Martin Selmayr, la main de fer de Juncker au firmament

L’emprise de Martin Selmayr, le tout-puissant chef de cabinet de Juncker, sur la Commission européenne va se prolonger après la promotion que les commissaires viennent de lui offrir.

La nomination de Martin Selmayr à la tête de l’administration de la Commission européenne – 32.000 fonctionnaires – est exceptionnelle à plus d’un titre. Jamais un personnage aussi controversé n’aura gravi aussi rapidement les échelons du Berlaymont. Le chef de cabinet allemand de Jean-Claude Juncker n’est entré à la Commission européenne qu’en 2004 et pour les standards du paquebot européen, c’est peu dire qu’il a brûlé les étapes. Le Néerlandais Alexander Italianer, qu’il va remplacer, avait passé trente ans au sein de la Commission avant d’en devenir Secrétaire général. Avant lui, l’Irlandaise Catherine Day, qui a occupé le poste pendant une décennie, était entrée à la Commission en 1979 pour en gravir un à un les échelons.

Le profil
  • 1970: Naissance à Bonn. Il étudiera le droit (U. de Genève, de Passau, King’s College, Berkeley) et achèvera une thèse sur l’euro en 2001.
  • 1998: Conseiller juridique pour la Banque centrale européenne.
  • 2001: Entre dans le groupe média allemand Bertelsmann comme conseiller.
  • 2004: Entre à la Commission européenne comme porte-parole pour la commissaire luxembourgeoise Viviane Reding.
  • 2010: Il est promu chef de cabinet de Viviane Reding, devenue vice-présidente de la Commission.
  • 2014: Il devient chef de cabinet de Jean-Claude Juncker après avoir dirigé sa campagne pour la présidence de la Commission.
  • 2018: Il est promu secrétaire général.

Mais Selmayr, que Juncker appelle lui-même "le monstre", est du bois dont on fait les flèches. Un an après avoir été envoyé à Bruxelles par son employeur, le groupe de médias allemand Bertelsmann, il entrait au service de la commissaire en charge des Médias, Viviane Reding. Il ne restera pas longtemps porte-parole, puisque lorsque la Luxembourgeoise a rempilé comme vice-présidente de la Commission, c’est lui qu’elle a choisi pour diriger son cabinet. Jean-Claude Juncker, membre du même parti que la commissaire, n’est alors "que" Premier ministre du Luxembourg. Personne ne s’étonne quand Selmayr apparaît comme chef de sa campagne pour la présidence de la Commission. Le Parlement européen entend alors peser de tout son poids pour empêcher que la nomination du futur président résulte d’un marchandage à volets fermés entre les chefs d’État et de gouvernement. On invente alors le concept de "campagne électorale" paneuropéenne, que Martin Selmayr orchestre à merveille en concoctant pour son candidat un "road trip"en bus à l’américaine.

Quand Juncker prend les manettes du Berlaymont, c’est Martin Selmayr qui dirige la transition. Il est réputé pour avoir inspiré la nouvelle architecture de la Commission européenne: une structure pyramidale dans laquelle des vice-présidents sans portefeuille coordonnent le travail des "simples" commissaires. Ce qui a notamment pour conséquence de renforcer le pouvoir d’arbitrage du président de la Commission – et de son chef de cabinet.

"Tyrannie"

Depuis, les critiques internes ont plu dans la presse sur cette organisation "machiavélique" et la "tyrannie" de son instigateur. Interrogé lors d’une conférence de presse sur les qualités de meneur d’équipe d’un homme aussi abondamment critiqué, Jean-Claude Juncker l’a défendu bec et ongles: "Lui et moi nous avons parfois des relations difficiles avec les autres commissaires ou les directeurs généraux qui veulent laisser la Commission se faire influencer depuis l’extérieur."

Selon une source européenne, Juncker avait "besoin de quelqu’un qui va garder la machine en état de fonctionnement dans les mois qui viennent", après le départ volontaire d’Alexander Italianer. Et son bras droit était le meilleur choix.

Selmayr monte donc au firmament de l’administration, ce qui annonce en principe pour lui une perte d’influence politique.

Il va devenir le 3e Secrétaire général d’une institution de l’Union (Klaus Welle est le chef de l’administration du Parlement européen et Helga Schmid dirige la diplomatie communautaire). Sa loyauté n’est pas en cause, a tenu à rappeler Jean-Claude Juncker: "Jamais je n’ai vu ni entendu Monsieur Selmayr pendant la période où il était chef de cabinet défendre avec plus d’insistance les dossiers allemands que les dossiers chypriotes ou grecs." Son successeur à la tête du Berlaymont sera libre de garder ou non le "monstre". Ce ne sera pas Jean-Claude Juncker, qui a déjà annoncé qu’il ne se représenterait pas.

Temps libre

L’homme, qui en plus de maîtriser les trois langues de travail de l’Union, a des notions d’espagnol, d’italien, de russe et de polonais, a la réputation d’être un bourreau de travail doté d’une intelligence hors pair. Son CV officiel indique que lors de ses (rares) temps libres, il enseigne le droit européen dans les universités de Passau, Saarbrücken et Krems.

Pédagogie active

Réputé tranchant, humiliant, brutal, il s’est défendu en ces termes dans des propos rapportés dans un article de Libération: "On exagère beaucoup ma brutalité, alors que la brutalité fait partie intégrante de cette maison! La Commission n’est pas une école Montessori."

Bête noire de Londres

Les premières rencontres entre Jean-Claude Juncker et Theresa May ont donné lieu à des fuites dans la presse humiliantes pour la Première ministre britannique, dépeignant l’exaspération du camp européen face à son manque de connaissances de base sur l’UE. Downing street le tient pour responsable.

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