Ivo van Hove: "Je ne veux pas être le choix du jour"

©Jan Verswevyeld

Actualité dense pour le metteur en scène belge, entre Avignon, Paris et New York, où il monte une adaptation de la célèbre comédie musicale "West Side Story", avec la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker. L’Echo l’a rencontré avant les auditions.

Ivo van Hove est par monts et par vaux cet été. En juin et juillet, ses superproductions étaient montées presque simultanément à Paris, à Avignon et à New York. Difficile dans ces conditions de décrocher une interview du très demandé metteur en scène belge. C’est finalement à New York, en coulisse de son impressionnant spectacle "Les Damnés", couronné de trois Molières en 2017, que l’on aborde "le grand auteur de théâtre international", selon la formule du New York Times.

Mince et très élancé, en chemise de lin blanc, celui qui est à la tête de la troupe Toneelsgroep Amsterdam depuis 2001 paraît plus jeune que ses 59 ans. Son regard est frappant, presque captivant. Ses yeux bruns sont calmes et profonds comme les eaux immobiles d’un lac quand il les pose sur ceux de son interlocutrice. Il accepte poliment le rendez-vous, qu’il fixe au lendemain matin. "J’ai des auditions au Rose Theater, à côté du Metropolitan Opera, retrouvons-nous avant", lance-t-il, avant de s’éclipser avec des gens de son équipe.

Promesse tenue. C’est au Pain Quotidien, sur Broadway, qu’on le retrouve, devant un simple bol de café noir. Même beau regard fixe non menaçant à notre arrivée et long silence. Ivo van Hove ménage ses effets. Concentré, il ne dit mot, mais on le sent à l’écoute. Quand vient son tour de s’exprimer, la parole se libère. Les idées s’enchaînent avec un souci de justesse et de précision, et un sens appuyé de l’image, comme ses spectacles… Il répond sans fausse modestie quand on l’interroge sur son succès actuel. "Il s’agit avant tout d’un travail d’équipe. Je ne suis pas seul. Il y a Jan Versweyveld pour la scénographie, Tal Yarden aux vidéos, An d’Huys et Wojciech Dziedzic pour les costumes, Bart Van den Eynden pour la dramaturgie. Il y a beaucoup de Belges dans l’équipe! J’aime faire les choses dans la durée. Je ne suis pas un metteur en scène qui veut être ‘le choix du jour’ ou le ‘menu du jour’. Je ne cherche pas à être à la mode ou à plaire au public pour trouver le succès. Par exemple, il y a quelques semaines, notre pièce ‘Tragédies romaines’, d’après Shakespeare, a été jouée à Paris. C’est un spectacle que j’ai mis en scène en 2007, et on le joue toujours. C’est ce qui me plaît. Je crois aussi qu’avec le temps, notre travail s’est approfondi."

En présentant à New York la terrible pièce adaptée du scénario de Luchino Visconti et jouée par la Comédie française (on remarquera la présence sur les planches d’une autre Belge, Gioia Benenati, 12 ans, dans le rôle de Thilde), le metteur en scène prenait d’ailleurs un risque. "Le premier soir, j’ai cru qu’on avait tué la pièce. C’est une histoire très dure et une mise en scène brutale sur la montée du nazisme. Or, New York est une ville très juive. Je me suis dit, peut-être que l’art ne doit pas jouir de tout? Mais au final, c’est l’inverse qui s’est passé", se félicite-t-il, alors que le spectacle a fait salle comble pratiquement tous les soirs.

Actualité brûlante

Même prise de risque à Avignon, où le Flamand a mis en scène cette année un texte d’un romancier et poète néerlandais quasiment inconnu en dehors des Pays-Bas: Louis Couperus (1863-1923). "De dingen die voorbijgaan" ("Les choses qui passent"), est le récit d’un implacable drame familial qui s’abat sur trois générations. À l’origine, l’assassinat du grand-père commis il y a plus de 60 ans par la matriarche Ottilie et son amant, dont tous les membres du clan subissent le non-dit et les conséquences. En particulier Lot, le petit-fils d’Ottilie, incapable de ressentir du désir pour sa pourtant très désirable jeune épouse.

Le plateau où sont sobrement alignées deux rangées de 16 chaises ressemble à une antichambre de la mort, où chacun attend la disparition des deux nonagénaires pour être enfin délivré de la malédiction. On y retrouve les thèmes de prédilections d’Ivo van Hove: le pouvoir, privé ou public, et ses dérives, la violence politique ou familiale, dans ce qu’elle a de plus castratrice. Des thèmes d’une actualité brûlante, selon le metteur en scène engagé. "Dans ‘Les choses qui passent’, les acteurs et le public sont dans une salle d’attente. Ils sont immobilisés. On se demande comment entrer dans le futur, comment commencer une nouvelle vie. C’est le thème central de notre temps. Je pense que l’on vit dans un entre-temps. Nous sommes dans une salle d’attente. Mais il ne faut pas attendre, il faut faire quelque chose. Et je crois que le "leadership", l’art de gouverner, l’art de donner une vision pour le futur, est la clé. Il faut aller vers l’avenir. Comment? C’est la question. Je ne sais pas comment, parce que je suis seulement un metteur en scène. Mais ça va changer. Mes productions sont parfois noires et troublées. Mais en tant que personne, je ne suis pas pessimiste. Dans le noir le plus profond, je cherche toujours la lumière ou l’espoir. Toujours. Et je les trouve toujours."

Critique divisée

Acclamé comme l’un des metteurs en scène européens incontournables, lvo van Hove divise aussi la critique. Ses choix stylistiques avant-gardistes, comme l’usage de la vidéo sur scène, ses adaptations hyper contemporaines et souvent perturbantes, enthousiasment les uns et laissent les autres de marbre. Il s’explique. "Pour moi, faire des spectacles technologiques n’est pas un but en soi. J’utilise la vidéo quand c’est absolument nécessaire. Mon but est de rendre l’histoire la plus extrême, la plus personnelle et la plus urgente possible. Je ne dis pas aux spectateurs ce qu’ils doivent penser. Mes œuvres sont dialectiques, ce qui irrite parfois les gens qui veulent des réponses toutes faites. Je compare ça à ‘Guernica’, de Picasso. Dans ce tableau, il n’y a pas d’espoir. Rien. C’est l’abattage des êtres humains et des animaux. Pourtant, le public se presse pour voir cette toile à Madrid. Je crois que chaque personne sait qu’il y a une part de violence et une tendance à la destruction en nous. Pour moi, quelque chose de très noir peut procurer une énergie vitale. C’est la fonction cathartique de l’art".

"Je ne dis pas aux spectateurs ce qu’ils doivent penser. Mes œuvres sont dialectiques, ce qui irrite parfois les gens qui veulent des réponses toutes faites."

À la surprise générale, Ivo van Hove va reprendre la mythique comédie musicale "West Side Story", avec la chorégraphe belge Anne Teresa De Keersmaeker, pour Broadway. Début des représentations prévu fin 2019. "C’est un défi car jusqu’à présent, aux Etats-Unis, il n’était pas possible de toucher à la chorégraphie d’origine de Jérôme Robbins. Or, pour moi, c’était la condition pour faire un nouveau spectacle. Le grand producteur Scott Rudin a fini par accepter ma proposition. Anne Teresa De Keersmaeker a immédiatement dit oui, impulsivement. C’est la première fois que l’on va faire quelque chose ensemble. Ce n’est pas forcément simple parce que nous avons tous les deux des carrières mondiales. Mais nous nous connaissons depuis très longtemps, et Jan Versweyveld (compagnon d’Ivo van Hove à la scène et dans la vie, NDLR) a beaucoup collaboré avec elle, tout comme An d’Huys, qui est aussi sa costumière. Nous voulons donc faire un ‘West Side Story’ de notre temps, comme j’essaye toujours de faire."

Sur ces mots, Ivo van Hove file vers les auditions, tout en nous remerciant de nous être déplacé jusqu’à lui. Chapeau bas.

"Les Damnés", à la Comédie française à Paris, du 20 mars au 2 juin 2019. "Les Choses qui passent", au Baltic House Festival à Saint Petersburg, les 12 et 13 octobre 2018.

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