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Les enjeux d'une présidentielle hors norme

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Jamais deux sans trois? Après Trump et le Brexit, quelle "surprise" réservent les urnes françaises dimanche? Depuis quelques jours, impossible d’aller acheter sa baguette ou son journal sans que la présidentielle ne soit évoquée. Elle est sur toutes les lèvres, chacun s’interrogeant sur son issue. Jamais une élection présidentielle n’a été autant incertaine. Ces enjeux n’ont pourtant jamais été aussi essentiels dans la construction du monde de demain.

1-La fin du bipartisme?

Aussi incroyable que cela puisse paraître, il est possible que les deux grands partis structurant la gauche et la droite française soient exclus dimanche soir du second tour. Et l’irruption d’un nouveau clivage, social (et même sociétal : ouvert versus fermé, pour ou contre à l’instar du vote en faveur du Brexit) au détriment du traditionnel clivage politique en serait la principale cause. Pour Stéphane Rozès, directeur de Conseil analyses et perspectives, ce nouveau clivage pourrait être aussi interprété comme "national".

Ce nouveau positionnement permet à certains candidats d’incarner le renouvellement. Marine Le Pen considère ainsi que le "vrai clivage aujourd'hui est entre les patriotes et les mondialistes" tandis que Emmanuel Macron le voit davantage comme deux tendances, l’une "progressiste" l’autre "conservatrice". Les Français semblent leur donner raison : selon le dernier baromètre de la confiance politique Cevipof-Opinionway, 75% des Français estiment qu' "aujourd'hui, les notions de gauche et de droite ne veulent plus dire grand-chose".

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Est-ce à dire que le clivage droite-gauche est mort? Sans doute pas. Mais il est clair que cette élection présidentielle, déjà marquée par un fort courant dégagiste (Sarkozy, Juppé, Hollande, Valls…), amorce un tournant dans l’histoire politique française. Très clairement, les partis traditionnels ne correspondent plus aux attentes des Français. Tout comme l’alternance politique montre ses limites, le gouvernement fraîchement élu défaisant ce que le précédent a mis des mois à faire voter pour finir avec des demi-réformes peu efficaces et décevantes. Assoiffé de nouveauté, l’électorat ne craint pas de franchir des frontières inconcevables auparavant. Preuve en est, l’absence de probité du candidat de la droite François Fillon a permis au candidat d’extrême gauche Jean-Luc Mélenchon d’étoffer ses voix.

2-Quelle société demain?

L’avenir de la société française est au cœur de cette présidentielle. Environnement, santé, temps et organisation du travail, nouvelles technologies… Rarement une campagne ne présente aux Français une telle diversité de propositions avec à la clé, chaque fois, un enjeu sociétal. Pour la première fois, les candidats se sont emparés de thématiques aussi disparates que la lutte contre les perturbateurs endocriniens, le burn-out, l’alimentation bio, la morale en politique jusqu’au versement d’un revenu universel d’existence pour améliorer le quotidien des Français.

 

Crise oblige, les candidats ont dû innover pour rompre avec les programmes récurrents du passé souvent axés sur le seul pouvoir d’achat. Ne soyons pas dupes non plus, il y a aussi une large part de populisme dans ces sujets, ce besoin de se démarquer de ses rivaux et de plaire au plus grand nombre d’électeurs possible. Il n’en reste pas moins que les débats - dont ceux des primaires de la droite et de la gauche - ont montré une grande disparité des visions de la France de demain.

 

Au final, deux modèles de société, fondés sur le rejet du système actuel, ont largement dominé: un modèle anti-européen et un autre, basé sur la refondation de la Constitution. Le premier a été largement exploité par les extrêmes qui voient dans une sortie de l’euro voire de l’Union le seul moyen de restaurer la souveraineté du pays. Marine Le Pen en a fait "un enjeu de civilisation de cette présidentielle" en associant euro et mondialisation. Quant au second modèle, il s’agit tout bonnement de tourner la page de la Ve pour créer une VIe République. Porté par Jean-Luc Mélenchon et dans une moindre mesure Benoît Hamon, ce modèle vise à réduire la prééminence de la figure présidentielle et à instaurer un contrôle populaire permanent (via référendum).

 

3-Les législatives

À peine l’obstacle de la présidentielle franchi, le ou la candidat(e) élu(e) s’apprête à en affronter un second tout aussi périlleux. Mis à part le candidat de la droite et du centre, peu sont en état de relever aujourd’hui le défi des législatives des 11 et 18 juin. Empêtré dans ses affaires d’emplois supposés fictifs, François Fillon en a d’ailleurs fait judicieusement son principal argument de campagne : "Je suis le seul à pouvoir disposer d’une majorité cohérente pour gouverner", répète l’ancien premier ministre.

 

Dans les faits, il ne devrait pas avoir de mal en effet à rassembler une majorité absolue (289 députés sur 577) dans l’hémicycle. Il dispose d’un socle solide de députés, constitué par ceux de son parti, Les Républicains, et les centristes de l’UDI. Et les deux formations ont déjà arrêté leurs futures investitures lors d’un récent conseil national. Pour autant, rien ne dit que Fillon aura l’autorité suffisante pour faire voter ses lois sans encombre et tenir l’Assemblée durant cinq ans.

"Si Emmanuel Macron devient président de la République, la logique d’un désir de confirmation jouera aux législatives... Les Français ne voteront pas pour une cohabitation."
Jérôme Sainte-Marie
Politologue - PollingVox.

Faute d’y parvenir lui-même, François Hollande en a payé le prix fort, contraint d’user de l’article 49-3 pour passer en force ses textes face à des frondeurs pourtant issus de sa propre majorité. La situation est encore plus délicate pour Marine Le Pen, Emmanuel Macron et Jean-Luc Mélenchon. Rien ne dit qu’ils parviennent à transformer leur victoire présidentielle en majorité parlementaire.

Parmi ces trois candidats, seul Emmanuel Macron pourrait sortir son épingle du jeu, notamment parce qu’il a pris soin d’ouvrir ses investitures pour moitié à la société civile. "Si Emmanuel Macron devient président de la République, la logique d’un désir de confirmation jouera aux législatives... Les Français ne voteront pas pour une cohabitation", assure dans la presse française le politologue Jérôme Sainte-Marie, fondateur de la société d’études PollingVox. Son collègue Emmanuel Rivière (Kantar TNS) est plus prudent : "Il se peut qu’(…) Emmanuel Macron, qui mène une campagne très personnalisée, ne bénéficie pas aux législatives d’une forte prime au vainqueur, compte tenu des fiefs LR et PS encore nombreux sur le territoire". Quant à Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, aucun des deux n’a encore réuni les 577 candidatures nécessaires pour publier une liste aux législatives.

4-L’économie française

Dans le sillage du Brexit et de l'élection de Donald Trump, la grande crainte des acteurs économiques est d’assister dimanche à la percée d’un candidat en faveur de la sortie de l'Union européenne. Ou pire encore, de de voir s’installer un scénario "à l'espagnole" ou à la "belge" avec une absence de majorité à l'Assemblée nationale après les élections législatives de juin, avec à la clé un blocage politique.

 

A en croire certains analystes, la situation est plus périlleuse encore qu'en 1981 avec l’arrivée au pouvoir de la gauche mitterrandienne. Le yoyo boursier du CAC40 ces derniers jours atteste de la fébrilité des marchés. Le gros hic pour les analystes et chefs d’entreprise est de constater que dans le match à quatre qui se profile, deux seulement assument l’économie de marché, la mondialisation, l’Europe, l’entreprise. Inquiet, le patronat vient à sont tour de tirer la sonnette d’alarme.

"La présence d’un parti extrémiste au second tour des élections présidentielles - pour la deuxième fois en quinze ans - nuira définitivement à la crédibilité économique et politique de la France, qui n’est déjà pas bien forte…"
Marc Touati
Economiste

Les programmes économiques de Marine Le Pen, Jean-Luc Mélenchon et Benoît Hamon donnent des sueurs froides au patron des patrons Pierre Gattaz : "Voter pour l'un d'entre eux, c'est la ruine du pays assuré et un appauvrissement de la population française". Leurs programmes sont "meurtriers pour l'économie". A commencer par leur "euroscepticisme". "C'est un contresens complet… Ce n'est pas l'euro qui a fait progresser la dépense publique à 57 % du produit intérieur brut. Idem, ce n'est pas la monnaie unique qui a créé les 3 600 pages du Code du travail. Or, le problème numéro un de la France, c'est la compétitivité de ses entreprises et le manque de souplesse de son marché du travail".

©Bloomberg

Sur les onze projets économiques, le Medef n’en retient qu’un susceptible de redresser l’économie française, c’est sans surprise celui pro-business de François Fillon. De son côté, le monde entrepreneurial est plus partagé. Il privilégie deux scénarios : la victoire de François Fillon également et celle d’Emmanuel Macron avec toujours la même incertitude quant à la capacité de l'ancien ministre de l'Economie à dégager une majorité claire au Parlement.

Le FMI, qui vient de rehausser ses perspectives de croissance mondiale pour 2017 (à 3,5%), a lui aussi exprimé son inquiétude. "Il y a, c'est évident, une incertitude sur le résultat de l'élection, une préoccupation croissante", a assuré la patronne de l'institution, Christine Lagarde. La France compte par son rôle dans le monde, par le poids de son économie dans l'euro et parce que certaines idées viendraient y perturber l'architecture même de l'Union européenne".

Dans son rapport, le FMI va plus loin en assurant que l'embellie de l'économie mondiale est menacée par la tentation croissante "de repli sur soi" économique, qui s'est manifestée avec la victoire du Brexit et celle de Donald Trump aux Etats-Unis. "Une importante menace vient d'un virage vers le protectionnisme conduisant à une guerre commerciale", prévient le chef économiste du FMI, Maurice Obstfeld. Ce que résume à sa manière l’économiste Marc Touati : "La présence d’un parti extrémiste au second tour des élections présidentielles - pour la deuxième fois en quinze ans - nuira définitivement à la crédibilité économique et politique de la France, qui n’est déjà pas bien forte…".

5-L’Europe

Mal-aimée, l’Europe a été particulièrement attaquée pendant cette élection. Pour la première fois, une majorité de candidats - huit sur onze - prône la sortie de l’euro et/ou de l’Europe. Du jamais vu. Dans le même temps, l'enjeu européen a longtemps été oublié des débats. Faute de temps d’antenne lors des émissions télévisées, mais surtout faute de volonté politique. Il est vrai qu’en France, le sujet reste accessoire, peu maîtrisé même par les politiques.

 

Est-ce à dire que l’Europe n’intéresse pas le ou la futur(e) présidente ou même les Français? Bien au contraire, les Français sont en majorité favorables à rester dans l’Union, dans l’euro et même à plus de 60% à renforcer ses pouvoirs régaliens. Quant aux candidats, ils ont tous développé comme il se doit leur "chapitre" sur l’Europe avec moultes "propositions" assaisonnées, pour les anti, de référendum et/ou d’un Frexit selon les cas.

 

Comment expliquer alors que ces mêmes Français placent les anti-européens Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en tête des quatre principaux candidats? Sans doute parce que ces deux candidats n’hésitent pas à opposer souveraineté nationale à l’Europe, comme si la France perdait toute son autorité en devenant européenne. Cette confusion, habilement entretenue, est liée à l’histoire même de la présidentielle française, à ce qu’elle incarne aux yeux des Français.

 

Cette élection est avant tout un rendez-vous national, la fameuse "rencontre d’un homme et d’un peuple" selon la volonté du Général de Gaulle. Cette fiction qui entoure ce scrutin, clé de voûte des institutions françaises, est unanimement respectée depuis la réforme de 1962 instaurant l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Et l’Europe n’y a toujours pas sa place. Cette élection doit, à l’inverse des valeurs collectives européennes, conforter la vision d’un homme ou d’une femme appelée à prendre les rênes d’une des plus grandes puissances du monde et la diriger d’une main vaillante. Et tant pis si la place de la France a récemment reculé dans ce classement. Cette mythologie gaullienne au relent monarchiste a toujours séduit les Français. Et depuis cinquante ans, à chaque élection, on lui ressert le même plat et il l’accepte volontiers.

"La vérité, c'est que cette élection est bien plus importante que ce que vous pourriez croire, explique-t-il à ses téléspectateurs. Le destin de l'Europe est aux mains d'un pays".
John Oliver
Humoriste américain

L’enjeu européen de cette présidentielle est pourtant essentiel. Il n’a même jamais été aussi crucial. A l’heure du Brexit et des visées protectionnistes de Donald Trump, l’Union européenne a entre ses mains une carte maitresse, l’opportunité historique et inédite de devenir une grande puissance politique, économique et sociale capable de faire valoir les intérêts et principes des Européens dans un monde déchiré, marqué par le déclin de l’Occident.

En élisant son président, la France va immanquablement peser sur l’avenir de l’Union. Selon son vote, elle peut choisir de signer son repli ou au contraire de lui offrir un souffle nouveau, celui qui lui manque actuellement : la capacité de s’organiser en grande puissance, interlocutrice incontournable auprès des autres puissances (Etats-Unis, Asie, Russie, Chine, Syrie…) pour résoudre les défis économiques, sécuritaires, géopolitiques et sociaux notamment. L’Union européenne est à la croisée des chemins, elle peut être dopée par une politique française pro-européenne ou, ironie de l’histoire, se voir freinée, paralysée, par l’un de ses principaux instigateurs.

 

Conscient du danger, François Hollande a tardivement la semaine dernière tiré la sonnette d’alarme. Il a été suivi depuis par le nouveau président allemand, Frank-Walter Steinmeier. Mais c’est un humoriste américain, John Oliver, qui résume sans doute le mieux la situation : "La vérité, c'est que cette élection est bien plus importante que ce que vous pourriez croire, explique-t-il à ses téléspectateurs. Le destin de l'Europe est aux mains d'un pays".

French Elections: Last Week Tonight with John Oliver

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