Vilde Frang: "Je joue chaque concert comme s'il était le premier"

Elle joue à l’instinct, n’enregistre que ce qui lui parle et conquiert les meilleurs orchestres de la planète. La Norvégienne Vilde Frang, l’une des grandes violonistes de la nouvelle génération, sera tête d’affiche du Klarafestival. Visage d’ange, archet de feu.

Sur son site internet, il y a une photo d’elle encore gamine, plantée dans des pantoufles rigolotes. Elle joue d’un petit violon pour ses nounours empilés dans un fauteuil bigarré. La version norvégienne d’une jeune fille modèle, dans un vieil album de photos délavées. Le temps a passé, mais, à 32 ans, Vilde Frang a toujours un petit air adolescent, gardant de son enfance nordique un charme juvénile, des cheveux longs pas vraiment maîtrisés et un rire insouciant. Comme si le succès mondial qui est désormais le sien l’avait happée par surprise…

Vilde Frang records Enescu: Octet in C Major

"En fait, je voulais apprendre la contrebasse comme mon papa et ma sœur. Mais ‘Dad’ a refusé. Nous avions une VW Golf avec laquelle nous partions en vacances. Impossible d’y caser trois contrebasses!" Le ton est donné, la voix désarmante. On ne se réjouira jamais assez de cette vocation artistique contrariée par un impératif automobile. Car lorsqu’elle reçoit un vrai violon, Vilde décolle. "Ce jour-là, j’ai su ce qu’allait être ma vie. Et je ne me suis plus jamais posé la question." Fanfaronnade de gosse? Pas du tout. À 13 ans, elle joue en soliste avec l’Orchestre philharmonique d’Oslo, invitée par Mariss Janssons. 13 ans, vous avez bien lu. À 20 ans, elle défend le concerto pour deux violons de Bach aux côtés d’Anne-Sophie Mutter en Europe et aux Etats-Unis. L’année suivante, elle débute avec le London Philharmonic. À 26 ans, c’est Bernard Haitink et les Wiener qui l’accueillent à Lucerne, où elle a décroché le Crédit Suisse Young Artist, succédant à Tamestit, Gabetta, Kopatchinskaya, Khachatryan… Les mécènes ont l’oreille fine.

Un monde à soi

Aligner les nombreuses conquêtes philharmoniques de la jeune Norvégienne – des Berliner au Cleveland, du Concertgebouw au Gewandhaus – serait cependant injustement réducteur, même si l’époque raffole des success-stories. Vilde Frang n’est pas du moule "people", elle qui "est née pour être musicienne". La fréquentation des géants du répertoire lui suffit, d’autant que son amour pour la musique tient de la dévotion. Il suffit de la voir sur scène – on l’a déjà applaudie trois fois en Belgique – pour se laisser convertir. Elle ne joue pas du violon. Elle est le violon – "vraiment une partie de moi" –, décuplant la superbe éloquence de son Vuillaume de 1864.

Vilde Frang - Bartók & Enescu. Warner Classics. Note: 5/5. ©Warner Classics

Sa recette, elle n’en fait pas mystère. "Pour bien jouer, il faut créer un espace dans lequel on peut être soi-même, sans se soucier du public." Face à notre étonnement, elle peaufine la démonstration: "Si l’on se préoccupe de la salle, on stresse. Je vis la musique avec tout mon corps. C’est quand elle a pris totalement possession de moi que je peux vraiment l’offrir à ceux qui m’écoutent."

Élémentaire? Peu courant en tout cas dans un milieu qui, même classique, n’ignore pas la nécessité de se vendre. "Ceux qui se produisent pour séduire se trompent de motivation", insiste-t-elle, tordant le cou à ce qu’il faut bien nommer l’ego. À ce propos, ne lui dites surtout pas qu’elle est déjà une star du violon. Parce que là, elle se crispe. "J’évite à tout prix d’avoir en permanence devant les yeux l’image que l’on me renvoie de moi. Je veux vraiment rester ce que je suis, aussi insensible que possible aux critiques comme aux éloges. Surtout aux éloges, qui m’effraient. Je joue mieux quand on n’est pas trop gentil avec moi!" On la croit sur parole, elle qui redoute le ronron des grands circuits.

"On m’a dit qu’avec le temps, j’allais acquérir une routine. Cela m’étonnerait! Je ne serai jamais en pilotage automatique. Je joue chaque concert comme s’il était le premier. Et comme s’il devait être le dernier." Car la technique n’est rien sans la musicalité. La sienne se nourrit d’intuition. "Je fonctionne à l’instinct. Je ne joue jamais une œuvre deux fois à l’identique. Un morceau de musique n’est pas un package livré sans cesse dans le même emballage."

Vitamines en chambre

Ce n’est pas sa discographie – déjà huit CD chez Warner et autant de distinctions – qui le démentira. Si l’on y croise Mozart et Tchaikowsky, la liste est longue de compositeurs moins grand public – Prokofiev, Bartók, Britten, Korngold, Nielsen… Pas très marketing? "Normal, ce sont mes pulsions qui guident mes choix." D’accord, mais pourquoi cette passion pour le XXe siècle? "Parce que la plupart de ces concertos, malgré la modernité de leur langage, sont vraiment romantiques. Cela ne veut pas dire que je n’enregistrerai pas Mendelssohn, Bruch, Beethoven, mais tant de violonistes le font si bien." Et Brahms, dont on la sait une fan viscérale? "J’ai tellement d’admiration pour lui que j’ai peur de le détruire si je le grave trop tôt. Je désire servir la musique, et non pas lui nuire! On ne doit sortir un disque que si l’on a quelque chose à dire. Faire un CD, c’est partir en mission."

"Dans la musique de chambre, pas de place pour les faux-semblants. Impossible de tricher."
Vilde Frang
Violoniste


Un Klarafestival d’enfer

Tradition respectée pour cette nouvelle édition du Klarafestival, dont la programmation de haut vol surfe sur le thème de Faust et de ses multiples déclinaisons. Côté symphonique, l’Orchestre de chambre d’Europe accompagnera Pierre-Laurent Aimard et Werner Güra (14 et 15/3) ainsi que Vilde Frang (lire ci-contre). Prestation très attendue aussi que celle de Kent Nagano à la tête de l’Orchestre de Montréal avec Marie-Nicole Lemieux (20/3). Teodor Currentzis et son orchestre MusicAeterna se lanceront, eux, dans le "Requiem" de Verdi (28/3). Grand moment encore avec la bouillonnante Barbara Hannigan, à la tête d’une version semi-scénique du "Rake’s Progress" de Stravinski (25 et 26/3). Parmi les quatuors – quatre concerts en deux jours à Flagey (18 et 19/3), on ne manquera pas les Artemis. Sonorités jazz enfin avec l’inclassable John Zorn (23/3). Une quinzaine infernale, vraiment.

Du 14 au 29 mars, à Bruxelles, Bruges et Anvers – www.klarafestival.be

La dernière qu’elle a menée à bien n’est pas passée inaperçue. Son couplage du concerto de n°1 de Bartók avec le démoniaque octuor d’Enescu est un sommet. "La musique de chambre m’offre mes indispensables vitamines! Je m’y épanouis en tant que personne. Pas de place pour les faux-semblants. Impossible de tricher." Démonstration avec ce fameux Bartók/Enescu, gratifié d’un Diapason d’or… de l’année. Il est vrai qu’Enescu, compositeur roumain et violoniste virtuose, c’est son idole. "Mon héros", lance-t-elle, guillerette. "Un aristocrate gipsy, un titan. Et en plus, il est né le 19 août, comme moi. Quelle fierté, non?" Et revoilà la petite fille aux gros chaussons, touchante de simplicité…

Alors, on lui laisse le temps d’atterrir, avant l’éternelle question sur l’avenir de la musique classique. "Oh, elle, elle ne sera jamais en difficulté. C’est l’industrie qui panique parce qu’elle voudrait vendre autant que Madonna. Cela n’a pas de sens. Ma responsabilité, c’est de faire venir les gens au concert, pas de cumuler les ‘like’. Il y a des artistes qui croient bâtir une carrière sur Instagram et Twitter. Moi, je suis allergique aux réseaux sociaux. On n’en a pas besoin quand la musique vous habite vraiment." Non, vraiment pas. D’ailleurs, elle joue désormais aussi sur son violon les concertos… pour contrebasse.

En concert le 16 mars au Concertgebouw, à Bruges.

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