L'ancien trader fou a payé sa dette

Il est tombé dans la potion magique du Big Bang financier des années 80 puis a chuté dans les années 90. Vingt ans après la faillite de la Barings, personne ne décrit mieux que lui les mécanismes psychiques du banquier qui part en vrille.

"I’m sorry". Ces deux mots et demi-laissés par Nick Leeson sur son desk lorsqu’il a décidé de laisser cette banque de 233 ans assumer une ardoise de 827 millions de livres, en février 1995, ont été entendus maintes fois depuis, que ce soit par la voix de traders ou de grands patrons de banque. Jérôme Kerviel, Kweku Adoboli, Fabrice Tourré, mais aussi les dirigeants de HSBC, Barclays ou RBS, qui ont dû expliquer l’affaire de la manipulation des taux d’intérêt, celle du blanchiment d’argent, celle du "fix" de 16: 00, celle du PIP (contrats d’assurance frauduleux vendus par toutes les grandes banques)…

Né le 25 février 1967. Marié, trois enfants.

Employé de banque à Coutts dès l’âge de 18 ans (1985).

Ensuite chez Morgan Stanley(1987), puis à la Barings (1989).

Départ à Singapour en 1992.Première position non autorisée dès 1992, qui rapporte 10 millions de livres à la Barings. Elle lui octroie un bonus de 130.000 livres.

En 1995, il provoque la faillite de la Barings, plus ancienne banque d’investissement britannique.

Nick Leeson a payé depuis longtemps sa dette symbolique en passant quatre ans et demi dans une prison sordide de Singapour, dont il allait être libéré suite à un grave cancer.

Droit dans le mur

Il est donc certainement injuste de le considérer encore, vingt ans plus tard, comme l’exégète de la finance folle, celui que l’on consulte pour comprendre ce qui pousse certains banquiers à perdre le contrôle et à mener toute une communauté de collègues ou de clients dans le mur. C’est injuste, et pourtant, chaque professionnel de la finance londonienne a pris le temps de lire son interview dans City AM cette semaine, vingt ans jour pour jour après le premier grand scandale de trading fou.

Nick Leeson ne parle pas vraiment de lui, il parle du génie démoniaque qui sommeille dans chaque trader de la City. "Je pensais que je pouvais tout gérer", explique-t-il dans cette interview sans langue de bois. "Je considérais la demande d’aide et de conseil comme un signe de faiblesse mais la faiblesse n’existe pas dans les marchés financiers. Il s’agit d’y être dur et fort. D’avoir le courage de ses convictions."

Ruiner Barings aurait suffi à lui assurer une certaine notoriété. Mais après avoir misé au-delà des fonds propres de la banque, Leeson s’est offert une vraie "sortie de scène", en fuyant les bureaux de Singapour de ce qui était alors la plus ancienne banque d’affaires anglaise. Pendant que la banque s’effondrait inexorablement, Leeson cavalait vers l’Europe, où il a finalement été interpellé à Francfort. A son arrivée à Singapour, où il sera jugé et condamné à six ans et demi d’emprisonnement, il apparaît en jogging avec une casquette de base-ball, goguenard, devant les caméras du monde entier.

Une fortune de 7 millions d’euros

Nick Leeson a été plus chanceux que Jérôme Kerviel, condamné symboliquement à rembourser les 5 milliards d’euros qu’il avait fait perdre à la Société Générale. Grâce à ses livres et surtout aux profits générés par le film "Trader", dans lequel Ewan McGregor reprend son rôle, ce fils de plâtrier n’a pas perdu au change après avoir dû stopper sa trop brillante carrière de trader.

Sans évoquer les récents scandales de la City, Leeson se borne à une analyse psychologique, toujours à la première personne. "J’avais une vision exaltée de la notion de succès. C’était de pouvoir être à la tête d’une structure, de prendre toutes les décisions importantes, et d’atteindre le sommet absolu." Il ajoute que ce désir avait pour corollaire une "peur de l’échec".

Cette peur a-t-elle été le déterminant de cette fuite en avant, autant que sa conséquence, dans un cercle vicieux qu’a également su décrire très précisément Jérôme Kerviel?

Le stress et le développement émotionnel sont en tout cas les thèmes principaux des réflexions de Leeson depuis quinze ans. Le côté spectaculaire de son premier ouvrage, "Rogue Trade" (1999) a fait place à une plongée plus profonde dans les mécanismes psychiques qui ont sous-tendu son action dévastatrice ("Back from the brink, coping with stress", 2005).

Premier vrai délinquant de la finance moderne, celle de l’avènement informatique, Leeson a perdu son insolence et son effronterie, et a plus probablement plus apporté à la City, depuis, que n’importe quelle star de la spéculation.

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