Les taux négatifs affectent désormais les Belges fortunés

©Pieter Van Eenoge

La banque privée Puilaetco Dewaay est la première banque belge qui va appliquer un taux négatif sur les dépôts importants de riches clients. Il n’est pas exclu que d’autres banques lui emboîteront le pas.

En Belgique et dans le reste de l’Europe, les banquiers sont de plus en plus préoccupés par la politique de la Banque Centrale européenne (BCE). Cela fait longtemps qu’ils ont mis la BCE en garde contre le danger que représentaient les taux négatifs pour leur rentabilité. Le dernier abaissement de taux par la BCE a poussé plusieurs grands banquiers à critiquer ouvertement sa politique monétaire particulièrement souple.

Le 12 septembre, la BCE a fait passer son taux de dépôt – c’est-à-dire le taux qui s’applique aux surplus de liquidités placés par les banques dans les banques centrales de la zone euro – de -0,4 à -0,5%. En d’autres termes, les banques paient un "intérêt de pénalité" aux banques centrales.

Les banques de la zone euro doivent précisément faire face à d’importants excédents de liquidités parce que la BCE et les banques centrales nationales ont racheté ces dernières années l’équivalent de 2.600 milliards d’euros d’obligations souveraines et autres titres de créance. L’an dernier, les banques de la zone euro ont déboursé près de 7,5 milliards d’euros en taux de pénalisation, dont 400 millions d’euros ont été payés par les banques belges à la Banque Nationale de Belgique (BNB). La récente baisse des taux décidée par la BCE devrait encore faire augmenter ce montant. Francfort a cependant décidé d’exonérer de ce taux de pénalisation une partie des surplus de liquidités placés dans les banques centrales.

Ces taux de dépôt négatifs n’en restent pas moins problématiques. Les banques ne peuvent ou n’osent pas répercuter ces baisses sur leurs clients en réduisant à leur tour les taux d’intérêt sur les dépôts. Si elles appliquent un taux négatif sur les dépôts de particuliers, il y a de fortes chances que ceux-ci videront leurs comptes et préféreront conserver leur épargne en cash sous leur matelas.

Handicap supplémentaire

Les banques belges souffrent par ailleurs d’un autre handicap: un arrêté royal les oblige à rémunérer les comptes d’épargne réglementés à un taux de base de 0,01% minimum, assorti d’une prime de fidélité de 0,10% minimum. Les épargnants qui laissent leur argent sur leur compte d’épargne pendant un an obtiennent donc au minimum un taux de 0,11% par an. Par ailleurs, les comptes d’épargne réglementés constituent une très importante source de financement pour les banques belges, les dépôts sur ces comptes avoisinant les 280 milliards d’euros.

En 2014, la banque allemande Skatbank a été la première de la zone euro à appliquer un taux négatif sur les dépôts de 500.000 euros ou plus.

La pression des taux négatifs est telle que certaines banques européennes ont décidé de les répercuter sur les dépôts de particuliers. En 2014, la banque allemande Skatbank fut la première de la zone euro à appliquer un taux négatif sur les dépôts de 500.000 euros ou plus. Deux ans plus tard, la banque coopérative allemande Raiffeisen Gmund a franchi un pas supplémentaire en appliquant des taux négatifs aux dépôts égaux ou supérieurs à 100.000 euros. Depuis lors, plus de 100 banques et caisses d’épargne allemandes appliquent l’une ou l’autre forme de taux négatif, généralement aux dépôts supérieurs à 100.000 euros.

Dans les autres pays européens, de plus en plus de banques suivent le mouvement. C’est le cas de la banque suisse UBS, qui applique depuis juillet dernier un taux négatif à partir de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros). Elle suit ainsi l’exemple de plus petites banques, comme Julius Baer et Pictet. De son côté, la banque danoise Jyske Bank applique depuis le mois dernier un taux négatif aux dépôts supérieurs à 750.000 couronnes (soit un peu plus de 100.000 euros). Auparavant, ce seuil se situait aux alentours de 1 million d’euros.

Dépôts plafonnés

En Belgique, seuls les dépôts de certains clients institutionnels et entreprises sont pour l’instant soumis à des taux négatifs. En 2015, KBC fut la première banque belge à appliquer des taux négatifs sur les dépôts à court terme des très grandes entreprises.

Mais cela va changer. La semaine dernière, le broker en ligne néerlandais Degiro, qui compte des milliers de clients belges, a annoncé vouloir appliquer, dès le 15 novembre, un taux négatif sur les dépôts de plus de 2.500 euros. Degiro investit en effet les liquidités de ses clients dans des fonds monétaires, mais ceux-ci affichent pour l’instant un rendement négatif. Jusqu’à présent, Degiro compensait ce taux négatif, mais cette situation n’est plus tenable selon le broker néerlandais.

Private Banking

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Les riches particuliers belges sont également dans le collimateur. "Nous devrons bientôt appliquer un taux négatif aux clients ayant signé un contrat de conseil en investissement, qui sont essentiellement investis en cash et pour des montants supérieurs à 5 millions d’euros", explique-t-on chez Puilaetco Dewaay.

La banque privée est la première à franchir ce pas. Elle appliquait déjà un taux négatif aux comptes courants libellés dans certaines devises étrangères, comme le franc suisse et le yen japonais. Mais désormais, ces taux négatifs s’appliqueront également à certains dépôts en euros. Et les clients ne pourront pas se tourner vers un compte d’épargne réglementé vu que Puilaetco Dewaay n’en propose pas. Mais la banque privée n’a pas voulu en dire plus pour l’instant. "Nous voulons d’abord informer nos clients."

D’autres banques essaient de limiter l’impact des taux négatifs en plafonnant les montants des dépôts des particuliers. "En principe, les clients peuvent déposer jusqu’à 5 millions d’euros. Ce plafond existe depuis 5 ans, explique-t-on chez ABN AMRO. En banque privée, nous faisons du sur mesure. Cela vaut aussi en matière de plafond pour les dépôts."

Deutsche Bank peut intervenir plus vite. "D’après nos conditions générales, les clients qui souhaitent déposer plus de 500.000 euros sur leur compte doivent nous prévenir au préalable et nous avons le droit de refuser un versement. Cette règle a toujours existé. Dans la plupart des cas, nous trouvons des solutions alternatives." La banque privée Van Lanschot reste vague: "Nous n’avons pas fixé de plafond pour les dépôts."

Même son de cloche chez BNP Paribas Fortis, KBC, Belfius et ING. Les grandes banques font cependant une exception pour les comptes d’épargne sur lesquels les épargnants font des versements mensuels ou annuels. Ces comptes offrent un taux plus élevé, mais les versements sont plafonnés.

Approche différente

Delen Private Bank indique n’être pas confrontée au problème de surplus de liquidités. "Plus de 93% de nos comptes sont gérés dans le cadre d’un contrat discrétionnaire. Nos clients nous confient leurs avoirs pour que nous les investissions. Notre situation est différente de celle des grandes banques."

Degroof Petercam ne dit pas autre chose. "Nous considérons le cash comme un outil de travail pour investir dans d’autres actifs au moment opportun. En règle générale, nous ne détenons pas de cash à long terme." La banque place les liquidités de ses clients sur un compte d’investissement auquel elle applique un taux zéro. Elle ne propose ni compte d’épargne ni compte à vue.

Le marché à terme s’attend à ce que la BCE réduise encore le taux de dépôt au cours des prochains mois et que ce taux restera négatif pendant plusieurs années. Cela signifie que les banques devront payer longtemps encore un taux de pénalisation aux banques centrales. La pression sur les banques devrait donc s’accentuer et les pousser à répercuter d’une manière ou d’une autre ces taux négatifs sur les dépôts. Le président de la fédération européenne des banques, Jean-Pierre Mustier, estime que la BCE devrait pousser les banques à appliquer des taux négatifs sur les dépôts de plus de 100.000 euros des entreprises et des riches clients.

Une alternative consisterait à augmenter les frais liés aux comptes à vue, même si le taux appliqué est de facto déjà négatif, vu que le client ne perçoit pas d’intérêts et doit payer des frais.

De nombreuses banques belges appliquent déjà un taux zéro sur les comptes à vue et comptes d’investissement de particuliers. Elles pourraient en théorie faire passer ces taux sous zéro, mais cette mesure semble peu probable à court terme. Une alternative consisterait à augmenter les frais liés aux comptes à vue, même si le taux appliqué à de nombreux comptes à vue est de facto déjà négatif, vu que le client ne perçoit pas d’intérêts et doit payer des frais. Les banques pourraient également limiter les montants que les particuliers sont autorisés à déposer sur un compte à vue et/ou d’épargne.

Enfin, le gouvernement pourrait décider de supprimer le taux minimum de 0,11% sur les comptes d’épargne réglementés. Mais on peut penser que très peu de politiciens oseront prendre une décision aussi impopulaire.

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