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analyse

Les élections françaises vues par les marchés

©AFP

Jamais les marchés financiers n’avaient suivi les élections présidentielles en France avec autant d’intérêt et de nervosité. Depuis plusieurs mois maintenant, la moindre information, l’énième rebondissement susceptible de changer la donne provoque une réaction immédiate des investisseurs.

On a parlé du "risque Marine Le Pen", de "l’effet Bayrou" et "l’effet Juppé" sur l’euro/dollar, du "risque Jean-Luc Mélenchon"… À croire que toutes les grandes figures politiques françaises pouvaient déclencher une crise d’asthme sur les marchés.

"Les investisseurs sont extrêmement focalisés sur les élections présidentielles en France, qui sont perçues comme le risque majeur à l’heure actuelle. Ce n’est pas la première fois qu’ils s’intéressent autant à la politique, mais c’est bien une première pour les élections françaises."
Isabelle Mateos y Lago
global macro investment strategist chez BlackRock

Pourquoi un tel intérêt? Pour une question d’agenda d’abord. L’année 2017 est marquée par de nombreux événements politiques qui pourraient impacter davantage l’économie que par le passé. 2016 a déjà réservé son lot de surprises avec le Brexit et l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche. Comme l’explique Bernard Keppenne, économiste en chef de CBC Banque, les marchés financiers font face à des incertitudes qu’ils savent plus anticiper. " Le Brexit a clairement mis en évidence le fait qu'on ne peut plus se fier aux sondages. Et avec l'élection de Donald Trump, on ne peut plus se fier sur ce que l'on appelle "l'électoral normal". Il n'y a plus d'électorat normal ". Ces certitudes devenues obsolètes, les marchés financiers sont "complètement déboussolés".

"D'autre part, le second tour est très hasardeux. Il est difficile de savoir quels seront les deux candidats retenus. Tout est ouvert. Depuis le début de la Ve République, on n’a jamais connu cela ".
Bruno Colmant
Degroof Petercam

Le fait politique a en fait pris de l’importance depuis la crise économique et financière de 2008. Les banques sauvées par les États et la politique monétaire ultra-accommodante des banques centrales ont resserré le lien entre les pouvoirs publics et les marchés financiers. "Aujourd'hui, l'économie tend vers une économie mixte plutôt qu'une économie de marché. D'où l'importance relative des phénomènes politiques", estime Bruno Colmant, responsable des recherches économiques pour Degroof Petercam. Mais l’économiste pense également que les élections françaises sont singulières cette année. " Elles sont en fait caractérisées par trois choses que l'on ne connaissait pas auparavant. D'abord, elles sont de nature plébiscitaires. Ce sont des personnes qu'on élit plutôt qu'un programme. Deuxièmement, il n'y a aucun appareil de parti qui est en bloc derrière un seul candidat. Ce qui veut dire que cela constituera un problème de composition de majorité, quel que soit le candidat élu." 

Un cas pour la France, un événement mondial

La nervosité des marchés financiers s’est d’ailleurs amplifiée ces deux dernières semaines. L’indice Global Economic Policy Uncertainty – créé en 1997 par des universitaires américains et qui mesure l’incertitude économique en compilant données politiques et économiques – évolue à un sommet historique. Plus spécifique à la France, les CDS (credit default swap) rattachés à la dette française ont retrouvé leur niveau d’il y a quatre ans. En cause, la forte remontée de Jean-Luc Mélenchon dans les sondages. " Avant, les marchés financiers n’étaient pas autant focalisés sur le premier tour. Le scénario était clair pour eux: Emmanuel Macron et Marine Le Pen s’affronteront au second tour. Mais nous sommes désormais face à une course à la présidence avec 4 grands candidats, et surtout avec une possibilité de voir un second tour entre les deux extrêmes. Ce risque (estimé à 20-30%) est trop élevé pour que les investisseurs soient sereins ", explique Isabelle Mateos y Lago.

Le spread FR-ALL sur un an ©Bloomberg

Les deux candidats " extrêmes " se sont plus ou moins déclarés ouvertement en faveur d’une sortie de la zone euro et/ou de l’Union européenne. Or un " Frexit " et un retour au franc français signifieraient tout simplement un défaut de paiement du pays. Un événement hypothétique – encore improbable il y a quelques années – qui inquiète grandement les investisseurs internationaux. À titre d’exemple, les Japonais n’ont jamais autant fui la dette française alors qu’ils en sont plutôt friands. Selon les chiffres de la Banque du Japon, les gestionnaires ont vendu pour quelque 13,4 milliards d’euros d’obligations françaises en février. Et le phénomène est aussi visible en France. La société de gestion Carmignac a annoncé cette semaine ne plus détenir de dette française dans la perspective du premier tour. Une fuite générale qui a provoqué un net élargissement du spread (différentiel entre deux taux) franco-allemand. Et même s’il reste à un niveau plus faible que lors de la crise des dettes souveraines en 2012, cela nourrit les craintes des observateurs pour l’avenir économique de la France.

Au-delà de l’aspect franco-français de l’événement, l’échéance électorale est aussi perçue comme " vitale pour l’avenir de l’Europe " et de la monnaie européenne. La sortie de la France – l’un de ses pays fondateurs - pourrait également être imitée par d’autres pays voisins et ainsi provoquer un éclatement de la zone. Ce que redoutent le plus les marchés financiers. Prudents, les investisseurs se ruent dans les valeurs dites " de refuge ", tels que le Bund allemand, les bonds du Trésor américains, le yen, l’or… Les banques centrales suisse et danoise ont toutes les deux dû intervenir sur leur devise respective pour contrecarrer leur trop forte remontée face à l’euro.

Besoin d’un couple franco-allemand solide

Emmanuel Macron, candidat du mouvement "En Marche!" ©REUTERS

Pourtant, l’Europe se porte plutôt bien. Les indicateurs macroéconomiques publiés ces dernières semaines montrent une reprise de la croissance chez nous. De nombreux économistes estiment que le momentum est idéal pour mettre en place des réformes dont notre économie a besoin. Mais " l'Europe ne pourra avancer que si nous avons un couple franco-allemand solide ", affirme Bernard Keppenne. " La France a également subi (encore ces dernières années) le plus grand phénomène de désindustrialisation par rapport aux autres pays européens. Il y a un retard énorme. Ce qui veut dire que le nouveau président va devoir mener des réformes, qui pourraient donner une nouvelle dynamique à l'Europe. S'il rate cet objectif ou s'il n’en veut pas, le risque est clairement énorme pour l'Union européenne en tant que tel ". C’est pourquoi les marchés financiers penchent en faveur des deux candidats vus comme les plus pro-européens : Emmanuel Macron et François Fillon.

Isabelle Mateos y Lago estime de son côté que les investisseurs prennent également en considération le candidat" qui a le plus de chances de mettre en place son programme ". " Même si Emmanuel Macron a un profil plutôt pro-européen, ils sont sceptiques quant à sa capacité de mobiliser une majorité parlementaire ".

Si les électeurs en décident autrement, la réaction des marchés risque d’être violente lundi matin. Dans l’attente (nerveuse) des résultats du premier tour, c’est encore et toujours l’attentisme qui règne sur les marchés financiers. L’indice phare de la Bourse de Paris, le Cac 40 , a évolue ce vendredi sur une note stable, rare place européenne à terminer dans le rouge.

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