Hicham Berrada, l'alchimiste

©ADAGP Hicham Berrada

Au Louvre-Lens, ce jeune artiste contemporain d’origine marocaine, déjà repéré par le Palais de Tokyo, fait éclater la frontière entre arts et sciences pour créer de toutes pièces des mondes expurgés d’humains. Une anticipation aussi poétique que glaçante.

"Paysages générés" - Hicham Berrada

Note: 5/5

Pascale Pronnier et Marie Lavandier, commissaires

Jusqu'au 1/9/19 dans le Pavillon de verre du Louvre-Lens (>France)

À quoi pense la nouvelle génération d’artistes? À d’autres mondes, qui, dans le cas d’Hicham Berrada, 33 ans, auraient pu exister il y a une éternité ou pourraient advenir dans un futur lointain, bien après la disparition de l’humanité. Ce qui se décante aujourd’hui de son travail, magistralement exposé jusqu’au 1er septembre dans le Pavillon de verre du Louve-Lens, n’avait sans doute que la forme d’une intuition lorsqu’à 21 ans, en 2007, il s’assied devant un bécher de labo rempli d’eau et y plonge à la suite des poudres de minéraux qui rapidement interagissent les uns avec les autres, "s’inter-contaminent", comme il dit, produisant des formes qui composent bientôt un paysage de filaments, de concrétions, de roches miniatures. Une vie grouillante, colorée par l’oxydation de ces minéraux: des rouges pour le fer, des bleus pour le cobalt, des verts pour le cuivre qui fleurissent sur un "sol" de magnésium.

Hicham BERRADA Présage 1 (extrait) - Performance - Palais de Tokyo - Paris 03 04 2013

Baptisée "Présage" et filmée en 4K par 5 caméras synchronisées, la réaction chimique, dans sa version la plus aboutie à ce jour, prend la forme d’une vidéo immersive à 360° de 22 minutes, tournée en temps réel à la résidence d’artistes de la Pinault Collection qui jouxte le musée, puis projetée dans un auditorium circulaire transformé derechef en aquarium géant. On se croirait en plongée au cœur de la Barrière de corail, sauf qu’ici, ce qui croît et vibre sous nos yeux n’est pas vivant mais complètement minéral. Plongée dans ce milieu, la vie n’aurait aucune chance… Un trait de cet artiste né à Casablanca qui brouille sans cesse la frontière que l’on croyait nette entre le vivant et le non-vivant, entre la vie et la mort.

"Au contraire d’un scientifique, j’utilise la science comme une méthode: observer la nature ou un élément ramené de la nature, et que je mets souvent dans une boîte pour contrôler les paramètres de l’expérience; puis, observer, noter, changer les paramètres; observer, noter, et ainsi de suite. Cet aller-retour, pour moi, c’est ça la science de base, explique Hicham Berrada d’une voix où affleure une sensibilité à fleur de peau. C’est spécial de vouloir mesurer les choses et d’avoir un certain contrôle sur elles. Je m’empare de cette méthode, mais je ne produis pas du tout de science: je produis du flou et de la poésie."

"Au contraire d’un scientifique, j’utilise la science comme une méthode. Mais je ne produis pas du tout de science: je produis du flou et de la poésie."
Hicham Berrada
Artiste


"Hicham est trop modeste", le reprend doucement Pascale Pronnier, le commissaire de l’exposition et par ailleurs, directrice du Fresnoy, Studio national des arts contemporains de Tourcoing, où Berrada a parachevé sa formation entre 2011 et 2013. "Hicham est un scientifique de haut vol." Et, s’adressant à lui: "Il y a toujours cette hégémonie des hommes par rapport à la nature. Là, au contraire, tu révèles toutes ses potentialités. La science a été très cartésienne. Là, tu renverses le paradigme: on fait partie de l’univers, on est le prolongement des plantes."

La démarche du jeune artiste n’en est pas moins ambiguë, se présentant en démiurge de mondes qu’il crée de toutes pièces, mais dont il laisse au hasard le soin d’en déterminer le cours. "C’est entrevoir le champ des possibles, reprend-il. Moi, je suis comme un metteur en scène qui se retire pour laisser jouer les acteurs – les matériaux."

©ADAGP Hicham Berrada


On retrouve cette même démarche dans l’espace du Pavillon de verre sous la forme de neuf aquariums – un ensemble qu’il nomme "Kéromancie" – où de singulières sculptures de bronze se parent de couleurs étranges, nimbées pour certaines d’un halo de "fumée". La kéromancie fait référence à cet art divinatoire qui consiste à lire l’avenir dans la cire de bougie et que l’on retrouve dans nombre de cultures traditionnelles. Ainsi en Allemagne, au Nouvel An, on fait encore fondre dans une cuiller une petite quantité de plomb ou d’étain que l’on jette ensuite dans l’eau froide. À charge pour l’assistance de décrypter dans la forme produite des présages pour l’année à venir.

TV5 Monde | Hicham Berrada au Louvre-Lens

Lire l’avenir

Hicham Berrada procède de la sorte en projetant de la cire chaude dans un bain, puis il confie la forme obtenue à une fonderie d’art qui en tire une sculpture de bronze. L’artiste l’immerge ensuite dans l’aquarium et la soumet à la corrosion d’autres métaux comme l’étain, le laiton ou l’argent. "Il se crée un petit couple électrique qui fait que le métal le moins noble est attaqué, explique l’artiste. Donc une partie de la sculpture va vieillir en accéléré pendant toute la durée de l’expo. J’ai choisi ce titre de ‘Kéromancie’ un peu à contre-pied de cette idée de divination, parce que ces pièces naissent de choix qui ne m’appartiennent pas à moi seul, qui existent en puissance dans la nature. C’est cette idée que ça pourrait vraiment exister."

"Augures mathématiques" dans le Pavillon de verre du Louvre-Lens ©Hicham Berrasa / photo: Laurent Lamacz

Le temps, le hasard, les lois de la nature imprègnent également l’autre volet de son travail qui s’impose au spectateur sous la forme d’une photographie argentique monumentale qui teinte d’une dominante de bleu les 250 m2 de la verrière gauche du pavillon. Des nuages, des racines et des lichens entremêlés s’y superposent par transparence à la composition paysagère du jardin du musée et à la variation de la lumière du jour. Mais à y regarder de plus près, la nature sauvage de ces "Augures mathématiques" n’est qu’un agrégat de polygones produits par un ordinateur surpuissant qui a fait tourner jour et nuit, pendant des mois, des algorithmes de morphogenèse – des équations qui reproduisent les formes que l’on trouve dans la nature et que l’on utilise généralement dans l’industrie pour produire des formes semi-organiques comme les voitures.

"C’est intéressant d’avoir une puissance de calcul énorme qui fait que la matière semble réapparaître spontanément, s’enthousiasme l’artiste. Ces équations sont comme des forces qui s’appliquent, au début, sur une boule dans un espace informatique. On fait pousser des racines d’arbre, puis on stoppe. On fait gonfler des nuages, puis on stoppe. Puis on utilise des équations de lichens qui viennent donner cette structure à certains endroits extrêmement grouillante et craquelée. Et ainsi de suite, jusqu’à ce que j’arrive à une forme qui me satisfasse, me parle et génère en moi une sorte de poésie. Mais ces formes, je ne les ai pas inventées. Elles existent en puissance dans la nature. C’est exactement la manière dont elles naissent au terme de la loterie génétique."

Des mondes tels que les entrevoit Hicham Berrada, au terme de l’évolution. Quand il n’y aura plus d’humains.

Jusqu’au 1/9: www.louvrelens.fr

Décloisonner

Hicham Berrada est l’un des poulains du Fresnoy, Studio national des arts contemporains de Tourcoing. Ce 3e cycle fondé en 1997 sous l’ère Jack Lang a d’emblée promu une approche pluridisciplinaire où la maîtrise technique des moyens de production occupe une place importante, anticipant le décloisonnement à l’œuvre des disciplines et des secteurs. On s’en rendra compte du 21/9 au 29/12 avec la 21e édition de "Panorma" qui présente les travaux des 48 artistes en formation et de leurs professeurs. 50 œuvres inédites dans les domaines de l’image, du son et du numérique pour prendre le pouls d’une génération. 

22 rue du Fresnoy, 59200 Tourcoing: www.lefresnoy.net


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