Le Luxembourg n'est plus pour les petits épargnants

©Photo News

Les Belges qui recourent aux services bancaires au Luxembourg ne sont plus de petits épargnants souhaitant dissimuler leur argent mais plutôt des entrepreneurs à la tête de patrimoines présentant une dimension internationale.

→ Le Luxembourg reste-t-il attrayant au point de vue fiscal?

Actuellement, si un Belge investit en passant par le Grand-Duché de Luxembourg, il sera traité quasiment de la même manière qu’en Belgique sur le plan fiscal. "Qu’on touche des dividendes ou des intérêts en Belgique ou au Luxembourg, on subit une retenue de 30%, explique Etienne de Callataÿ, président et chief economist de la société de gestion luxembourgeoise Orcadia Asset Management.

Seules les modalités de cette retenue sont différentes. En Belgique, l’intermédiaire financier retient le précompte mobilier. Au Luxembourg, l’intermédiaire financier informe l’administration fiscale qui transmet l’information au fisc belge. Le bénéficiaire doit quant à lui mentionner ses revenus mobiliers dans la déclaration fiscale et sera taxé au moment de l’enrôlement. In fine, on paie donc 30% dans les deux cas. L’avantage de passer par le Luxembourg est que le paiement n’a lieu qu’après enrôlement, ce qui fait gagner quelques mois. L’inconvénient est que l’investisseur perd son anonymat vis-à-vis du fisc."

→ Placer son argent au Luxembourg comporte-t-il un risque?

Des investisseurs peuvent hésiter à franchir la frontière à cause d’un risque de non-respect de la confidentialité. Etienne de Callataÿ constate chez certains investisseurs une crainte pour leur réputation: "Il arrive que des gens, même s’ils n’ont rien à se reprocher, redoutent que leur nom se retrouve sur une liste de clients qui serait divulguée lors d’une fuite."

→ Est-il possible de profiter de la gestion luxembourgeoise en restant en Belgique?

Les critères pertinents pour déterminer le droit applicable à un investissement sont le lieu de résidence de l’investisseur et le pays où il ouvre un compte-titres. Que la banque recoure à une maison de gestion basée au Luxembourg n’a pas d’influence. "Tout dépend du banquier, indique Etienne de Callataÿ. Le gestionnaire peut se situer dans n’importe quel autre pays."

→ Pourquoi des Belges privilégient-ils encore des placements au Luxembourg?

Les institutions financières luxembourgeoises insistent sur les services de qualité élevée proposés au public. Cette qualité n’est pas le fruit du hasard. "Tout s’est construit dans la durée: l’industrie des fonds, les cabinets d’avocats spécialisés, les banques dépositaires, etc., explique Carlo Friob, chief executive officer, private banking, basé à Luxembourg, de KBL European Private Bankers (KBL epb).

Private Banking

Le supplément 'Private Banking' est paru le 06/06. Abonné à L'Echo? Cliquez ici pour le lire au format PDF.

Il y a aussi cette capacité de toutes les parties concernées à se mettre autour de la table pour avancer. Au Luxembourg, on peut aisément débattre dans un forum avec des représentants de banques de différentes nationalités, du ministère des Finances, du régulateur financier. Tous ces acteurs peuvent discuter ouvertement, dans le respect du secret professionnel, de la manière d’exécuter les règles européennes, de former les travailleurs, de s’organiser pour l’avenir. C’est moins évident dans des pays comme la France ou la Belgique."

→ Pourquoi de grandes fortunes choisissent-elles la gestion de patrimoine luxembourgeoise?

"Le Luxembourg est un petit pays multiculturel; c’est une place très internationale, souligne Carlo Friob. Or, il existe deux types de fortunes: d’une part, les fortunes familiales transmises de génération en génération, qui sont souvent liées à un seul pays et, d’autre part, les fortunes constituées par l’entreprenariat. Ces dernières ne sont plus liées à un seul pays mais à plusieurs: bien souvent, un entrepreneur qui réside dans un pays a son entreprise dans un autre Etat, une résidence secondaire dans un troisième pays, etc. Ces gens ont besoin d’une structuration de patrimoine internationale. Le Grand-Duché de Luxembourg y a toujours été confronté. Depuis des années, les banquiers privés luxembourgeois sont formés dans cette perspective."

"En Europe continentale, le Luxembourg est devenu le centre d’expertise en matière de gestion de patrimoine."
Étienne de Callataÿ
Président Orcadia Asset Management

"En Europe continentale, le Luxembourg est devenu le centre d’expertise en matière de gestion de patrimoine, renchérit Étienne de Callataÿ. C’est un effet ‘Silicon Valley’: la concentration de spécialistes de cette matière qui se retrouvent entre pairs et qui sont stimulés dans le développement de leurs affaires."

→ Les banques pourraient-elles offrir, en Belgique, les mêmes services qu’au Grand-Duché?

Il leur serait difficile de déployer une activité comparable à un tarif compétitif. "Il existe une série de services annexes qui sont présents au Luxembourg, explique Étienne de Callataÿ. Par exemple, en tant que société de gestion, nous avons une comptabilité spécifique, qui nécessite de suivre la législation européenne, etc. À Bruxelles, on ne trouve pas de bureaux de comptables spécialisés dans ce domaine. Des comptables belges seraient capables de le faire, mais ils devraient effectuer un travail à façon à la demande du client, ce qui leur prendra plus de temps car ils n’en ont pas l’habitude. Et cela sera facturé au client. Au Luxembourg, les comptables feront ce même travail à plus grande échelle en se spécialisant dans ces services. Dès lors, ils le font vite, bien et avec une économie d’échelle, donc pour moins cher. Cet écosystème de la gestion qui s’est développé à Luxembourg n’a pas d’équivalent à Bruxelles."

→ Les petits épargnants belges prennent-ils encore le chemin du Luxembourg?

Depuis que l’évasion fiscale n’est plus un sport national, après les régularisations à répétition et l’intensification des échanges d’informations entre administrations fiscales des différents pays, les petits investisseurs belges n’ont plus autant de raisons d’opter pour la place luxembourgeoise.

©Pieter Van Eenoge

"En l’absence d’une situation patrimoniale internationale, multi-juridictionnelle, le flux des simples épargnants vers le Luxembourg n’est plus aussi important, reconnaît Carlo Friob. L’échange d’informations a amené une transformation du paysage bancaire luxembourgeois. Ça a modifié la typologie des clients qui viennent au Grand-Duché."

→ Une évasion fiscale vers le Grand-Duché est-elle encore possible?

Non, à partir de septembre, le Luxembourg participera au système d’échange automatique d’informations qui vise à lutter contre l’évasion fiscale. Dans ce cadre, les institutions financières luxembourgeoises sont tenues de transmettre, sur base annuelle, les informations de leurs clients belges à l’administration fiscale du Grand-Duché, cette dernière transmettant ensuite ces données au fisc belge. Il n’y a pas d’échappatoire possible. "Toute banque aime garder ses clients, mais les banques luxembourgeoises ne prendront plus le risque de se montrer complaisantes à l’égard d’un résident belge, indique Étienne de Callataÿ. Sans quoi, vous imaginez bien le risque de réputation encouru par la place de Luxembourg! Dans le passé, les banques luxembourgeoises ont pu se développer sur la base de l’avantage fiscal qu’on trouvait ‘derrière les sapins’, comme on disait pudiquement. Mais aujourd’hui, elles mettent un point d’honneur à montrer qu’elles ont une compétence et que ce n’est plus l’avantage fiscal qui justifie le développement du Grand-Duché."

→ La longueur d’avance des banques luxembourgeoises est-elle aussi due à la réglementation locale?

"Il est certain que, compte tenu de l’importance du secteur financier pour le Grand-Duché, les autorités vont veiller à maintenir un climat favorable, tout comme Londres est soucieux des intérêts de la City, explique Etienne de Callataÿ. Ce n’est pas nécessairement le cas en Belgique, où il peut arriver qu’on pratique le "gold-plating (ajout de règles allant plus loin que prévu par l’Union européenne), précise-t-il. Par exemple, dans la loi bancaire de 2014, qui transpose des règles européennes imposées au secteur financier, la Belgique a choisi d’aller plus loin que le socle commun européen minimum. La Belgique est ainsi plus restrictive selon certains, plus prudente selon d’autres. On peut avoir l’idée que le Luxembourg, lui, ne cherchera pas à être plus exigeant que demandé par l’Europe. Les autorités n’y feront pas d’excès de zèle."

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content