Volatile insolent à la base du Penelopegate

Un peu plus d’un siècle après son envol, l’hebdo satirique agace et fascine tout autant la classe politique, étrillée à chacune de ses parutions. L’affaire Fillon n’est qu’un des nombreux scandales dévoilés par l’insolent volatile.

À bientôt 101 ans, le Canard enchaîné se déchaîne comme à son premier jour. À l’origine du scandale qui plombe la campagne et la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle, l’hebdomadaire satirique n’en est pas à son coup d’essai. Avec délectation et humour, il s’est fait une spécialité de voler dans les plumes des politiciens et hommes d’affaires peu scrupuleux. Réputé pour le sérieux de ses enquêtes, toujours fiables, et le secret de ses sources, le volatile le plus apprécié des Français est même l’un des rares titres à faire trembler la classe politique française, tous bords confondus.

Chaque mardi en fin d’après-midi, comme un rituel, les ministres, parlementaires et journalistes attendent avec appréhension et gourmandise de le recevoir en avant-première, quelques heures avant sa parution en kiosque. Cette semaine encore, il en fait la démonstration avec ses révélations à répétition sur l’emploi de Penelope Fillon à l’Assemblée nationale et à la Revue des deux mondes. Ce scandale lui permet de doper ses ventes: plus de 500.000 exemplaires se sont arrachés en deux jours.

Révélations en pagaille

Au fil de son histoire, le palmipède s’est taillé une jolie réputation grâce à son ironie, ses rubriques devenues cultes (La Mare aux canards, Le Mur du çon, Prise de bec, etc.) et surtout ses révélations. Détonnant dans le milieu de la presse française, l’hebdomadaire tient à son indépendance et à son autonomie.

en six dates
  • 10 septembre 1915: Première parution du Canard enchaîné. Un 4 pages créé par Maurice et Jeanne Maréchal. Il disparaît au bout de cinq numéros.
  • 5 juillet 1916: Le Canard Enchaîné reparaît autour de six rédacteurs et cinq dessinateurs.
  • 1942: Décès de Maurice Maréchal.
  • 1944: Jeanne Maréchal relance le titre. Il devient la propriété de ses journalistes.
  • 14 janvier 2015: Numéro spécial en hommage à son dessinateur Cabu assassiné une semaine plus tôt.
  • 6 juillet 2016: Numéro spécial pour son centenaire avec fac-similé de sa première Une.

Pour ce faire, il refuse toute publicité dans ses colonnes et se cantonne au support papier (son développement en ligne est minimal). Être sans attaches (politiques ou publicitaires) est le gage de son objectivité. Et ça marche. En 2015, il revendique une diffusion payée de 392.214 exemplaires pour un chiffre d’affaires de 24,5 millions d’euros. De quoi faire pâlir d’envie la concurrence en plein marasme.

Anticlérical, antimilitariste, anticorruption, le "volatile" comme l’appelait le général De Gaulle, a su traverser les époques sans perdre de plumes. Bien au contraire. Hier les Moisan, Escaro, Pino Zac, Lap, Effel, aujourd’hui les Pétillon, Lefred-Thouron ou le regretté Cabu ont fait les riches heures du journal, lancé en juillet 1916. Dans son premier édito, son cofondateur Maurice Maréchal précise les fondamentaux du journal qui ne varieront pas: "Le Canard enchaîné est un journal vivant, propre et libre."

Magouilles et bassesses

En rupture totale avec la presse de l’époque, le Canard naît d’un ras-le-bol, celui d’un couple de journalistes, Jeanne et Maurice Maréchal, lassé des censures et autres mensonges relayés pendant la grande guerre. Tous deux décident de lancer leur propre journal: libre, pacifiste, affranchi des idées bien-pensantes de l’époque.

Lui rédige les articles tandis qu’elle livre les premiers abonnés à vélo. Pas cher (son prix d’1,20 euro est inchangé depuis 1991), le titre séduit assez vite un lectorat conscient qu’on le trompe sur les horreurs de la guerre mais aussi sur bon nombre de sujets publics.

Très vite, le Canard se fait l’écho de scandales et magouilles politiques et économiques jusqu’alors soigneusement conservés sous le tapis. Les affaires s’enchaînent: de la mort de l’escroc Stavisky en 1934 (avec sa Une célèbre: "Stavisky se suicide d’un coup de revolver qui lui a été tiré à bout portant") à l’affaire Boulin, ministre de Giscard retrouvé noyé dans un étang en 1979, en passant par les diamants de Bokassa, les frais de bouche de Chirac en 2002 sans oublier les désormais célèbres affaires Clearstream et Bygmalion, le Canard ne connaît pas la crise. Chaque semaine, rendez-vous est pris pour débusquer les turpitudes et bassesses des gouvernants. Avec humour et malice à l’image de sa devise: "Tu auras mes plumes, tu n’auras pas ma peau."

En bref

L'Affaire Papon

En 1981, le Canard enchaîné révèle le rôle joué par Maurice Papon, ancien ministre de Valéry Giscard d’Estaing, dans la déportation des juifs quand il était secrétaire général de la préfecture de Gironde. Il sera inculpé en 1983 de crimes contre l’humanité et condamné en 1998 à dix ans de réclusion criminelle.

Le parti pris d'en rire

La ligne du Canard reste fidèle à la personnalité de Maurice Maréchal, son cofondateur. "Quand quelque chose me scandalise, mon premier mouvement, c’est de m’indigner. Mon second, c’est d’en rire. C’est plus difficile, mais c’est plus efficace!", disait-il.

Un scoop en diamants

En 1979, le Canard révèle que le président Valéry Giscard d’Estaing s’est fait offrir des diamants par le dictateur et empereur centrafricain Jean-Bedel Bokassa. Valéry Giscard d’Estaing tente de se défendre, sans grand succès. Deux ans plus tard, il perd l’élection présidentielle face à François Mitterrand.


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