"Il ne faut pas avoir peur de rester libre"

  • Isabelle de Borchgrave
  • Peinture
©Dieter Telemans

La double exposition d’Isabelle de Borchgrave, chez Bercot, à Knokke, et en octobre dans son atelier, s’intitule "Africa inside me". Voyage-conversation dans l’intérieur-atelier de Dame Isabelle.

L’arrivée chez Isabelle de Borchgrave ("chez" désigne les deux moitiés de son domaine intérieur, à la fois son atelier et son loft), chaussée de Vleurgat, à Ixelles, est une montée vers la clarté. Après la traversée d’une aire de parking intérieure, boîte noire et profonde digne d’une base secrète de 007, un fanal en forme de nom calligraphié en lettrage lumineux attire l’œil: Isabelle. À côté de ce nom, l’huisserie électronique avec caméra vous annonce à la maîtresse des lieux. Elle ouvre sa porte, et vous entrez dans un multicubes de lumière.

Isabelle de Borchgrave est une parleuse, une charmeuse et, avec elle, la conversation va vite. Elle aime se raconter, et quand elle parle d’elle, elle livre toutes sortes de récits, qui s’apparentent à ceux de ces conteurs africains où l’imaginaire nourrit la réalité sans relâche. Chez cette conteuse, indéniablement, tout est couleur et vivacité. Isabelle parle vite parce qu’elle pense vite, et cette vivacité est vivifiante, tant elle change du verbe lent de ceux dont la pensée ne progresse pas. Mais ce verbe vif (et les gestes qui l’accompagnent, ce tour de poignet qui semble toujours balayer d’un revers de main la moindre pesanteur susceptible de surgir dans l’air) est aussi une élégance, une manière de survoler, de butiner les mots sans s’attarder. C’est clair, Isabelle de Borchgrave sait qui elle est, une manieuse des matières et des textures de premier ordre et, en même temps, elle a l’air de vous souffler: "Bon, et après?"

L’envol du papier

Après, d’un volume à l’autre, cubes vitrés inondés de lumière, les œuvres sont accrochées, posées, disposées au regard. Avant d’en venir à l’Afrique, nous observons ses dernières nées, tables "peintes à l’envers", églomisées (selon la technique de peinture intérieure) sur vitres de cristal, fenêtres couchées sur une galaxie de couleurs. "Regardez bien (elle se penche et sa main virevolte): la petite ligne blanche va au-dessus de la verte, mais le point rouge vient au-dessus de la ligne blanche… Quarante couches de couleurs et quarante nuits pour que chaque couleur sèche. Rien n’est pareil, c’est toute une histoire, très amusant à faire." Ces tables sont d’une opacité lumineuse. "Je déteste dîner à une table où je vois mes pieds", confie-t-elle.

Contre le mur se dressent trois piques de bronze, colorées à la patine au feu. "Ces piquets de tente de bédouin sont aussi des sceptres. J’aime les objets qui se tournent vers le ciel." Les tableaux accrochés ici portent sa signature, celle du plissé, qui multiplie l’effet de la couleur et traduit un relief, une épaisseur, celle du mouvement, comme si le tableau attendait d’être déployé. Le plissé et ses motifs "viennent du tissu, qui est mon point de départ".

Ici, dans son Afrique intérieure, le thème du masque est aussi récurrent. "Entre l’animal et l’humain. Je ne suis jamais allée en Afrique. Tout cela, c’est un voyage dans ma bibliothèque." Elle prononce ce mot, qui, nous le verrons plus tard, occupe une place capitale chez elle – et on entend: "bibliotête". "Africa inside me", ce titre à double sens, est à la fois constat et confession. Le constat: elle a une Afrique en elle. La confession: l’Afrique qu’elle expose, c’est celle qui est en elle, car elle n’en connaît pas d’autre. C’est la liberté de tout créateur, de toute créatrice. Il ou elle recrée la réalité.

Dans son Afrique, il y a aussi toute une botanique, un sujet sans être un sujet, prétexte à la couleur, et un bestaire d’oiseaux qui prennent leur envol depuis leur état de bout de papier. "Des papiers qui traînaient dans mon atelier, et reprennent vie." Au fond, Isabelle est une gosse survoltée qui aime s’amuser jusqu’à l’obsession. À l’âge adulte, cette gosse a simplement acquis et développé une technique et une vision large.

Lieux liés

Chez Isabelle, le temps et les lieux sont étroitement noués: son ancienne maison de maître de la rue Gachard est visible depuis les 1.500 m2 de son repaire actuel, où des carpes koi quêtent leur nourriture à la surface du bassin central. Son repaire, où seule une collaboratrice peint une maquette. "D’habitude, vingt personnes s’affairent ici." Dans le silence de ces volumes déserts, un lustre évoque un hybride de libellule et de station spatiale enfantine, et le corps filiforme (au sens propre) d’une femme est à peine vêtu de bribes de papier qui le rendent léger et transparent, tel un dessin, telle une ébauche en trois dimensions.

Nous sommes entrés dans sa bibliothèque, où plus de 5.000 ouvrages sont scrupuleusement classés du sol au plafond. "Et après?", répétons-nous. "Après, une exposition à Versailles sur le XVIIIe siècle vénitien et l’influence qu’il a exercé en Europe. Je prépare l’habillage de la cage d’escalier, tapissée de robes qui voleront." Dans l’intervalle, une création à Evian d’une installation-décor autour de Picasso et le Minotaure (dont la maquette trône sur la table), où les sept femmes du peintre, sans visage, sont représentées en fil de fer et habillées de robes de papier, inspirées des Demoiselles d’Avignon, "qui étaient, à l’origine, des femmes en postures lascives, croisées dans des bordels".

"Enfant, toute petite, je dessinais avant de savoir marcher."
Isabelle de Borchgrave
Artiste

Nous évoquons l’amitié-rivalité de Giacometti et Picasso. "Hubert de Givenchy adorait le sculpteur et lui avait commandé des meubles exceptionnels, récemment dispersés lors de la vente de sa collection." Et pour cette autre forme de dispersion qu’est une exposition, comment choisit-elle ce qui est visible à Knokke ce mois-ci et ce qui le sera en octobre ici-même? " Horriblement difficile. C’est comme un jeu de cartes. Une jouissance! Je ne sais comment vous dire, une jouissance pure de concocter des mélanges et des associations qui vous font du bien! J’aime faire du bien avec rien." Et elle étale les deux jeux de cartes, les reproductions des œuvres sélectionnées. "Le trait commun, c’est le tissu, le vêtement, qui vient s’attacher sur un support. Puis ce tissu disparaît et l’objet ou le personnage apparaît. Il y a des animaux, des sorciers, des motifs déchirés, des pleins et des vides." Il y a là des chefs qui n’ont pas de visage, dont la peau a un aspect ligneux. "J’ai songé aux totems, aux objets usuels, à l’omniprésence du bois sculpté."

Partout, elle garde à l’esprit "le nombre d’or et l’œil du prince", principes de composition cardinaux. Elle avoue: "Il est effrayant de créer après ces monuments. C’est pour cela qu’il ne faut pas avoir peur de rester libre". Nous achevons cette conversation sur le moment où tout ceci a commencé. "Tout?" Oui, tout. "J’ai arrêté l’école à 14 ans pour ne faire que ça." Oui, mais avant? "Avant? Enfant, toute petite, je dessinais avant de savoir marcher."

"Africa inside me", jusqu’au 19/8 à la Galerie Berko à Knokke-Heist. Galerie de l’atelier de l’artiste, du 10/10 au 8/12 à Bruxelles.

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