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"Le ralliement de Le Maire à Macron n'est pas une trahison, c'est une innovation"

Bruno Le Maire a fait campagne à Evreux tout en occupant, à Bercy, ses nouvelles fonctions de ministre de l’Économie. Battu aux législatives, il devrait quitter le gouvernement Philippe. ©AFP

Certains "nouveaux amis" d’Emmanuel Macron jouent gros aux législatives de dimanche. C’est le cas du ministre de l’Économie Bruno Le Maire, symbole du ralliement d’une partie de la droite au nouveau président. Il joue son poste chez lui, à Évreux (Eure).

Évreux retient son souffle. "Je ne vois pas l’intérêt d’élire Emmanuel Macron le 7 mai et de ne pas lui donner de majorité à l’Assemblée le 18 juin." Accoudé au bar du Relais de la Poste en plein cœur d’Évreux, Xavier, 49 ans, résume en une phrase la pensée de certains habitants de la ville. Critique à l’égard du programme "très marketing" du nouveau président, ce chef d’entreprise spécialisé dans la maintenance du matériel de restauration n’est pourtant pas blasé, loin de là. Il se dit seulement pragmatique.

"Je ne vois pas l’intérêt d’élire Emmanuel Macron le 7 mai et de ne pas lui donner de majorité à l’Assemblée le 18 juin."

Dans cette première circonscription de l’Eure, le député Les Républicains (LR) sortant, Bruno Le Maire (BLM), a rejoint la majorité présidentielle en intégrant le gouvernement d’Édouard Philippe à la prestigieuse fonction de ministre de l’Économie. En tournant sa veste, il a de fait été exclu des Républicains et joue désormais son maintien au gouvernement à sa réélection dans ce fief de la droite. Car comme l’a prévenu Emmanuel Macron, les ministres battus aux législatives devront rendre leur tablier.

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Le FN en embuscade

Réélu en 2012 sous l’étiquette UMP (rebaptisé depuis Les Républicains) avec 58% des voix au second tour des législatives, le cas de Bruno Le Maire symbolise la droite ralliée à Macron, cette frange d’élus dits "Macron-compatibles" prêts à "collaborer", à appliquer un programme bien différent de celui prôné par leur candidat à la présidentielle François Fillon. Né à Neuilly-sur-Seine, BLM comme on le surnomme là-bas, joue gros dans cette circonscription que lui a "offerte" Jean-Louis Debré avant de rejoindre la présidence du Conseil constitutionnel. D’autant que ses militants ont jusqu’à il y a peu battu le pavé sous la bannière LR…

De quoi déboussoler les électeurs de cette circonscription qui regroupe la moitié du centre-ville d’Évreux – plutôt bourgeois malgré quelques HLM – et de multiples communes rurales avec les cantons de Breteuil, Pacy-sur-Eure, Saint-André de l’Eure et Verneuil-sur-Avre. Au total, près de 130.000 habitants, plutôt de droite, qui au final n’y comprennent plus grand-chose. Qui dit zone rurale, dit aussi une forte présence du Front national (FN), soutenue par un vote agricole massif. Au premier tour de la présidentielle, François Fillon a fini deuxième avec 20% des voix, derrière Marine Le Pen à 30%. Au second tour, celle-ci a réuni plus de 45% des suffrages, soit dix points de plus que sa moyenne nationale! Pas de quoi rassurer Bruno Le Maire. Le ministre se dit d’ailleurs assez prudemment "confiant" sur sa réélection, sans trop s’attarder. Il y a dix jours, le Premier ministre normand Édouard Philippe, ex-LR lui aussi, est venu le soutenir dans sa campagne. Les deux hommes ont reçu un excellent accueil même si le nuage noir de la trahison n’est jamais loin. "C’est un traître! Comment expliquer son revirement, si ce n’est pour un maroquin?", s’énerve un retraité à la terrasse d’un café, résolu à s’abstenir. "Je me demande bien ce que va voter notre maire Guy Lefrand, membre des Républicains et ami de Le Maire, il a été son suppléant!", glousse son voisin le nez dans son Perrier. Si lui aussi ne compte pas voter dimanche, il est persuadé que dans le secret de l’isoloir, son maire va "faire primer l’amitié sur le parti".

Le Maire, un traître?

À l’image du climat, l’ambiance est orageuse à Évreux. Connue pour sa cathédrale gothique Notre-Dame, la ville, préfecture du département de l’Eure en Normandie, est pourtant d’habitude bien tranquille, nichée dans la vallée de l’Iton, un sous-affluent de la Seine, loin de la bruyante capitale pourtant à seulement cent kilomètres de là. Les heures s’écoulent doucement, aimablement rythmées par le beffroi, la Tour de l’Horloge (XVe siècle) qui fait face à un grandiose Hôtel de ville. Non loin, le bruit des pelleteuses en plein travail le long de la longue artère du Docteur Oursel gâche un peu l’effet carte postale. "C’est un gros chantier, bien embêtant pour nous car il fait fuir les clients mais bon, on ne peut pas râler si c’est pour embellir la ville", remarque un commerçant.

Évreux a l’habitude des travaux: le centre-ville a dû être presque entièrement reconstruit après les bombardements (allemands puis américains) de la Seconde Guerre mondiale. Comme dans la rue Joséphine à quelques pas, ce qui frappe le badaud, c’est le nombre impressionnant de petites boutiques aux portes closes, les devantures bâchées, bariolées de pancartes à vendre ou à louer. À l’image de nombreuses villes de provinces françaises, les petits commerces pâtissent de la concurrence des grands distributeurs installés en périphérie. Difficile de parler vraiment d’effervescence donc dans les rues.

Il prend un risque

Sauf peut-être au seuil d’une boutique, en réalité la permanence LR de Jean-Paul Legendre, investi pour la deuxième circonscription de l’Eure. Aidée d’une amie, Lysiane Bandelier met sous pli des tracts à l’effigie du candidat. Conseillère municipale LR déléguée au Logement, elle donne de son temps libre pour soutenir la campagne d’un membre de son parti. Est-ce à dire qu’elle va voter LR? Électrice dans la première circonscription, celle de Le Maire, elle hausse les épaules. "François Baroin (chef de file LR, NDLR) parle de trahison mais pour moi, le ralliement de Bruno n’est en rien une trahison mais au contraire une innovation: pourquoi ne pas prendre les compétences où elles sont? C’est ce qu’a fait Macron et ça n’a jamais été fait." Élue LR depuis seize ans, elle refuse d’être étiquetée "macroniste" mais entend clairement voter pour Le Maire, quel que soit le candidat de son parti en lice. "Il prend un risque en se représentant mais il sait aussi qu’aux législatives, on vote avant tout pour une personnalité que l’on connaît et apprécie."

Et Coumba Dioukhané? L’adjointe à l’Enfance et à l’Éducation dans l’équipe du maire LR Guy Lefrand a été investie en dernière minute par LR en riposte au ralliement de Le Maire à En Marche!. Avec elle, ils sont 16 candidats à affronter le ministre dimanche. "Oh, je la connais bien, c’est une bosseuse, très appréciée mais mon cœur et ma raison penchent pour BLM." Et de rappeler qu’en son temps, le député Jean-Louis Debré avait permis, en tant que ministre de l’Intérieur, de dénicher l’enveloppe nécessaire pour refinancer l’hôpital d’Évreux… "Avec BLM se joue aussi le rayonnement de la ville, du département", souligne-t-elle.

Pas une "élue vitrine"

Sa rivale LR Coumba Dioukhané n’a pas non plus sa notoriété. Même au pied de la mairie, peu la connaissent et certains pensent encore que Le Maire est leur candidat LR! Cette mère de famille d’origine sénégalaise est pourtant élue d’Évreux depuis 2001. "Je connais bien Bruno Le Maire, je l’ai suivi de son poste aux Affaires européennes à son ministère de l’Agriculture et je regrette son départ", soupire-t-elle. "Mais quand on appartient à une famille politique, c’est au nom de valeurs et convictions que je ne suis pas prête à brader… Et il était hors de question pour moi de laisser cette circonscription sans candidature LR."Pugnace, Coumba Dioukhané s’agace aussi de cette "démarche personnelle alors même qu’il critiquait Macron et son programme ces dernières semaines!" " Moi, je suis le contraire d’une élue vitrine, je suis chaque jour depuis seize ans sur le terrain à régler des problèmes d’emploi et de formation… Mon programme se veut une alternative au FN, à ses solutions extrêmes comme de sortir de la PAC alors même que les agriculteurs, très présents ici, ne pourraient s’en priver."

Consciente de la débâcle de la droite comme de la gauche, la candidate FN, Fabienne Delacour, est à l’offensive depuis plusieurs semaines. La conseillère régionale de l’Eure vise principalement l’électorat LR déçu. "Les électeurs en ont assez de ne voir les politiques qu’au moment des élections, ils en ont ras-le-bol des trahisons entre Le Mairequi trahit François Fillon et celui-ci qui trahit les Français… Ils veulent du changement et c’est exactement ce que nous leur proposons." Verdict dimanche.

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