Erdogan veut la peau de son mentor

Derrière l’icône de Fethullah Gülen, cousue d’un solide fil de vertu, se cache un empire lourd de secrets. Mais ce n’est pas pour cette unique raison que le président Erdogan veut le juger.

Fethullah Gülen est adulé par des millions de musulmans dans le monde. L’homme, âgé de 74 ans, est présenté par ses adeptes en "Gandhi de l’islam". Opposé au terrorisme, partisan du dialogue interconfessionnel et interculturel, il professe un islam ouvert et moderne. Son mouvement, baptisé "Cemaat" (communauté) ou "Hizmet" (service), est à la tête de milliers d’écoles, de la maternelle à l’université, basées dans plus de 140 pays.

Ce prédicateur turc égrène ses vieux jours dans sa propriété cossue de Pennsylvanie. Il écrit des poèmes que lisent les enfants dans ses écoles.

Et contrôle, d’une main de fer, un réseau que d’anciens adeptes qualifient de secte.

Traditionaliste

Gülen abhorre le terrorisme et prône la tolérance et l’ouverture aux autres religions du Livre (juifs, chrétiens). Malgré sa vision dite "moderne", il affiche une conception traditionaliste. Le rôle qu’il réserve aux femmes en est l’illustration. "La supériorité des hommes par rapport aux femmes ne peut être niée", écrit-il.

Imam soufiste

Fethullah Gülen est un penseur mystique de tradition soufie. Il se situe dans la lignée du penseur musulman d’origine kurde Said Nursi. Il prône une vie moderne et occidentale, où la religion et la science sont les "deux piliers" de l’individu.

L’"Opus dei" de l’islam

Gülen reste discret sur le fonctionnement de son mouvement. Réprimé par le kémalisme dès son émergence, son organisation a pris l’habitude du secret. Gülen a progressivement créé un réseau décentralisé et transnational. Ses disciples affirment s’inspirer de sa pensée à travers ses écrits.

Sous un verni de sainteté se cache une réalité moins avenante, partagée par beaucoup d’experts. Pour le sociologue néerlandais Martin van Bruinessen, le mouvement Gülen est au monde musulman ce que l’Opus dei est à la religion catholique. La diplomatie américaine le considère comme le groupe islamique le plus puissant au monde. Fethullah Gülen évoque pour eux le leader de la révolution iranienne, l’Ayatollah Khomeini.

La mécanique de recrutement de Gülen est bien huilée. Les Turcs à l’étranger tombent dans les filets de ses "maisons de lumière", prêtes à accueillir tout qui voudrait vivre un islam mâtiné de pieux discours et de modernité occidentale. Des lieux qui, selon les témoins, s’avèrent très vite des prisons, où les jeunes "Fethullahcis" apprennent à servir leur maître.

"Les disciples de Gülen sont formés pour infiltrer les strates les plus élevées de la société et y exercer une influence bien précise", dit une source politique turque. La secte, dont le financement reste obscur, a pignon sur rue à Bruxelles, auprès des institutions européennes via son syndicat patronal, "Unitee", et dans les autres grandes capitales occidentales et asiatiques.

Son influence n’a rien à envier à l’Eglise de scientologie. Selon un câble diplomatique révélé par WikiLeaks en 2010, Gülen "contrôle des entreprises, des commerces et des publications majeurs et a pénétré en profondeur la scène politique". L’"empire Gülen" compte des hôpitaux, une chaîne de télévision, une banque, une compagnie d’assurance.

©AFP

La vengeance du "fils spirituel"

Est-ce pour cette raison que le procès de Fethullah Gülen s’est ouvert hier à Ankara? Un réquisitoire réclame contre le prévenu, absent des tribunaux, une peine de prison à vie pour avoir trahi la Turquie.

  • Né le 27 avril 1941 à Erzurum (Anatolie), Fethullah Gülen a reçu une éducation islamique et l’enseignement soufi. Il prêche depuis l’âge de 14 ans un islam moderne.
  • En 1970, il crée le mouvement Gülen. Son influence s’étend progressivement.
  • En 1999, l’armée turque ouvre une enquête contre lui. Il fuit aux Etats-Unis.
  • Gülen exerce aujourd’hui une forte influence religieuse, financière et politique.

Fethullah Gülen est accusé d’avoir infiltré les rouages de l’Etat et d’avoir comploté contre la famille du président turc Tayyip Erdogan et l’AKP, le parti islamo-conservateur au pouvoir. À ses côtés, 66 coaccusés, pour la plupart des policiers, risquent des peines de 7 à 330 ans de réclusion.

L’affaire a éclaté quand Gülen a diffusé sur les réseaux sociaux des conversations téléphoniques compromettantes pour Tayyip Erdogan et son fils. Elles démontraient l’implication du président turc dans des faits de corruption. Une humiliation pour le vertueux président.

Derrière la "vengeance" d’Erdogan se cache non pas une volonté de préserver la laïcité en Turquie. Mais bien le parricide d’un mentor.

Gülen a soutenu à bout de bras l’AKP et Tayyip Erdogan, jusqu’à le porter au pouvoir en 2003. Le prédicateur a créé et financé des associations pour soutenir l’AKP. Idéologiquement, leur filiation est commune. Tant Gülen que l’AKP dérivent de l’islam modéré soutenu financièrement par les Etats-Unis pour combattre le communisme lors de la guerre froide.

"Leur alliance a pris fin quand un conflit de leadership a éclaté entre les deux hommes, poussant Gülen à dénoncer Erdogan. Et Erdogan à accuser son allié de conspirer contre l’Etat turc", ajoute cette source. Gülen reste insaisissable dans son abri aux Etats-Unis, où il a juré d’abattre Erdogan.

Derrière ce procès, ce cache un règlement de compte dont les répercussions sur le monde musulman sont incalculables.

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