Adeline Dieudonné: "Je vais pouvoir me consacrer à l'écriture"

©l'iconoclaste

Le jury du Prix Filigranes 2018, présidé par Thomas Gunzig, lauréat 2017, a couronné ce vendredi "La vraie vie", le premier roman de la jeune Bruxelloise Adeline Dieudonné. Un émouvant récit de résilience qui tacle d’une écriture incisive la violence du quotidien. Nous l’avons rencontrée.

Dans le trio de tête, parmi les 7 livres en lice, "La vraie vie" a devancé "Helena", le thriller de Jérémy Fel, et "Sequoias", de Bernard Moutot, grand récit parmi les chasseurs de baleines. Le livre a déjà reçu le Prix Fnac, s’est invité dans la sélection des prestigieux Prix Goncourt et Renaudot, et a emporté l’adhésion unanime de la critique parisienne. "Du belge et du bon!", a même titré le redoutable Jérôme Garcin dans le Nouvel Obs’.

"Je suis pessimiste, mais pas nihiliste."
Adeline Dieudonné

Adeline Dieudonné savoure, un peu éberluée, elle qui a enchaîné dix boulots depuis dix ans, se décrit comme "comédienne ratée" et ne "croyait pas y arriver" quand elle s’est lancée dans l’aventure de son premier roman. Elle se savait douée pour le format court de la nouvelle depuis qu’elle avait remporté le Grand prix de la Communauté Wallonie-Bruxelles pour "Amarula". Elle avait écrit et joué un seul-en-scène, "Bonobo Moussaka", qui a d’ailleurs servi de rampe de lancement à "La vraie vie". Mais de là à passer à la longue forme du roman, il y avait une marge. "Mais j’ai eu tant de projets avortés que je ne pouvais pas ne pas aller jusqu’au bout", nous dit-elle. "J’ai commencé à gravir la montagne et, en chemin, c’était l’horreur. La longueur! À un moment je me suis perdue. Même au niveau de la mémoire, je ne me rappelais plus bien tous les éléments que j’avais amenés."

Heureusement Julia Pavlowitch, son éditrice à l’Iconoclaste, veillait au grain, l’aidant à dégraisser, affiner, reprendre et finalement faire naître cette première œuvre. Dieudonné n’est pas du genre à avoir de plan avant de se lancer. Fidèle à ses années d’impro, elle préfère l’excitation du moment quand, tendu comme un arc, il faut monter une idée en épingle. "Je n’intellectualise rien", admet-elle, préférant saisir une phrase au vol et voir où celle-ci la mène. En l’occurrence, une petite voix naissait en elle, revenant sur des souvenirs d’enfance douloureux et une grande colère.

Colère et indignation

"Le moteur de mon écriture, c’est la colère et l’indignation", avoue-t-elle en même temps que le stratagème qu’elle a mis en place pour les cristalliser. "Quand j’écris, j’écoute du métal à fond! Pour me reconnecter à toute cette noirceur." Noirceur qu’elle identifie au-dedans de l’être humain, "super-prédateur" qui, selon elle, n’a pas l’intelligence de percevoir qu’il n’est qu’un maillon d’un écosystème et qu’en le détruisant, il scie la branche sur laquelle il est assis. "Je suis pessimiste. Mais pas nihiliste: j’ai deux filles…" Et on sent bien, au fil des pages de son roman, que toute son écriture arbitre en permanence la pulsion de mort et l’appel de la vie. "Ce sont deux bêtes qui cohabitent en moi." L’une prend la forme d’une hyène empaillée, trophée de chasse d’un père violent qui bat sa femme comme plâtre; l’autre tient dans les ressources que développe sa fille pour lui tenir tête: la connaissance et le savoir, l’amour et la sexualité. 

"Cette petite fille refuse à la fois de devenir une proie et de se transformer elle-même en prédatrice. Elle refuse le rôle que son père essaie de lui assigner. Et cela va être son parcours d’émancipation." Avec toute sa fougue, et une émotion à fleur de peau remarquée par le jury du Prix Filigranes, Adeline Dieudonné fait de ses personnages des êtres de chair et de sang, nous ramenant sans cesse à notre condition d’animal. "L’animalité, c’est dans mon champ lexical! Dans un accident, on est très vite ravalé à l’état de tas de chairs et de nerfs qui peut souffrir d’une manière abjecte. Et cela peut arriver n’importe où et n’importe quand."

Quête d’identité

Les visages, chez elle, peuvent ainsi être dévorés de l’intérieur, vitriolés ou arrachés par l’explosion d’un siphon. "C’est arrivé récemment à une blogueuse fitness, et au gentil glacier de mon enfance. Effroyable! Cela a dû me marquer." Et d’attaquer de face l’identité de ses personnages. "De façon inconsciente, cette histoire parle beaucoup d’identité. L’identité que la petite fille de mon roman va devoir gagner." 

Cette exploration se poursuivra vraisemblablement dans le second roman qu’elle a en préparation. Dieudonné y interrogera les arcanes de la sexualité féminine qui s’éveille dans "La vraie vie". "Ce seront surtout les façons de désirer chez une femme: avec plus de virilité, de force, de masculinité qu’on ne l’attendrait généralement. Et c’est ce qu’on retrouve déjà chez ma petite. Elle décide, elle prend les choses en main."

Adeline Dieudonné, quant à elle, s’abandonne au succès qui lui tombe dessus: "Fini les petits boulots alimentaires! Je vais pouvoir me consacrer à l’écriture pendant trois, quatre ans. Mais là, j’ai du mal à écrire: il y a trop de sollicitations…" 

Adeline Dieudonné, "La vraie vie", L'Iconoclaste, 266 p., 16 euros.

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