Jean-François Ghys (Travie): "Marier travail et handicap, ce n'est pas sorcier"

Jean-François Ghys, directeur général de Travie: "En Belgique, il n’y a pas cette volonté d’embaucher des personnes handicapées."

A la tête de Travie, principale entreprise de travail adapté à Bruxelles, Jean-François Ghys invite les employeurs à s'informer pour dépasser les a priori.

C’est une histoire de hasard. En 2014, à l’âge de 57 ans, Jean-François Ghys cherche un nouveau job et tombe sur une annonce. Une entreprise de travail adapté (ETA), Travail & Vie, cherche un directeur général. "Jusque-là, j’avais travaillé dans le nucléaire, l’automobile, rien à voir avec le social. Je n’avais encore jamais été confronté au monde du handicap. Ce fut le déclic. J’avais des freins, des craintes parce que je ne connaissais pas. Mais une fois qu’on connaît, c'est la révélation. On ne voit plus le handicap, on voit les capacités."

"Avant, je croisais des tas de gens qui n’avaient aucune raison de se plaindre et qui pourtant tiraient la tronche toute la semaine. Aujourd’hui, je croise des gens qui auraient bien des raisons de se plaindre et qui sont heureux d’être là, d’avoir du travail."

Cet ingénieur polytechnicien se retrouve à la tête d’une entreprise de 400 personnes, dont 335 ouvriers handicapés. Un changement de cap fortuit qu’il ne regrette pas une seconde. "Avant, je croisais des tas de gens qui n’avaient aucune raison de se plaindre et qui pourtant tiraient la tronche toute la semaine. Aujourd’hui, je croise des gens qui auraient bien des raisons de se plaindre et qui sont heureux d’être là, d’avoir du travail. C’est magique. Je peux vous dire que je sais pourquoi je suis là."

Rebaptisée Travie, la firme basée le long du canal à Anderlecht a plusieurs métiers: conditionnement, transformation alimentaire, montage et assemblage électrique ou mécanique, mailing,… Ses moyens proviennent à 40% de la vente de ses services et pour le reste des subsides octroyés par la Commission communautaire française.

400
emplois
Travie emploie 400 personnes, dont 335 ouvriers handicapés. C'est la principale entreprise de travail adapté à Bruxelles.

"Les subsides ne nous suffisent pas à faire fonctionner l’entreprise, ils ne couvrent pas les salaires. Pour vivre, il nous faut les deux: du chiffre d’affaires et des subsides", situe Jean-François Ghys, invité ce dimanche de l’émission économique Big Boss sur BX1, en partenariat avec L’Echo. "Mais le subside ne fait que compenser la moindre productivité d’une personne handicapée, c’est pour cela d’ailleurs qu’il est calculé pour chaque personne, en fonction de son handicap. Le subside est là pour rétablir l’équité, rien de plus. Il n’y a pas de concurrence déloyale, juste une correction."

Pas de pitié

Travie fait dans le BtoB, elle travaille uniquement pour des entreprises. "Elles nous confient du travail pour quatre raisons: notre capacité à réaliser le travail confié, dans les délais convenus, avec une qualité constante et à un prix intéressant. Le côté charitable de donner du travail à des personnes handicapées n’intervient pas dans leur décision. On pourrait penser que c’est dommage mais il y a une grande fierté à ce que les entreprises clientes travaillent avec nous seulement parce que nous faisons correctement le job, pas par pitié."

Dans 15% des cas, les équipes de Travie travaillent chez le client. "C’est la plus belle façon de réussir l’inclusion. Parce que cela amène à côtoyer le handicap de près et c’est là que les barrières tombent. Souvent, après quelques jours, on n’entend même plus le mot handicap. On est passé au-dessus de ce qui paraissait a priori problématique, tout le monde a constaté que ça roulait, c’est gagné."

"Une grande partie des personnes handicapées pourraient trouver un travail dans le monde du travail ‘normal’ mais c’est trop peu souvent le cas."

Les entreprises jouent-elles leur rôle dans l’intégration des personnes handicapées? "Les ETA sont en quelque sorte un mal nécessaire pour pouvoir fournir un travail utile et rémunérateur à des personnes porteuses d’un handicap", estime Jean-François Ghys. "En principe, une grande partie d’entre elles pourraient trouver un travail dans le monde du travail ‘normal’ mais c’est trop peu souvent le cas. Il n’y a pas en Belgique cette volonté d’embaucher des personnes handicapées. En France par exemple, il y a des obligations d’emploi, des quotas à respecter et du coup, la question ne se pose plus. En Belgique, il y a juste une recommandation pour les entreprises de service public. Pour le reste, cela repose sur la volonté des entreprises elles-mêmes de participer ou non à l’intégration."

"Ce n’est pas sorcier"

Faut-il du coup aller vers un modèle contraignant à la française? "J’y suis favorable parce c’est très efficace. Dans un premier temps, tout le monde va le prendre pour une contrainte de plus. Mais en fait, ce n’en est pas une. C’est une question d’information. Je prends un exemple. Combien d’entreprises n’ont pas hésité par le passé à recruter un comptable en chaise roulante? C’était vu comme compliqué. Mais ce ne l’est pas: placez une rampe d’accès, adaptez un minimum les lieux et le problème a disparu. Ce n’est pas sorcier. J’invite donc les chefs d’entreprise à prendre contact avec nous pour découvrir le monde du handicap. L’inclusion concerne tout le monde et fait du bien à tout le monde."

Jean-François GHYS est l'invité de Big Boss sur BX1 ce dimanche, après le journal de 18h, et sur lecho.be.

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