Johan Lolos | Dites "Like!"

©Johan Lolos

En vadrouille depuis 2013, l’instagrammeur a pris une route alternative et a sorti un livre. Dans "A travers les montagnes d’Europe", il nous emmène dans son backpack.

"La semaine prochaine risque d’être assez chargée pour moi." Pourtant, on lui avait proposé une fourchette de presque un mois pour faire cette interview. "ça risque d’être compliqué, je serai à l’étranger la majeure partie du temps." On se doutait que d’avoir le globe-trotter ne fusse qu’une heure pour un entretien en face à face ne serait pas chose aisée. "Et puis je pars un mois en Inde." Soupir. Mais on a plus d’un tour dans notre sac! Et Johan Lolos aussi, puisque le photographe, blogueur, instagrammeur, influenceur, destiné à vivre sa success story digitale sur internet, a décidé de sortir des sentiers battus des réseaux sociaux et… a publié un livre illustrant son voyage à travers l’Europe (il nous en avait très brièvement parlé dans L’Echo du 16 juin 2018).

Le Belge d’origine grecque, âgé de 31 ans, a fait les choses un peu à l’envers. Dans un monde où les Kindle remplacent les livres, où les plateformes d’information en continu font baisser les ventes de journaux et où les nouvelles générations ont un smartphone greffé à la main, le photographe a décidé de prendre du recul par rapport à cette frénésie numérique. Une trêve numérique? Mais pas pour la photo, par contre. Car "je suis numérique à mort", s’exclame-t-il lorsqu’on lui demande ce qu’il préfère entre l’argentique et le numérique. "J’admire les photographes qui font de l’argentique. Mais même si ça me parle énormément, par facilité, évolution technologique et contrainte budgétaire, je suis au numérique."

©JOHAN LOLOS


Et ça lui va plutôt bien. Même si toute l’aventure du "backpacker" (le nom de son compte Instagram), a commencé avec de simples photos prises avec son iPhone, lors d’un premier voyage, en Australie, en 2013. "À la base, il n’y avait aucun projet, explique-t-il. C’était avant tout pour partager mon voyage avec ma famille, mes amis. Mais il est vrai que le choix du nom ‘Le backpacker’ était un peu stratégique." L’idée était alors d’essayer de voyager grâce à des accords avec des partenaires locaux, mais sans vraiment penser devenir photographe professionnel.

Dans son sac à dos, le jeune homme transporte tout de même un reflex. Quelques cours basiques de photographie suivis lors de son cursus en relations publiques à l’Ihecs l’ont incité à investir dans "un bon appareil photo". "Après trois mois à Melbourne, j’ai commencé à poster des photos prises au reflex et j’ai immédiatement constaté que la réponse des gens était plus engagée." Et ainsi, la machine s’est mise en route.

Il s’est alors lancé dans une analyse des possibilités qu’Instagram pouvait lui offrir. "L’Australie était pionnière dans ce domaine. Il y avait déjà des photographes qui avaient quitté leur job pour vivre de ça." Johan a donc observé et constaté qu’il y avait beaucoup d’opportunités. "En bon élève, j’ai appliqué toutes les règles de l’époque, avec les bons hashtags, les bons récits, et ce dans le but d’être mentionné par de plus gros comptes." Après quatre ou cinq mois, ses efforts ont payé et d’autres plus gros comptes Instagram ont commencé à le mentionner.

Peaks of Europe

Se libérer de ses chaînes

Après un an à barouder en Australie et à bosser en tant que freelance dans la photo et en tant que webdesigner, Lolos foule le sol de la Nouvelle-Zélande. Entre 2015 et 2017, le succès de son compte Instagram définit alors énormément sa manière de voyager. "Parce que c’était ma première source de revenus. C’est en Nouvelle-Zélande que je me suis mis à temps plein à la photo." C’est le fameux permis vacances-travail qui lui permet de séjourner sur place tout en travaillant. "Il fallait que je crée du contenu instagrammable pour trouver des clients. ça a donc eu une grosse influence sur mon trip."

Johan Lolos - "À travers les montagnes d’Europe". Racine, 256 p., 39,90 euros. Note: 5/5. ©Glénat

Mais comme cité préalablement, il essaye de prendre du recul par rapport aux réseaux sociaux. "Je reçois beaucoup de critiques envers le concept en lui-même, confie-t-il. Pas du réseau social, mais du manque de créativité que ça engendre." En effet, nous voilà à peine quelques années plus tard, et ce genre de compte Instagram est, disons, monnaie courante. "Maintenant, j’essaye vraiment de faire des projets plus personnels, ou des documentaires pour éviter de reproduire la même chose encore et encore. C’est difficile, parce qu’il y a toujours le dilemme de produire du contenu qui fonctionne et qui va appâter le client, ou de sortir du mainstream, mais avec le risque d’avoir moins de clients." Ce qu’il attribue à tous les secteurs, finalement.

Alexander Supertramp 2.0

Si Johan Lolos, enfant, lançait déjà des "Cheeese!" à sa famille lorsqu’ils étaient en vacances, c’est aussi un amoureux des livres. Depuis toujours. Et c’était important pour lui de créer quelque chose de nouveau dans ce monde très digitalisé, où il y a peu de place pour la créativité. "Je ne dis pas que l’idée de faire un bouquin est nouvelle. Mais pour ma base d’abonnés, c’est quelque chose qui sort du lot. Et puis, c’est flatteur de voir son propre livre dans sa bibliothèque." Et son livre, il peut en être fier. Car nous, il nous a fait rêver. Et voyager surtout.

Et puis, pas besoin de survoler les océans en émettant des tonnes de CO2 pour voir de beaux paysages, puisque le livre se concentre sur un voyage de cinq mois à travers l’Europe. Il l’a documenté en faisant une story Instagram – une série de photos et vidéos éphémères, consultable pendant 24 heures – par jour. Sauf qu’après, ses abonnés ont un peu râlé de ne plus voir les stories et ont réclamé un best of. Vous voyez où on veut en venir? Oui, c’est de là que vient le livre. "Je le dédicace d’ailleurs à mes abonnés, car ce sont eux qui en ont eu l’idée."

©JOHAN LOLOS


À côté du partage avec ses abonnés et dans la continuité de ses projets, il aimerait se concentrer davantage sur l’humain. Sur l’une des premières pages d’"À travers les montagnes d’Europe", Lolos écrit d’ailleurs: "J’ai compris une chose durant ma pérégrination à travers l’Europe. Ce ne sont pas les destinations et les paysages qui font la réussite du voyage et le rendent mémorable, mais les gens avec lesquels vous le partagez." Johan Lolos, l’Alexander Supertramp version 2.0? En effet, dans le film "Into the wild", inspiré d’une histoire vraie, Alexander parcourt l’Amérique du sud au nord pour arriver, seul, en Alaska, où il se rend compte que le bonheur n’est véritable que s’il est partagé. Et Lolos de confirmer: "J’ai adoré voyager seul, mais mes plus beaux souvenirs sont ceux où je partais faire de la route avec quelqu’un." Il raconte ces rencontres dans son livre, à travers ses photos, ses portraits et quelques lignes.

"J’ai adoré voyager seul, mais mes plus beaux souvenirs sont ceux où je partais faire de la route avec quelqu’un."

Mais revenons sur cette histoire de CO2… Compte tenu de son influence, n’a-t-il pas peur, avec son compte Instagram, d’inciter encore plus de gens à prendre l’avion et à, n’ayons pas peur de le dire, envahir des endroits paisibles, avec tout l’impact écologique que cela a? Rappelez-vous la baie de Maya, en Thaïlande, décor du film "La plage", sorti en 1999. Victime de son succès, la plage a, en vingt ans, subi une érosion sévère et une grande partie des récifs coralliens ont été endommagés en raison de la pollution des moteurs. "C’est quelque chose que je n’aime pas expérimenter moi-même. Il y a du bon pour le tourisme local, et du mauvais pour l’environnement, mais avec une telle base d’abonnés, c’est au-dessus de ma responsabilité de faire attention à ce qui peut arriver." Il essaye tout de même, à travers ses photos, de ne pas inciter à de mauvais comportements, comme le camping sauvage, ou l’usage de drones là où c’est interdit. "Si c’est interdit, c’est qu’il y a de bonnes raisons."

Il avoue quand même que lors de son périple, il y a un endroit qu’il n’a pas voulu révéler. Histoire de le retrouver tel quel dans 2-3 ans. C’est juste à côté d’un village ultra touristique, dans un petit coin qu’on ne calcule pas du tout. À côté de… oui! Vous voyez?

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