"L'humanité recule…" (Pascal Manoukian)

©low res

Il a tout vu, tout connu, Pascal Manoukian. Saïgon, l’Afghanistan, le Guatemala, et Sarajevo. Le Baroudeur avec un grand B, c’est lui. Photographe, réalisateur, journaliste, reporter de guerre… Et aujourd’hui, écrivain à la plume bien trempée, qui révèle à l’acide nos (immenses) failles collectives…

Son actualité, pour changer, ce n’est ni le Kivu, ni l’Iran, c’est Avignon, où il est venu quelques jours, histoire de participer à divers débats. C’est là aussi que se joue une pièce issue de son premier livre (de romancier): "Les échoués" (Don Quichotte, 2015), qui retrace l’enfer des migrations. Un jeune comédien-metteur en scène, Franck Mercadal, est venu lui demander l’autorisation d’adapter le texte pour un seul en scène en forme de coup-de-poing. "D’accord, a dit Manoukian, montre-moi quand tu auras fini." Résultat: c’est la troisième fois que Mercadal reprend le spectacle dans le saint des saints avignonnais, après un détour par Paris.

THÉÂTRE | "Les échoués"

Théâtre du Petit Louvre, Avignon, jusqu’au 28 juillet. Note: 5/5.

Virgil le Moldave, Chanchal le Bengladais, Assan le Somalien… C’est à une quinzaine de personnages différents que donne vie Franck Mercadal, avec une maestria incroyable, et une implication physique digne d’un athlète. Il est aidé par un jeu de scène en apparence minimaliste, mais qui lui permet d’incarner un passeur sans scrupule, un faiseur de faux papier, un Chinois qui refuse qu’on quitte son lieu de travail même pour manger, même pour dormir…

Ici, il ne s’agit pas de refaire la route mais de vivre de l’intérieur les premiers mois: les squats, la vie dans les bois, les promesses des autorités, la bonne volonté des Européens, les problèmes de santé bénins qui, vu le contexte, pourraient leur coûter la vie… La naïveté aussi. Et bien d’autres choses très personnelles, presque poétiques par leur absurdité et leur pertinence.

Le spectateur ressort de la salle avec l’impression vague mais persistante que tout a changé. Sa vision des migrants est devenue quelque chose de réel, d’incarné, une chose à laquelle il pourra se raccrocher, et aller puiser la prochaine fois qu’il y pensera, devant le 20 heures, en lisant un journal, ou dans la rue. Après "Les échoués", l’esprit ne peut plus se permettre d’écarter confortablement le sort de ces "nouveaux venus" d’un revers de la conscience: ils ont pris une place en nous-mêmes.

Et le résultat (voir encadré) est à la hauteur du livre. En une heure trente, nous sommes immergés dans le quotidien de migrants, dont nous sommes immédiatement les intimes. Car Manoukian n’est plus un journaliste désormais. Il s’est fait conteur. De ces contes qui, par la magie de l’écoute, vous révèlent et vous déshabillent…

Après "Les échoués", qui, chez nous, avait décroché le prestigieux Prix Première début 2016, vint le tour de ceux qui entreprennent un autre voyage: l’engagement pour une grande cause, et pour de mauvaises raisons. Avec "Ce que tient ta main droite t’appartient" (Don Quichotte 2016), on plonge dans la vie de Karim, parti rejoindre Daech. Là encore, pas de clichés, et pas de ce jugement moral préalable qui affadirait tout. Karim est sympathique, intelligent, sensible. Ce n’est pas un hypothétique "jeune des banlieues" perdu pour la cause – et gagné par une autre. Manoukian pratique la proximité et l’empathie. Pour mieux comprendre les raisons et prévenir.

"Par souci de documentation, j’ai plongé dans le net profond, j’ai écouté la propagande, et j’ai fini par la trouver intelligible. C’est comme de la pêche à la ligne: leurs messages sont disposés un peu partout et s’adressent à des gens qui vont mal, largués par des amis, par la société du travail, par leur conjoint. Il y a un point de rupture, et ça marche comme une secte qui te dit: moi, je t’aimerai." Avec les armes du romancier, avec les sentiments, les envies larvées, les complexes inconscients, Manoukian tricote son intrigue et détricote le mode de fonctionnement des idéologies qui nous aliènent. Le prédateur qui rode autour de l’élément le plus faible du troupeau pour l’isoler et lui faire accepter sa mort prochaine… L’auteur intègre à son intrigue de passionnantes questions sociétales où se mêlent acculturation, (dé)colonisation, racisme ambiant, religion et repli communautaire au nom d’une nouvelle vérité.

Les laissés pour compte

Toutes ces problématiques, l’auteur baignait dedans depuis des années lorsqu’il a délaissé l’appareil photo et la caméra pour la plume. Tout a commencé à Kaboul, où Manoukian se trouve – pas tout à fait par hasard – lorsque débute le conflit où "tout a changé": l’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1979. La fin du modèle communiste, la "création" artificielle des Talibans par les wahhabites, les prémices du terrorisme international, de la guerre d’Irak, de celle de Syrie, etc. Une période qui a fait l’objet d’un autre livre, "Aux royaumes des insoumis" (2018), qui mêle photos, souvenirs et réflexions. Pendant plus de 30 ans, le quotidien de Pascal Manoukian est donc fait de cette violence extrême. Lorsqu’il est sur le terrain, d’abord. Puis lorsqu’il dirige la prestigieuse agence Capa, qui envoie des correspondants à travers le monde entier.

©Le Petit Louvre

Ce qui attire l’œil de Pascal Manoukian dans tout ce chaos? Les laissés pour compte. Victimes d’un système en roue libre, système qui consomme les destins comme la machine consomme le fioul: sans conscience ni réelle nécessité. Après ceux qui s’échouent sur les rives du continent Europe, et ceux partis s’échouer sur un rêve de grand califat, il s’intéresse, plusieurs mois avant la vague des gilets jaunes, aux "derniers de cordée", ceux que le modèle capitaliste laisse à la traîne.

Avec "Le complexe d’Anderson", Manoukian livre un nouveau récit particulièrement poignant. Et aborde ainsi des questions politiques très actuelles avec la force et l’universalité de la fiction. Le quotidien d’un couple d’ouvriers qui vont cacher leur licenciement à leur fille, pour ne pas la perturber alors qu’elle va passer son bac "économie". Jusqu’à réviser avec elle les grands principes qui ont jalonné la lutte ouvrière au XXe siècle.

"La violence du capitalisme remonte jusqu’aux ouvriers aujourd’hui. Avant ils travaillaient très dur mais avec des garanties. Aujourd’hui, plus rien. Je me suis intéressé à cette France désindustrialisée où on n’a plus de réseau téléphonique alors que l’avenir dépend d’un coup de fil." Une nouvelle fois, Manoukian incarne ce qui ne pourrait rester que de petits sujets d’actualité. Et qui en fait, sous sa loupe, prennent soudain les accents du drame. Et il sait de quoi il parle: issu du milieu ouvrier, avec un père "ouvrier gaulliste", il fait preuve d’une tendresse, d’une précision, d’une simplicité (apparente) qui détonnent dans un milieu des lettres parfois phagocyté par le nombrilisme.

Avec Manoukian, jamais de "moi, je…" mais toujours beaucoup d’amour. Et il en faut, pour écrire le constat terrible qu’il pose, de livre en livre: sous les oripeaux du progrès, trop souvent, l’humanité recule…

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