interview

"On a un problème français"

©Vranken

L'Echo a passé trois heures avec le président fondateur du groupe Vranken, le numéro deux du champagne dans le monde. Paul-François Vranken n’a plus grand-chose de liégeois. Sauf son franc-parler.

On a eu beau tendre l’oreille, voire les deux, pas un souffle d’accent à l’horizon, pas l’ombre d’un "oufti", pas même une syllabe qui se traînerait, plus lente, vestige d’un phrasé célèbre dans le monde entier et que l’Unesco ferait bien de classer sans attendre: l’accent liégeois. "C’est la première chose que j’ai faite quand je suis arrivé en France, reconnaît-il. Je me suis employé à effacer toute trace de mon accent liégeois. Personne n’aurait pu dire que j’étais belge ou liégeois, et je les ai tous pris par surprise, ils ne l’ont découvert que vers 1988 quand un journal belge l’a écrit." Et il sourit du bon tour qu’il a joué aux Français.

Il est 9 heures ce mardi de la semaine dernière, et le roi est juché sur le haut de son perron. Dans une ville qui a vu défiler le couronnement de 33 monarques, avouez, cela a de la gueule. Du haut de son escalier, donc, c’est 1000 ans d’Histoire qui vous contemplent. Ou presque. Paul-François Vranken (69 ans) est le roi de Reims et c’est un Liégeois – appellation d’origine contrôlée (et certifiée conforme).

On ne va pas vous faire l’affront de retracer le parcours de celui qui débarqua un jour des seventies en Champagne et qui, are après are, hectare après hectare, parcelle après parcelle, bâtit un royaume fait de pinot noir et de chardonnay. À la tête, désormais, du deuxième plus gros pourvoyeur en champagne au monde (derrière l’inaccessible Moët et Chandon), Vranken compte plus de 300 hectares de vignobles champenois. Son groupe (300 millions de chiffres d’affaires en 2016) possède des vignobles sur trois continents du Japon à la Nappa Valley en passant par le Portugal, les affaires – et la fortune personnelle (250 millions d’euros) –, vont bien. Merci pour lui.

Dans sa besace, également, le domaine historique de la veuve Pommery au cœur de Reims, ses kilomètres de crayères souterraines où sont stockées les dizaines de milliers de bouteilles. Et il y expose de l’art contemporain – sa marotte – jusqu’à en faire la seconde place la plus importante en France, derrière la fondation Cartier.

Les affaires vont bien, écrivions-nous.

Ventes en berne

Enfin, c’est vite dit. Ce matin-là, donc, devant un café et un croissant, dans la bibliothèque de la demeure Pommery – si ce n’est Versailles, cela y ressemble furieusement –, Paul-François Vranken tempère. Il soupire: "On ne peut pas nier, la tendance est là, on a un certain tassement des ventes de champagne. La France représentait depuis toujours les deux tiers des ventes et ne représentent plus aujourd’hui que 50%." Quand la France tousse, l’Europe s’enrhume, c’est bien connu. Avec le champagne, c’est pareil. "On compense en partie par les ventes à l’international et à l’export, mais on essuie des pertes de l’ordre de 2% chaque année pour le moment."

"Je me sens assez proche des idées de Macron."

Alors, le vif du sujet, le voilà. Car le futur commence dimanche, jour de premier tour de l’élection présidentielle. "Soyons honnête: nous attendons avec impatience les élections car tout va (re) partir de là." La mise en orbite de l’astre Vranken a été lente, mais le voilà qui commence à bien tourner. "Il faut un changement de politique dans ce pays, il faut une évolution significative de la vie en France. Je vais vous dire ce que je pense: on a un problème français. J’ai forcément beaucoup d’amis qui sont partis à Bruxelles, mais moi, je reste. Quand on est un vrai entrepreneur, on n’a pas envie de partir à Bruxelles ou à Londres, on reste dans son pays et on essaye de faire revenir les gens. En fait, il faudrait que les Français reprennent du plaisir à vivre, que les Français retrouvent ce plaisir sur leur territoire national plutôt que de partir s’installer à Bruxelles."

Le voilà donc qui plaide pour que les (riches) Français cessent de s’exiler. "Je vois les Français qui partent, je vois ceux qui vont à Londres, je vois ceux qui vont à Bruxelles, donc, forcément, il y a une certaine morosité qui s’installe dans ce pays." Ne resteraient que les moroses?

La France doit rebondir

Il est dans les 9 h 35. Encore un café.

"Je ne sais pas si on voit cela depuis la Belgique, mais quand on est ici, c’est frappant, la morosité. On ne peut plus continuer, on doit trouver le rebond. La France doit rebondir. J’espère de tout cœur que le prochain président de la république va nous permettre de nous redévelopper, de nous redéployer, de déployer les ailes de l’économie française comme elle a pu les déployer auparavant..."

On le voit venir à 100 à l’heure, en voilà un, frustré par un quinquennat de François Hollande, qui veut mettre un coup de barre à droite, moins de taxe, moins de charge, etc.

Que nenni (accent liégeois, en option)

- Lui: "Mais je ne sais pas si c’est la gauche ou la droite qui peut faire bouger les choses…"

-Moi: "Il faut bien choisir un côté..."

-Lui: "Oh vous savez, moi j’ai vécu sous François Mitterrand et franchement, il était bien à gauche, mais c’était aussi une époque bénie durant laquelle l’économie avançait d’une manière remarquable… Alors, est-ce que je veux la gauche, est-ce que je veux la droite, je n’en sais rien."

-Moi: "Allez, dites-le, cette fois-ci, vous préférez la droite!"

-Lui (soupir): "Il faut qu’on trouve une nouvelle dynamique. On va bientôt le savoir, patience."

-Moi: "Allez, il y a bien un candidat parmi les onze qui vous inspire plus que les autres…"

Voilà, c’est parti.

"Bien sûr que oui. Je ne suis ni un homme de gauche ni de droite. En Belgique, forcément, je suis plus proche de Didier Reynders que des socialistes. C’est ma vie belge. Mais quand je regarde la politique française, aujourd’hui, je dirais que je suis un libéral. Ce qu’est en train de réaliser Emmanuel Macron est tout simplement incroyable."

Il se reprend, marque une pause, comme s’il avait conscience d’avoir franchi le Rubicon.

"Imaginez: s’il réussit à être président de la république à 40 ans, ce sera remarquable. Je dis pas cela parce qu’il vient du privé – d’ailleurs il n’y a été que quatre ans –, c’est un inspecteur des finances. Mais c’est un souffle nouveau. Je me sens assez proche des idées de Macron."

À ce stade, Paul-François Vranken embraye (carrément) sur la rhétorique de campagne du golden-boy d’En Marche: "Regardez, la politique de partis, elle est dépassée. Il nous faut quelqu’un de fort, de dynamique, qui a une vision mondiale des choses, des problèmes et des solutions. Quand on a 40 ans, on a une force qu’on a plus quand on a 60 ou 70 ans."

Il répète: "Moi, je ne suis ni de gauche ni de droite."

La France n’a pas la cote chez les entrepreneurs, terre ignorée du business, phagocytée par le régime des 35 heures. On lui soumet cette assertion. Il pèse ses mots.

"On est isolé"

"Je ne vais pas essayer de vous faire croire que les 35 heures, c’est formidable. Je ne vais pas dire que j’adore cela. C’est extrêmement pénalisant pour nous. Mais c’est une culture de société à laquelle nous sommes confrontés. Chaque fois que la France a pris des décisions depuis 300 ans, depuis Napoléon, ça a été appliqué dans le monde entier. Et pour la première fois, avec les 35 heures, la France s’est cassée les dents, personne n’a repiqué le modèle, donc, que voulez-vous? Martine Aubry a cru que le monde entier allait suivre. Et on se retrouve avec 35 heures. Ce ne serait pas un problème si les autres, dans les pays voisins, travaillaient la même durée, mais ce n’est pas le cas: à l’international, ils travaillent entre 40 et 48heures/semaine. On est isolé et cela rend les choses compliquées."

Son maître de chais est entré dans la pièce, il est dans les 10h30. "La meilleure heure", assure ledit maître, pour goûter du champagne. Mais le (vrai) maître des lieux, Vranken, poursuit sa radioscopie socio-économique de la France. "Je pense que la France a une capacité extraordinaire à pousser ses entrepreneurs. Je vais vous dire, c’est une erreur profonde de penser que la France n’est pas une terre d’entrepreneurs, je pense que ceux qui sont partis en Belgique, c’est parce qu’ils n’avaient plus d’entreprise. Quand le Français quitte la France, c’est qu’il est retiré des affaires. Mais la France, on ne peut pas faire un pays plus libéral et volontaire au niveau de l’entreprenariat. La preuve? J’y suis." Preuve irréfutable.

Vous prendrez bien une coupe? La cuvée Louise est excellente. C’est du biologique. "C’est par le bio qu’on va relancer la machine champagne, souffle Paul-François Vranken. Est-ce que vous êtes allé à Paris récemment? Paris ne fait plus la fête, il n’y a plus personne dans les rues." On lui fait remarquer que le terrorisme est passé par là. "Bien sûr, mais c’est plus profond que cela la déprime française." Ernest Hemingway écrivait Paris est une fête. "On n’a plus cette envie de vivre que connaît Londres ou Milan aujourd’hui. C’est cela que le président devra faire. Relancer l’envie de vivre des Français. Ce n’est pas qu’un problème fiscal."

La France, Monsieur.

Accoudé au zinc art-deco de la demeure Pommery, on prolonge la conversation. Il est dans les 11h15. "Vous savez,, reprend Vranken en jetant un œil à la robe dorée de sa cuvée Louise, le Français n’est pas facile. C’est un pays qui intègre de manière formidable les personnes qui arrivent de l’extérieur. Mais on y a coupé tellement de têtes. Il ne faut jamais l’oublier. Moi, je suis totalement français avec des attaches belges. J’adore retourner en Belgique mais c’est un retour en enfance. J’aime le pouvoir de décision français, hyper centralisé. Cette organisation ou la décision revient finalement à une personne, je trouve cela assez bien. C’est clair, beaucoup plus clair qu’en Belgique. D’ailleurs, aux Etats-Unis, Trump, on l’aime ou on ne l’aime pas, mais il décide."

Midi pointe son nez. Il doit quitter Reims, ne pas manquer son TGV, on l’attend, il a "affaire". Monsieur va à Paris.

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