chronique

Un risque politique surestimé

Rédacteur en chef-adjoint

La succession d’élections en Europe (France, Allemagne…) constitue une source d’inquiétude pour les investisseurs et éventuellement un incitant à l’immobilisme. Mais n’a-t-on pas tendance à exagérer les risques d’un "cygne noir" politique? De quoi passer à côté de belles opportunités…

Pendant quelques semaines encore, nous allons vivre entièrement au rythme des élections françaises, nous passionner (ou nous désoler, c’est selon) face aux déclarations des principaux candidats à la présidence. Après le volet hexagonal, ce sera au tour de l’Allemagne de retenir toute l’attention avec les élections prévues le 24 septembre et ce fameux duel entre Angela Merkel et Martin Schulz.

À peine le dangereux triptyque électoral de 2017 (Pays-Bas, France et Allemagne) derrière nous, il sera alors temps de s’inquiéter du scrutin italien, programmé en principe au début 2018. Et peut-être qu’après cette succession d’élections à hauts risques, on pourra – enfin – se pencher sur les améliorations à apporter à la zone euro afin d’éviter de nouvelles crises. Une première mesure serait peut-être précisément de synchroniser les différentes élections européennes, histoire de ne pas sans cesse paralyser les réformes. Difficile d’imaginer une quelconque initiative européenne d’ampleur avant les élections en France et en Allemagne, les deux poids lourds de la zone.

Sylviane Delcuve, "senior economist" de BNP Paribas Fortis, avait déjà alerté dans nos colonnes sur les dangers du calendrier électoral européen. "Aux Etats-Unis, l’horizon est dégagé pendant 4 ans pour un président élu. En Europe, on n’a jamais plus de 6 mois d’horizon devant soi. C’est une énorme différence entre les deux zones économiques. Si on pouvait un jour synchroniser les différentes élections en Europe, ce serait une grande avancée."

Les développements technologiques auront plus d’impact que les décisions politiques.

Pour l’investisseur aussi, cette succession d’élections constitue une source d’inquiétude et éventuellement un incitant à l’immobilisme. Pourquoi acheter des actions françaises alors que l’issue des élections reste très incertaine et qu’il est devenu aléatoire de se fier aux seuls sondages.

Mais, au final, n’exagère-t-on pas les risques politiques? Après tout le Brexit et la victoire de Donald Trump sont loin d’avoir constitué des tremblements de terre sur les marchés. Bien loin de là même.

Deux camps

En fait, dit-on chez Fidelity International, deux camps distincts se font clairement face sur les marchés. L’un, que l’on pourrait appeler le clan des inquiets, met en lumière le contexte politique incertain et ses aspects potentiellement négatifs pour les marchés.

L’autre camp, au contraire, minimise l’impact du facteur politique. Il pense que la politique n’est qu’une toile de fond un peu distrayante mais finalement sans grand impact sur l’économie et les marchés. Il suffit de voir l’actuelle bonne forme des économies et l’état de robustesse des marchés d’actions. Ce camp se targue de mener 2-0 dans son match face aux "inquiets", dans le sillage du Brexit et de l’élection de Trump.

Mais le premier camp conteste ce score. Oui, les marchés d’actions ont bien réagi, mais cela n’a pas été le cas de la livre sterling ou encore des marchés obligataires. Et la réaction globalement favorable des marchés d’actions donne aujourd’hui un faux sentiment de sécurité qui expose à de bien mauvaises surprises en cas de nouveau choc, avertissent déjà les "inquiets".

Selon Paras Anand, le "chief investment officer" en actions européennes de Fidelity International, aucun des deux camps n’a entièrement raison. En réalité, les investisseurs devraient se focaliser sur un autre match. Il estime que la crainte du "cygne noir" politique – l’événement extrême – éclipse la réduction du risque systémique qui a lieu depuis la crise financière globale de 2007-2008 ainsi que les développements en matière technologique.

D’ailleurs, le fait de toujours labelliser comme "cygnes noirs" des risques politiques leur donne un statut souvent injustifié. L’analyste de Fidelity prend l’exemple grec pour justifier son propos. Si Athènes devait quitter la zone euro en 2017 ou 2018, ce serait bien entendu un événement significatif. Mais cet événement aurait moins d’impact sur les marchés que par le passé vu le contexte de reprise économique dans la zone euro, dit-il.

On comprend le raisonnement de l’expert de Fidelity. Mais, a contrario, on peut également penser qu’une victoire de Marine Le Pen en France provoquerait un choc extrême sur les marchés, équivalent à un "cygne noir"… même si des gestionnaires ont déjà pris les devants, en achetant des obligations allemandes, refuge par excellence.

Quoi qu’il arrive sur le terrain politique, on souligne à raison chez Fidelity que les développements technologiques auront un plus grand impact sur le succès de certaines entreprises et sur la création de richesses que la majeure partie des décisions politiques.

Il est d’ailleurs notable qu’en dépit de la volonté affichée de l’administration Trump de soutenir les "vieux" secteurs de l’économie, c’est le… Nasdaq des valeurs technologiques qui tire son épingle du jeu et affiche les meilleures performances. Au cours du premier trimestre, le Dow Jones et le S&P 500 ont gagné 5% en moyenne, mais l’indice Nasdaq Composite a bondi pour sa part de près de 10%. Voilà un signal en provenance du marché que l’investisseur devrait prendre en compte.

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