maximilien il y a quinze jours exactement. Élodie Francart l’a découvert, tout nouveau, à son retour du Maroc, où elle s’occupait de la mise sur pied d’une pièce de théâtre mariant jeunes Belges d’origine immigrée et jeunes subsahariens. "Je suis venue avec quelques copains pour apporter un goûter." Quelque part, elle n’est jamais repartie. Élodie revient le lendemain et est frappée par l’évidence: nourriture, vêtements, bénévoles, le besoin de coordination lui saute au visage. Elle a (un peu) le temps – "Il n’y a pas beaucoup de travail pour les jeunes" –, elle a l’énergie. Sans oublier la passion, débordante.

  • Naissance à Bruxelles, le 25 juillet 1988.
  • Après des humanités théâtrales, étudie les sciences politiques à l’ULB et termine par un master en relations internationales, qu’elle décroche en 2014.
  • Depuis février 2015, travaille à mi-temps pour Relie-F, une fédération d’organisations de jeunesse.
  • Porte-parole de la plateforme citoyenne de soutien aux réfugiés depuis… quinze jours.

Elle sera donc coordinatrice. "Ça, je sais faire naturellement, je m’en sors bien." Elle commence à aider et promet de monter une plateforme de citoyens – ils sont près de 23.000 à l’avoir gratifiée d’un "like" sur Facebook. Ne compte pas son temps. Prend dix jours de congé. Passe les premières nuits sur place, histoire d’être opérationnelle dès potron-minet. Gère, pour la plateforme, les relations médiatiques, de même que les négociations politiques. Ce mardi, il a fallu courir pour lui mettre la main dessus – une demi-heure montre en main, après son boulot et avant une réunion avec le bourgmestre de la Ville de Bruxelles.

"Meilleure pour parler des réfugiés"

Dans ce village, elle est comme chez elle. Impossible de marcher cinq mètres sans s’arrêter: elle salue l’un, prend l’autre dans ses bras, et ébouriffe la tignasse de tous les enfants qui passent. "J’adore les gamins". Ça se voit: elle fond. Par contre, Élodie Francart se tend devant l’objectif d’un appareil photo. Pas (encore) l’habitude. C’est comme parler d’elle. "Je suis meilleure pour parler des réfugiés que de moi."

Élodie Francart insiste: la plateforme qu’elle représente n’est apparentée à aucun parti. "Bien sûr, elle s’engage politiquement, parce que l’asile et la migration sont des sujets politiques. Mais la plateforme en elle-même est apolitique. Ceux qui ont des engagements politiques par ailleurs viennent en tant que citoyens.Et moi, la politique ne m’intéresse pas." Le mouvement n’a-t-il pas été "infiltré" par le PTB, comme le laissent entendre certains partis? "Cela rassure-t-il le politique de penser que nous sommes d’extrême gauche? Ou alors est-ce une façon de nous discréditer?"

Il faut dire que la thématique de la migration la suit depuis une dizaine d’années, déjà. Activement: Élodie est une militante. Cela a commencé avec les sans-papiers à Bruxelles, pour ne plus vraiment la lâcher. Son mémoire de fin d’études portait sur la migration. Son stage, elle l’a effectué chez Amnesty International Israël, au sein de la communauté soudanaise.

Pourquoi cet engagement? Elle hésite. "C’est une question qui me touche. Peut-être est-ce lié à ma propre histoire, qui n’est pas facile. J’ai été adoptée, petite. J’imagine que quand on a été blessé aussi, il y a une forme de générosité qui en émane. On est plus sensible à la cause humaine, prêt à s’investir afin d’améliorer les conditions de vie des gens qui ont eu moins de chance."

Cela fait quinze jours qu’Élodie Francart et tous les bénévoles se démènent pour faire de ce village un lieu aussi digne que possible. "Je ne vois plus mes parents et amis." Là, le campement arrive à saturation et l’été remballe petit à petit ses valises. "On est tous épuisés. Il commence à y avoir des tensions en interne. Il faut évacuer le campement. Mais quand je vois que le Fédéral ne fait rien…"

Hyper-engagée. "Entière", dit-elle. Idéaliste sans doute. "Il n’y a aucune raison de traiter des gens comme ça, de les obliger à dormir dehors." La jeune femme y voit plus une question de "justesse" que de justice. Et peut s’emballer. "Quand j’entends tous les discours sur les réfugiés, où on les traite comme s’ils étaient inférieurs, ça m’énerve!"

Et son entourage, il le vit bien, cet engagement chevillé au corps? "C’est sûr, j’ai toujours été un peu marginalisée au sein de ma famille. Elle est plutôt classique: sensible, mais pas engagée. Ils m’ont soutenue, mais pas toujours comprise. Je pense qu’à présent, quand ils voient tout ça, ils réalisent que les causes pour lesquelles je me bats sont humaines et ils comprennent." Et elle promet: tous ses amis ne sont pas militants.

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