interview

"Il faut poser des actes positifs au lieu de se laisser aller aux lamentations"

©AFP

Propulsé au rang de star de l’économie internationale par son ouvrage "Le Capital au XXIe siècle", Thomas Piketty est, néanmoins, resté fidèle à sa rigueur et à sa passion de jeune chercheur.

Historien des inégalités, il relate et analyse inlassablement les immenses écarts de richesse qui ont fragmenté les sociétés occidentales au cours des derniers siècles. Une "maladie" loin d’être soignée. Il vient donc de cofonder, au sein de l’École d’économie de Paris, un observatoire des inégalités mondiales qui, chiffres et recherches à l’appui, permettra de dessiner une carte des déséquilibres socio-économiques de la planète.

"Spectateur engagé", Piketty a été rattrapé par la politique. Après avoir conseillé plusieurs partis de la gauche progressiste européenne, il vient de rejoindre l’équipe du candidat du Parti socialiste Benoît Hamon avec un domaine de compétences névralgique: l’Europe.

Optimiste par nature, viscéralement réaliste par déformation professionnelle, Piketty nous dresse ici le portrait d’une Europe fracturée en quête de solutions.

Comment expliquez-vous que l’extrême droite se trouve aujourd’hui aux portes du pouvoir en France?

Je suis très inquiet face à la possibilité d’un second tour électoral dans lequel pourraient se confronter, d’une part, le centre droit de François Fillon ou Emmanuel Macron, et, d’autre part, Marine Le Pen.

Les premiers parlent essentiellement aux gagnants de la globalisation alors que cette dernière exploite le mécontentement des classes moyennes qui se sentent maltraitées par la mondialisation. Mais quelle que soit l’issue de cette campagne, il faut, au lieu de se laisser aller aux lamentations, penser et poser des actes positifs pour faire face à la crise que nous traversons. Nous avons besoin de messages optimistes, de propositions concrètes pour affronter le poids de la dette publique, la renaissance des populismes et les questionnements de plus en plus douloureux sur l’identité européenne.

Quelles solutions?

La mondialisation ne doit plus être un but en soi. Elle est, et doit, rester un outil. Il faut une nouvelle génération de traités européens et internationaux qui garantissent égalité économique, justice sociale et fiscale, développement durable. Seule une réelle attention à ces problématiques permettra de poser des limites à un hyper-capitalisme dérégulé et dangereux avec son corollaire de dumping fiscal et de sacralisation de la propriété privée d’une minorité privilégiée qui devient de plus en plus exiguë.

Aujourd’hui, nous sommes coincés entre les populismes de l’extrême droite et l’ambiguïté de ceux qui se disent pro-européens mais qui, en réalité, ne veulent rien changer à l’état actuel des choses en condamnant ainsi l’Europe à un inévitable déclin.

Cela posera aussi des limites aux candidats qui souhaitent diviser encore plus la société par une diminution du service public et une plus forte précarisation du travail. Et cela permettra, surtout, de saboter les stratégies, lâches et sournoises, de ceux qui, comme le président Trump, pour séduire les classes moyennes blanches, instrumentalisent la peur à l’égard des "ennemis étrangers" en alimentant la xénophobie. Or, c’est une énorme arnaque: Trump ne va absolument pas aider ceux qui ont voté pour lui.

Vous affirmez que la nécessité de "tourner la page de l’austérité n’est pas négociable". Pourquoi?

Si l’on regarde l’évolution de l’Europe de la dernière décennie, on constate que nous avons commis de graves erreurs, notamment en voulant réduire trop vite les déficits publics. La crise, importée des Etats-Unis, a éclaté en Europe en 2009 mais, alors que ces premiers retrouvaient la croissance, en Europe la stagnation, accentuée par des politiques d’augmentation des impôts, s’aggravait.

En 2017, nous avons retrouvé les mêmes niveaux du PIB qu’en 2007 mais avec une augmentation parallèle de la population. Nous avons donc perdu une décennie. Dans ce contexte, l’Allemagne, mais aussi la France, ont fait preuve d’un vrai égoïsme, notamment par rapport à l’Europe du Sud. On n’a pas voulu mutualiser la dette publique et nous avons abandonné le sud européen dans la gestion d’une crise sans précédents. Une vision à très court terme! Aujourd’hui, même les épargnants allemands en payent les conséquences.

Vous venez de proposer une nouvelle forme de gouvernance pour l’Union européenne. À quoi songez-vous exactement?

La France s’est longtemps limitée à se plaindre de la crise économique, en accusant l’Europe, Bruxelles, le monde entier comme s’il n’y avait pas d’alternatives. Or, le candidat Benoît Hamon propose enfin une vision qui préconise la fin de l’austérité économique et une véritable démocratisation de la gouvernance de la zone euro.

C’est-à-dire?

Nous proposons la création d’une Assemblée de la zone euro. Cette nouvelle chambre parlementaire, resserrée ou élargie, représenterait chaque pays en proportion de sa population et de ses divers groupes politiques. Cela permettrait enfin de doter l’Europe d’un mécanisme de prise de décision véritablement démocratique. Les ministres de l’Eurogroupe pourront faire des propositions mais, au final, le dernier mot reviendrait à cette Assemblée.

CV Express

L’économiste français Thomas Piketty est né le 7 mai 1971 à Clichy.

En 2006, il devient directeur de l’École d’économie de Paris.

Au cours de la campagne présidentielle française de 2007, il est conseiller de Ségolène Royal.

En 2013, il publie son best-seller "Le Capital au XXIe siècle", paru aux éditions du Seuil.

En 2017, il entre dans l’équipe de campagne du candidat socialiste français, Benoît Hamon.

Ce projet attribuerait une forte légitimité à l’Union par une réelle délibération publique qui ne serait plus celle des actuelles discussions à huis clos. Combien de fois on nous a annoncé qu’un groupe opaque de décideurs a sauvé l’Europe alors que mêmes ces derniers ne semblent pas bien savoir de quoi, comment, pour combien de temps! Il est grand temps de proposer une Europe qui dépasse les logiques du Congrès de Vienne de 1815!

Ce projet, expliqué dans votre tout récent ouvrage "Pour un traité de démocratisation de l’Europe", a-t-il été bien accueilli au sein de l’UE?

Cet ouvrage a déjà été traduit en une dizaine de langues en seulement deux semaines. Notre proposition n’est pas parfaite mais elle a le mérite d’exister. Elle répond à tous ceux qui ne veulent plus que leur destin n’appartienne qu’à un groupe restreint d’experts. Les Européens veulent participer aux débats qui vont façonner leur avenir. Il faut reprendre l’offensive.

Aujourd’hui, nous sommes coincés entre les populismes de l’extrême droite et l’ambiguïté de ceux qui se disent pro-européens mais qui, en réalité, ne veulent rien changer à l’état actuel des choses en condamnant ainsi l’Europe à un inévitable déclin. Or, nous voulons la transformer pour la faire perdurer. Benoît Hamon a récemment présenté ce projet, à Berlin, à Angela Merkel et à Martin Schulz.

Nous venons d’en parler aussi à des députés européens à Bruxelles. Dans l’ensemble, tous se sont montrés très ouverts à cette proposition. Angela Merkel n’est pas d’accord sur tout mais un terrain propice existe pour de possibles convergences politiques.

Etes-vous préoccupé par l’avenir de l’UE en vue des prochaines élections sur le continent européen?

Après l’aventure folle lancée par l’ancien Premier ministre britannique Cameron et le Brexit, tout pourrait arriver. Les prochains rendez-vous électoraux en France et en Italie sont porteurs de potentielles menaces pour l’Europe. Mais on peut s’inquiéter aussi pour l’Espagne, le Portugal… D’où l’urgence de faire en sorte que les citoyens se rapprochent des politiques économiques menées dans la zone euro. Il faut une véritable compréhension des faits et une réelle participation démocratique.

Vous venez de mettre sur pied un observatoire mondial des inégalités, bientôt complété par un rapport annuel…

Il s’agit de la plus grande base de données sur les inégalités à travers la planète. Une centaine de chercheurs travaillent à ce projet inédit, en accès libre. La limite de mon livre "Le Capital au XXIe siècle" était une analyse un peu trop centrée sur les inégalités au sein des pays développés. Son mérite le plus grand est, qu’après sa publication, les gouvernements de nombreux pays ont été appelés à ouvrir les archives et à diffuser des informations bancaires et fiscales jusqu’alors tenues secrètes.

Nous avons ainsi pu étendre notre champ d’action d’un point de vue conceptuel, méthodologique et géographique. Nous offrons aujourd’hui des données et des estimations beaucoup plus plausibles sur le Mexique, la Chine, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Inde…

Vous avez été le conseiller du parti de la gauche espagnole, Podemos, et du New-Old Labour en Grande Bretagne. Pourquoi croyez-vous en cette nouvelle gauche européenne?

Je reste un chercheur indépendant. Je ne suis membre d’aucun parti politique. Je m’engage seulement dans la mesure où mon travail peut offrir une part d’optimisme et des solutions concrètes à l’Europe. Or, la gauche a besoin d’un nouveau projet européen.

Déjà en 2000, le ministre allemand Joschka Fischer avait prononcé un grand discours dans lequel il présentait une proposition audacieuse pour le changement de l’UE. Nous ne l’avons pas écouté. Résultat: les conservateurs ont gagné. Nous nous sommes retrouvés avec le Traité européen de 2005 qui était un très mauvais projet, bien moins démocratique que celui ébauché par Fischer. Notre dernier ouvrage reprend et répond, avec 17 ans de retard, à la vision de ce dernier: il s’agit d’une sorte de réveil de la gauche sociale européenne pour sauver notre Union.

Pour un traité de démocratisation de l’Europe, Stéphanie Hennette, Thomas Piketty, Guillaume Sacriste, Antoine Vauchez, Editions Seuil, 96 p., 7,50 euros.

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