La chasse aux bonnes affaires est ouverte

La pandémie de coronavirus a accru l'intérêt pour le secteur des soins de santé. ©Kristof Vadino

Suite à la crise du coronavirus, la valeur des portefeuilles des clients des banques privées a fortement baissé. Cela ne les a pas tenus éloignés de la bourse, bien au contraire: ils se sont dès à présent lancés à la chasse aux bonnes affaires. "Pour la plupart des clients, ce n’est pas la première crise."

Après l’excellente année boursière 2019, la plupart des portefeuilles d’investissement ont pris une solide dégelée en 2020. La crise du coronavirus a provoqué une récession mondiale, la chute des bénéfices des sociétés et, en corollaire, celle des cours des actions. Les bourses ont certes rattrapé une partie de leurs pertes depuis leur plus bas à la mi-mars, mais la plupart des actions se négocient encore avec une décote importante par rapport à leur cours de début janvier.

Il faudra probablement longtemps avant que les marchés d’actions ne retrouvent leur sommet de février. La reprise de l’économie mondiale s’annonce en effet difficile et très graduelle. De nombreux économistes s’attendent à ce que l’activité économique ait besoin de deux à trois ans pour retrouver son niveau de 2019.

Pas de panique

Un sondage de la rédaction auprès des banquiers privés révèle que seule une minorité de clients particuliers ont revendu massivement leurs actions. "Nous avons l’impression que les clients sont moins inquiets que lors de la crise de 2008", indique Johan Gallopyn, analyste chez Degroof Petercam. "La plupart des clients sont convaincus que cette crise n’est que temporaire. Très peu souhaitent revendre une partie et encore moins la totalité de leur portefeuille."

Même constat chez ING Belgique: "Pour la plupart de nos clients, cette crise n’est pas la première et ils restent calmes", explique Rudy Vandorpe, responsable de la gestion de portefeuille chez ING Belgique. "Certains clients décident malgré tout de liquider leur portefeuille." Chez Belfius, on confirme que très peu d’entre eux ont réagi émotionnellement à la crise.

Chez Delen Private Bank, 90% des clients ont opté pour la gestion discrétionnaire, ce qui signifie que leurs avoirs sont gérés par la banque. "Ces clients investissent généralement à long terme. Ils s’attendent à ce que la banque maintienne le cap, y compris en cas de tempête boursière. Notre expérience nous a appris qu’en période de crise, à peine 1% de nos clients décidaient de vendre."

Certains clients ont basculé vers des fonds plus défensifs, mais cela reste une minorité.
KBC

Au lieu de vendre, les investisseurs fortunés ont plutôt acheté ces derniers mois, constatent la plupart des banques privées. "Nos clients ont profité de la correction pour acheter d’importantes quantités d’actions", confirme-t-on chez Puilaetco.

Deutsche Bank indique avoir enregistré un nombre record de transactions sur actions au cours du mois de mars. "La plupart de nos clients de la banque privée ont considéré la baisse des cours comme une opportunité pour acheter avec une décote. En mars, nous avons comptabilisé trois fois plus de transactions d’achat que de ventes. En avril, les volumes ont baissé, mais les achats dépassaient encore les ventes."

D’après les banques, les clients n’ont pas changé leur attitude face au risque. Chez KBC, on n’a quasiment pas constaté de changement dans les profils de risque. "Certains clients ont basculé vers des fonds plus défensifs, mais cela reste une minorité." Erik Joly, économiste en chef d’ABN Amro Belgique, renchérit: "Les clients n’ont pas modifié leur profil de risque". Il estime que cela témoigne de leur constance et de leur bon sens.

Ces derniers mois, plusieurs banques ont cependant modifié la stratégie appliquée aux portefeuilles dont elles assurent la gestion. En février, au moment de l’éclatement de la crise du coronavirus, elles ont réduit la part des actions. Après la forte baisse des cours pendant la première quinzaine de mars, elles ont renforcé leurs positions en actions. Mais en avril, elles ont à nouveau vendu parce que les bourses avaient sensiblement rebondi.

Revalorisation des soins de santé

La plupart des banques se montrent en effet relativement prudentes envers la bourse. "Après la nette reprise, nous avons à nouveau légèrement sous- pondéré les actions. Les incertitudes sur les conséquences macroéconomiques de la crise et la possibilité d’une deuxième vague de contamination nous incitent à la prudence", explique-t-on chez Belfius. Même son de cloche chez KBC, ING, Degroof Petercam et ABN Amro, qui investissent aujourd’hui un peu moins en actions qu’en temps normal.

Chez BNP Paribas Fortis, les experts se montrent un peu plus optimistes. "Aujourd’hui, nous sommes plutôt neutres envers les actions", explique le stratégiste en chef Philippe Gijsels. "Nous estimons qu’à long terme, les marchés d’actions recèlent encore un fort potentiel."

Dans de nombreuses banques, les secteurs technologique, pharmaceutique et des télécoms se taillent la part du lion des investissements en actions. "Le secteur des technologies de l’information n’a pas dû arrêter ses lignes de production", souligne Erik Joly. "Cette activité est là pour durer. Il suffit de penser aux réunions par vidéo dans les entreprises et aux achats en ligne."

Sur certains marchés, c’est le principe ‘the winner takes it all’ qui s’applique.
Johan Gallopyn
Degroof Petercam

Pour Johan Gallopyn, de Degroof Petercam, le secteur pharmaceutique devrait bien s’en sortir. "Il est peu probable que les budgets du secteur seront réduits dans les années à venir." Philippe Gijsels ne dit pas autre chose et ajoute que le secteur des biotechnologies devrait également bien s’en sortir. "La pandémie a encore accru l’intérêt pour les soins de santé."

KBC, ING et Delen considèrent également comme attrayantes les entreprises actives dans les biens de consommation non durables. "Nous privilégions les actions peu sensibles à un ralentissement de la croissance, qui affichent une certaine stabilité en termes de hausse des bénéfices et des flux de trésorerie, un bilan solide et une augmentation stable du chiffre d’affaires", explique Philippe Delfosse, stratégiste spécialisé en actions chez KBC Private Banking. Steven Vandepitte, d’ING, ajoute que le secteur des biens de consommation courants distribue de généreux dividendes.

Grande Dépression

Les gestionnaires de patrimoine se montrent moins enthousiastes à l’égard d’autres secteurs. "Nous sommes très prudents envers les actions de secteurs cycliques, le transport et l’aéronautique", confie Puilaetco. Deutsche Bank ajoute le tourisme et l’horeca sur cette liste noire.

Private Banking

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Ce n’est pas un hasard s’il s’agit précisément de secteurs fortement touchés par la crise du coronavirus. L’économie mondiale fait face à la pire récession depuis la Grande Dépression des années 1930 et le trafic aérien de passagers est quasiment à l’arrêt. Même si les pays rouvrent progressivement leurs frontières, le nombre de touristes devrait cette année être nettement inférieur aux chiffres de 2019. De nombreux citoyens ont encore peur de voyager et préfèrent passer leurs vacances dans leur pays.
Philippe Delfosse ajoute qu’il évite les actions des secteurs énergétique, industriel et financier. La récession a fait fortement baisser la demande en pétrole et autres sources d’énergie. Quant aux banques, elles ont dû acter d’importantes provisions pour défauts de paiement, de nombreux ménages et entreprises étant susceptibles d’avoir des difficultés à rembourser leurs emprunts.

Chez ING, Steven Vandepitte se montre réservé envers les actions d’entreprises dont le bilan montre des signes de faiblesse. En cas de baisse du chiffre d’affaires, elles sont beaucoup plus vulnérables que celles qui disposent de fonds propres en suffisance.

Johan Gallopyn rappelle qu’on trouve des gagnants et des perdants dans tous les secteurs. "Sur certains marchés, c’est le principe ‘the winner takes it all’ qui s’applique. Pensez à Netflix par rapport à ses concurrents Pro-Sieben ou Amazon, et Zalando face à H&M et Zara."

Un bon rating avant tout

Pour la partie obligataire des portefeuilles, l’augmentation du différentiel de taux entre les obligations souveraines et les obligations d’entreprises – particulièrement marquée en mars – a relancé l’intérêt de certaines banques pour ces dernières. "Nous avons pris notre bénéfice sur les obligations d’Etat et augmenté nos positions dans des obligations d’entreprises bénéficiant d’un bon rating", explique Steven Vandepitte. Les gestionnaires de patrimoine rappellent en passant que la Banque Centrale européenne (BCE) soutient le marché grâce à des rachats massifs d’obligations.

Delen souligne qu’elle privilégiait déjà les obligations de qualité avant la crise du coronavirus. "Le rendement supplémentaire que l’on peut obtenir grâce à des obligations dynamiques – comme des emprunts perpétuels ou des obligations à haut rendement – ne compense plus le risque supplémentaire. Cette stratégie s’est avérée payante pendant la crise. Nous avons clairement constaté un mouvement en faveur du papier de qualité."

L’impact de la pandémie sur les cours des actions des sociétés immobilières a été très important.
Sandra Vandersmissen
BNP Paribas Fortis

Si l’on en croit les gestionnaires de patrimoine, la forte baisse des cours de bourse ne s’est pas traduite par une augmentation de l’intérêt pour les actions immobilières ou l’immobilier physique. "Nos clients ont d’abord été surpris par la chute du secteur", explique Sandra Vandersmissen, analyste spécialisée en immobilier chez BNP Paribas Fortis. "L’impact de la pandémie sur les cours des actions des sociétés immobilières a été très important. C’est étonnant pour un secteur habituellement plutôt défensif." Les segments les plus touchés sont (logiquement) l’immobilier commercial et les bureaux.

Johan Gallopyn voit une autre raison pour laquelle, contrairement à 2008, les investisseurs ne se sont pas rués sur l’immobilier physique. "C’est peut-être parce que les prix sont moins attrayants qu’il y a dix ans et que la fiscalité est moins sûre", explique-t-il. "Certains partis politiques souhaitent taxer plus fortement les contribuables les plus aisés, notamment en taxant les revenus locatifs réels."

Filip De Smet, d’ING, considère la baisse actuelle des actions immobilières comme une opportunité d’acquérir quelques actions intéressantes. Par contre, Delen indique que ses portefeuilles ne comprennent pratiquement pas d’immobilier. "C’est un choix très clair. De nombreux clients possèdent déjà de l’immobilier physique."

Pesant d’or

Plusieurs acteurs indiquent qu’ils investissent davantage dans l’or, souvent considéré comme valeur refuge. Degroof Petercam par exemple a renforcé les positions en or de ses portefeuilles pendant le mois de février. Johan Gallopyn: "L’or apporte une certaine protection contre la création d’importantes quantités d’argent par les banques centrales et contre l’inflation. Le coût d’opportunité de l’or est très faible, notamment grâce aux taux bas." ING reconnaît également avoir augmenté le poids de l’or dans ses portefeuilles.

Certains clients ont également acheté de l’or de leur propre initiative. "Plusieurs clients nous ont demandé de leur acheter de l’or à titre de protection pour leur portefeuille", souligne Rudy Vandorpe, d’ING. L’inquiétude quant à l’impact de la crise du coronavirus sur l’économie a récemment poussé le cours de l’or – exprimé en euro – à un niveau record.

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