L'or actif incontournable en banque privée

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Avec la récente hausse du cours de l’or, le métal jaune attire à nouveau l’attention des clients fortunés. Si son statut de valeur refuge est son principal atout, la volatilité de son cours incite à limiter l’exposition.

À la fin du mois de mai, le cours de l’once d’or se situait à 1.300 dollars. Début août, le prix du métal précieux atteignait 1.500 dollars, un niveau autour duquel il fluctue encore aujourd’hui. En à peine plus de deux mois, le cours de l’or a donc bondi de 15%.

Alors que le cours du métal jaune était resté très stable durant les premiers mois de l’année, il s’est soudainement animé à cause de la multiplication des incertitudes: regain de tensions géopolitiques, rebondissements dans la saga du Brexit, hauts et bas dans les négociations commerciales, ralentissement de la croissance, etc. Dans ce contexte, la question d’un investissement dans l’or est revenue sur le devant de la scène.

Regain d’intérêt

Dans le monde bancaire, la récente montée du prix de l’or a aiguisé l’appétit des clients du private banking, échaudés par la volatilité des marchés boursiers, ou, au moins, les a fait réfléchir. "Depuis l’été, nous recevons davantage de questions de nos clients sur la pertinence d’investir dans l’or, confie Guillaume Duchesne, directeur de la gestion à la Banque Transatlanti- que Belgium. C’est dû à l’environnement économique compliqué, qui pèse sur les arbitrages qui sont faits. L’or apparaît comme une option intéressante dans ce contexte. Les investisseurs qui sont sur les marchés depuis plusieurs années apprécient ce repli possible sur un actif réellement tangible."

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L’or a dès lors été un thème de discussion entre gestionnaires et clients du "private banking" au cours des derniers mois. "Il y a eu une demande des clients mais nous avons aussi pris l’initiative de leur proposer d’y investir", explique Patrice Gensse, responsable de la gestion conseil des clients Private Banking chez Deutsche Bank Belgique. "Au début du printemps, compte tenu des très bonnes performances des portefeuilles grâce aux marchés d’actions, nous avons soumis à nos clients l’idée d’y introduire une composante plus défensive en optant pour l’or. Pas un client n’a refusé."

Dernièrement, "nous avons reçu des questions" de la clientèle à propos de l’or, indique quant à lui Jérôme van der Bruggen, responsable de la stratégie de l’investissement pour la banque privée chez Degroof Petercam. "Mais nous avons recommencé à nous intéresser à l’or dès 2016, entre autres à cause du Brexit. Depuis, nous avons augmenté les positions dans les portefeuilles que nous gérons."

David Schmidt, managing director à la Banque de Luxembourg Belgique, confirme le regain d’intérêt des particuliers fortunés pour l’or. "De plus en plus de clients manifestent un intérêt pour l’or ces dernières années, ne serait-ce qu’eu égard aux politiques des banques centrales et à l’évolution récente de son prix."

De 1 à 4% du portefeuille

Mais l’engouement des clients pour l’or ne signifie pas que les banques privées ont opté pour une exposition significative des portefeuilles à cet actif. "Quand la question d’un investissement dans l’or se pose, j’ai tendance à désamorcer le débat en rappelant que si on y investit, c’est généralement à concurrence d’à peine 1, 2 ou 3% du portefeuille, souligne René Havaux, CEO de Delen Private Bank. L’or est en quelque sorte un assaisonnement de nos fonds patrimoniaux. Actuellement, nous en détenons environ 1% ou un peu moins dans nos fonds."

"L’or est en quelque sorte un assaisonnement de nos fonds patrimoniaux. Actuellement, nous en détenons environ 1% ou un peu moins dans nos fonds."
René Havaux
Delen Private Bank

À la Banque Transatlantique Belgium, "l’investissement dans l’or reste une part relativement modeste du portefeuille, 2 à 3%, pas davantage", signale Guillaume Duchesne. Sans préciser la proportion d’or dans les portefeuilles des clients de Degroof Petercam, Jérôme van der Bruggen indique qu’"il s’agit de quelques pour-cent, pas des dizaines: nous y exposons une petite part du portefeuille pour apporter une décorrélation par rapport aux autres actifs".

Deutsche Bank Belgique a misé davantage sur l’or depuis le début du deuxième trimestre. "Depuis cinq à six mois, nous en avons placé en moyenne entre 3 et 4% dans chaque portefeuille", explique Patrice Gensse. Pour déterminer le degré d’exposition nécessaire au métal précieux, les banquiers privés tiennent évidemment compte du profil des clients. "La proportion d’or dans les portefeuilles va varier en fonction du profil du client, selon qu’il est conservateur, défensif, équilibré, dynamique ou agressif, explique Frank Vranken, chef stratégiste chez Puilaetco Dewaay Private Bankers. Mais pour tout ce qui nécessite un certain degré de protection, nous avons évidemment de l’or en portefeuille."

Comme le cours du métal jaune a fortement progressé récemment, certains clients "sont tentés d’avoir une exposition trop importante à l’or, ignorant totalement son caractère relativement spéculatif, confie David Schmidt. Mais si l’or a tout à fait sa place dans un portefeuille adéquatement diversifié, il faut résolument veiller à ce qu’il n’en constitue pas une part déraisonnablement trop importante."

Gardien de valeur

Les banquiers privés ont tendance à utiliser l’or comme un instrument de diversification, mais aussi de protection dans le contexte financier actuel.

"L’or permet de préserver la valeur. Avec quel actif peut-on acheter aujourd’hui la même valeur en pain qu’il y a 2.000 ans? Le seul qui le permet est l’or…"
Jérôme van der Bruggen
Degroof Petercam

"Deux raisons majeures nous ont conduits à nous intéresser à nouveau à l’or depuis 2016, explique Jérôme van der Bruggen. Premièrement, c’est une valeur refuge en période d’incertitude. En cas de volatilité des Bourses, l’or performe bien dans la très grande majorité des cas. Deuxièmement, l’or est un gardien de valeur: en cas d’assouplissement monétaire des banques centrales, quand les taux d’intérêt baissent et qu’on a des taux d’intérêt, réels ou même nominaux, qui deviennent négatifs, l’or permet de préserver la valeur. Avec quel actif peut-on acheter aujourd’hui la même valeur en pain qu’il y a 2.000 ans? Le seul qui le permet est l’or…"

"En principe, l’or présente un coût d’opportunité parce qu’il ne rapporte ni coupon ni dividende, rappelle le chef stratégiste de Puilaetco Dewaay Private Bankers. Mais actuellement, les taux d’intérêt sont devenus négatifs et les actions sont confrontées aux incertitudes telles que la guerre commerciale. Pour l’or, le coût d’opportunité devient donc un gain d’opportunité. C’est pour ces raisons que j’ai rarement été très friand du métal jaune par le passé, mais aujourd’hui, je suis clairement très positif à son égard."

Chez Delen Private Bank, René Havaux se montre beaucoup moins enthousiaste. "L’or est un marché d’offre et de demande, rappelle-t-il. Grâce aux moyens techniques actuels, on peut en produire davantage, mais si la demande n’augmente pas dans la même proportion, cela risque de peser sur le prix, car un petit déséquilibre peut provoquer une grosse variation de cours. Or, ce métal souffre d’un handicap: il n’a pas de destination industrielle. Une vieille boutade de Warren Buffett résume bien cela: l’or, disait-il, on fait des trous dans le sol pour l’extraire puis on fait des trous dans le sol pour le cacher…"

Chez Deutsche Bank Belgique, Wim D’Haese, head of investment advice, estime néanmoins que "l’attrait pour l’or perdurera encore pour plusieurs mois" car le métal précieux "est attrayant quand les taux sont bas, voire négatifs. Or, les banques centrales viennent de s’engager à maintenir une politique très souple pour longtemps."

Un argument partagé par Banque Transatlantique Belgium. "Notre scénario prévoit que l’on restera dans un environnement de taux d’intérêt réels extrêmement compressés, ce qui confirme la pertinence de rester placé sur ce type d’investissement", explique Guillaume Duchesne.

L’or est aussi considéré comme un rempart contre l’inflation. Cette dernière est faible actuellement, mais l’érosion des monnaies reste une source de préoccupation qui peut soutenir le cours du métal jaune. "Nous sommes structurellement exposés à cette classe d’actifs dès lors que nous l’envisageons comme une forme d’assurance contre la dépréciation des monnaies et le risque systémique", indique-t-on à la Banque de Luxembourg Belgique.

Cet argument convainc moins René Havaux: "J’ai toujours considéré l’or comme une police d’assurance dont on ne sait pas très bien ce qu’elle couvre ni si elle fonctionnera le moment venu. Par exemple, lors de la guerre du Golfe, on croyait que l’or allait s’envoler mais il a finalement peu évolué. On a du mal à déterminer le déclencheur d’une hausse du cours."

Pour Puilaetco Dewaay Private Bankers, l’érosion monétaire peut justifier de s’intéresser à l’or: "Le coût de l’argent s’exprime par les taux d’intérêt, rappelle Frank Vranken. Or, les taux d’intérêt sont devenus négatifs, ce qui en dit long sur la valeur actuelle de l’argent…"

Un coffre rempli d’or

Les lingots et les fonds qui ont de l’or physique comme sous-jacent sont les plus prisés parmi les banquiers privés. "Si on achète cet actif, il est préférable d’opter pour de l’or physique ou des ETF (‘exchange traded funds’, soit des fonds qui répliquent le cours d’un actif sous-jacent NLDR) qui en détiennent physiquement, estime le CEO de Delen Private Bank. Car si c’est une assurance en cas de scénario catastrophe, je ne suis pas sûr que des produits structurés ou dérivés fonctionneront le cas échéant."

"Je constate que les générations plus âgées sont toujours assez friandes de l’or physique, indique Frank Vranken. En général, cet or reste détenu en coffre à la banque. Le groupe KBL (maison-mère de Puilaetco Dewaay Private Bankers, NLDR) possède, à Luxembourg, l’un des plus grands coffres européens où de l’or est entreposé. Les clients plus jeunes préfèrent quant à eux investir via des ETF qui sont garantis par de l’or physique, car c’est beaucoup plus flexible."

ETF et ETC

Les trackers ou ETF sont aussi privilégiés à la Banque Transatlantique Belgium. "Nous travaillons avec des ETF: ça fonctionne bien et on en a dans les portefeuilles, explique Guillaume Duchesne. Il s’agit de trackers liés à l’or physique, pour éviter toute surprise. On joue donc l’évolution du prix de l’or, pas du tout les valeurs aurifères."

Idem chez Degroof Petercam. "Nous utilisons des ETC (‘exchange traded commodities’, des fonds répliquant une matière première, NDLR.) C’est le plus pratique en matière de frais et de facilité de transaction, explique Jérôme van der Bruggen. Il existe toutes sortes d’ETC, mais nous privilégions un adossement à 100% à l’or physique. Nous sommes aussi attentifs aux coûts annuels, tels que les coûts de détention, les frais de portage, etc. Nous privilégions en outre des fonds de taille suffisante pour garantir une bonne liquidité de ces instruments."

Même son de cloche à la Banque de Luxembourg Belgique. "Il est beaucoup plus commode, pour des raisons de liquidité, et nettement moins onéreux d’investir en ETF avec sous-jacent en or physique", souligne David Schmidt.

Chez Deutsche Bank Belgique, "les clients du private banking sont, en fonction de leur profil de risque, orientés vers de l’or physique détenu dans les coffres de la banque, ce qui permet de leur rendre compte de l’évolution du rendement. S’il s’agit de clients plus dynamiques, ils sont orientés vers des fonds qui investissent dans des mines d’or, par exemple, explique Patrice Gensse. Les actions de mines d’or n’ont pas le côté valeur refuge de l’or physique mais elles ont l’avantage d’être contracycliques par rapport à d’autres positions en actions."

Les clients des banques privées trouveront donc aisément de quoi combler leur appétit pour l’or sur le marché belge.

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