Margaret Atwood, l'écrivaine qui vit ailleurs et demain

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À 79 ans, elle est la lauréate la plus âgée du Booker Prize, la plus prestigieuse des récompenses littéraires britanniques, qu’elle partage avec Bernardine Evaristo, première noire lauréate du prix.

C’est la seconde fois qu’elle reçoit cet honneur, que lui avait déjà valu son roman "Le tueur aveugle" en 2000. Ce livre-ci était tourné vers un passé bien réel, celui des années 1940 et 1950, mais partiellement dans une ville imaginaire, Port Ticonderoga.

Margaret Atwood a plusieurs cordes à son arc, plusieurs flèches dans son carquois, plusieurs champs d’exploration. La plume sous toutes ses formes est son pré carré, mais cette Canadienne est à la fois poétesse, romancière, critique littéraire, essayiste, enseignante, mais aussi militante de l’environnement, à une époque où cela restait l’apanage de scientifiques éclairés comme Joan Goodall, le Français René Dumont ou de marginaux.

Bernardine Evaristo, un prix partagé

Elle partage avec Margaret Atwood la dotation du Booker Prize (25.000 livres chacune). Les statuts du prix interdisent normalement de le partager mais les jurés ont jugé leurs œuvres si jumelles qu’ils ne pouvaient les séparer. Evaristo est née d’un père nigérian et soudeur et d’une mère anglaise et institutrice. Son écriture est d’abord passée par le théâtre: elle a cofondé avec deux autres femmes le Theatre of Black Company en 1982, première compagnie théâtrale dirigée par une femme noire.

Âgée de 60 ans, elle a publié avec "Girl, Woman, Other" son huitième roman. Son œuvre n’est pas traduite en français, mais gageons qu’elle le sera bientôt. Sa gémellité avec Atwood réside dans sa chronique de multiples destinées de femmes noires de plusieurs milieux et générations, sur plus d’un siècle: Amma, directrice de théâtre lesbienne; Winsome, jeune mariée à la Barbade; Hattie, fermière de Northumbrie. Un livre où elle donne une voix à celles qui, d’ordinaire, dans le cours de l’histoire, n’en ont pas. Comme Atwood, elle aime mêler les faits réels et la fiction, les réalités parallèles.

Ainsi, dès "La femme comestible", en 1969, son personnage de Marian s’identifie aux animaux que l’on chasse et refuse de manger de la viande. Politiquement engagée, elle poussait le paradoxe, elle, une anglophone, à soutenir le Bloc Québécois, parti séparatiste francophone.

Atwood est aussi une inventrice: en 2004, elle a en effet conçu le LongPen, un dispositif qui permet d’écrire à l’encre à distance au moyen d’une tablette, d’une connexion internet et d’une main robotisée. Le système permet une méthode de signature inédite, avec dialogue vidéo et audio, entre un auteur et son lecteur. Incidemment, il permit à Conrad Black, magnat canadien de la finance, propriétaire de groupes de presse et auteur à succès de dédicacer son livre alors qu’il était en résidence forcée à son domicile.

Le rouge et le noir

Chez elle, si la noirceur est souvent prégnante, c’est souvent le rouge qui est mis. Dans son roman emblématique, "La servante écarlate", elle inaugure ce qui va devenir sa griffe: une dystopie mettant en scène une société où les femmes sont écrasées. L’héroïne, elle-même membre de la caste des Servantes, se nomme Offred (Defred en français), un nom aux significations multiples: femme de Fred, mais aussi contraction d’"offered" et "of red", puisque sa tenue, celle des Servantes, est entièrement rouge, excepté un voile blanc. Cette société future est venue investir le présent puisqu’aux États-Unis, un mouvement intitulé Handmaid’s Colation est né au lendemain de l’élection de Trump, protestant contre la régression trumpienne et ses conséquences pour les droits des femmes et des minorités.

Le roman qui lui vaut ce Booker Prize partagé, "Les Testaments" (que vient de publier Robert Laffont) est une suite de "La Servante écarlate", qui éclaire le destin de Defred, en l’an 2197, au royaume théocratique de Gilead.

Il est difficile de ne pas voir en Atwood l’archétype de la liberté littéraire anglo-saxonne: une écrivaine au clavier très ample, qui ne s’interdit aucun registre fictionnel et ne se laisse pas enfermer dans des catégories, avec une profondeur imaginaire qu’aucun auteur du monde francophone ne peut offrir.

Ayant vécu à Berlin pendant la Guerre froide, elle y a puisé une observation in situ du totalitarisme. "Les sociétés devenues totalitaires l’étaient déjà dans leur fondement", en conclut-elle.

Protectrice des oiseaux
Atwood est végétarienne, régime alimentaire que lui a inspiré son observation des oiseaux au sein de la Royal Society pour la protection des oiseaux.

20 millions
Sa fortune personnelle est estimée à 20 millions de dollars, elle a écrit un opéra et ne sait pas conduire.

"Les Testaments", Margaret Atwood, Robert Laffont, 22,90 euros

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