Prudential perd son assurance profits

A qui perd gagne. L’annonce du départ de Tidjane Thiam de la direction générale de Prudential a provoqué une baisse du cours de l’assureur de 2,40%, et été saluée par les investisseurs de Crédit Suisse, dont il prendra la tête au mois de juin (l’action a gagné 6,50% à la bourse suisse). Il succédera à Brady Dougan.

L’excellente réputation de Tidjane Thiam s’explique en premier lieu par l’évolution de Prudential au cours des cinq années durant lesquelles il a dirigé le groupe fondé en 1848, qui ont vu sa valeur boursière être multipliée par trois.

Au-delà de cette performance, M. Thiam a apporté un vrai renouveau à la City, dans des proportions inédites. Cet Ivoirien a en effet été le premier homme noir à diriger l’une des cent premières entreprises britanniques cotées en Bourse. Et il ne l’a pas fait en mode mineur, en cherchant à se fondre dans le moule. Au contraire du ministre français de l’économie, Emmanuel Macron, qui a récemment expliqué combien il avait trouvé répétitif et peu intellectuel le milieu de la banque lorsqu’il travaillait à Rothschild, Tidjane Thiam semble être le parfait contre-exemple du banquier ou de l’assureur classique.

D’une carrière politique à l’assurance

Au-delà des compétences stratégiques et managériales reconnues au sein des firmes qu’il a dirigées (il était chez l’autre grand assureur britannique, Aviva, avant de rejoindre Prudential), ce neveu de l’ancien président ivoirien Félix Houphouët-Boigny présente un CV bien rempli et éclectique et a été maintes fois récompensé de prix très divers.

"Je ne me vois pas comme le représentant d’une minorité mais comme un être humain. Quand vous commencez à vous demander si ce qui vous arrive est lié à ce que vous êtes, ou au fait que vous êtes issu d’une minorité, la vie devient très compliquée."

Né à Abidjan, en 1962, Tidjane Thiam a mené de brillantes études en France (Polytechnique, où il fut également le tout premier étudiant noir, puis Ecole des Mines de Paris, et Insead) avant de revenir en Côte d’Ivoire pour diriger le Bureau national d’études techniques et de développement, puis de devenir ministre du Développement. Jusqu’au coup d’Etat de 1999, avec la chute de Henri Konan Bédié, qui marque un virage radical dans l’histoire du pays.

A près de quarante ans, Tidjane Thiam rejoint alors pour de bon le secteur de l’assurance. Pour des raisons complexes, Tidjane Thiam est très méconnu en France, alors qu’il est à la fois un symbole fort de réussite dans les minorités, et paradoxalement, l’incarnation de ces talents que l’on ne retient pas dans un pays où l’identité nationale est devenue obsessionnelle. Dans un discours de 2009, à l’Institut Montaigne, Tidjane Thiam avait témoigné avec force et émotion de cet amour à sens unique qu’il ressentait pour la France. A l’approche de la cinquantaine, il livrait toutefois "sa frustration, parfois, devant ces policiers français comme moi et qui me tutoient. Frustration de devoir m’exiler a Londres, fatigue de me cogner le crâne contre un plafond de verre parfaitement invisible mais ô combien réel. Frustration quand l’un de mes camarades d’école devenu chasseur de têtes m’avoue embarrassé, qu’il a cessé d’inclure mon profil dans ses réponses à ses clients français, parce que la réponse invariablement était: ‘profil intéressant et impressionnant mais vous comprenez…’. Tout, là aussi, était à chaque fois dans le non-dit, dans ces points de suspension."

Conseiller du Premier ministre britannique dans le Business Advisory Group, membre du conseil d’administration de 21st Century Fox aux Etats-Unis, membre de l’Africa Progress Panel, Tidjane Thiam travaille également régulièrement avec le ministère français de l’économie. Il a notamment travaillé sur de projets de partenariats économiques entre la France et l’Afrique.

Un échec: AIA

Tidjane Thiam quitte Prudential au terme de cinq années de francs succès, marquées toutefois par un échec retentissant: le rachat manqué d’AIA, la branche asiatique de l’Américain AIG. Peu après son accession à la direction générale, en 2010, Thiam avait mené une offensive de 23,4 milliards de livres, ce qui aurait été le plus grand rachat en cash de l’histoire britannique. Après l’échec de l’opération, Tidjane avait été blâmé par la Financial Services Authority, et Prudential condamné à payer 30 millions de livres pour ne pas avoir respecté les procédures liées aux OPA.

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