interview

Thomas Gunzig: "S'il vous prend l'envie de pleurer, dites-vous que c'est normal"

©FRANCE DUBOIS

Le prix Filigranes récompense "La vie sauvage" (Au Diable Vauvert), de Thomas Gunzig, une radioscopie de notre monde occidental aussi féroce que jubilatoire.

Par 12 voix sur 38, "La vie sauvage", de notre compatriote Thomas Gunzig, l’a emporté haut la main face aux 6 autres romans en lice pour la seconde édition du Prix Filigranes. Ce prix agrégeait cette année des journalistes et des lecteurs de L’Echo, des employés et des clients d’ING, des libraires et des clients de la librairie bruxelloise Filigranes, à l’initiative de l’événement. Rencontre avec un auteur, scénariste, dramaturge et chroniqueur toujours sur le qui-vive…

Vous revisitez le mythe du bon sauvage en imaginant un jeune Blanc, élevé en brousse par un guerrier qui l’a initié à la violence mais aussi au meilleur de la littérature. Parachuté chez nous, il découvre une société sans âme, froide, inculte, nombriliste, qui ne voit pas qu’elle sombre.

Ce jeune découvre une société malade, en bout de course, dont le fonctionnement ne produit ni bonheur ni perspective. Les grands espoirs de la jeunesse sont coupés à la base, elle doit rentrer dans des cases, arrêter de rêver. On nous vend cela pour de la modernité, alors que ce n’est qu’un vernis sur un mode d’existence sans issue et sans véritable liberté. Arrêter pendant deux ans, regarder les nuages, avoir une activité qui n’est pas un travail, cette liberté n’existe plus et nous ne parvenons même plus à le voir.

"La vie sauvage", Thomas Gunzig (Au Diable vert)

Relisez notre critique de l'oeuvre de Thomas Gunzig en cliquant ici.

Parce que notre vocabulaire s’appauvrit, que les émotions sont devenues iconiques, un smiley, une grimace, un pouce levé…?

Oui, nous en sommes arrivés à la mise en garde de George Orwell: sans langage pas de pensée. Cet appauvrissement vient de ce que nous avons de moins en moins de rapport à la littérature et au raisonnement. Les gens font des burn-outs mais n’identifient plus ce qui ne va pas, ce sont les gardiens de la norme qui vont mettre des mots dessus. On leur dit: "Vous allez mal, on va faire en sorte que vous alliez mieux". Or, ce n’est pas nous qui n’allons pas bien, c’est le monde, et nous sommes mal adaptés à lui. Heureusement! Si nous l’étions, cela voudrait dire que nous sommes psychopathes. Si tout à coup, le matin, dans votre voiture, il vous prend l’envie de pleurer, dites-vous que c’est normal. Il n’y a vraiment aucune raison d’aimer ce qu’on est en train de vivre.

On nous a élevés dans l’idée du progrès, de la libération par les machines, de plus d’espace pour penser, or c’est à une nouvelle aliénation et à une infantilisation qu’on nous prépare. La vie est une imposture?

Je pense que la vie est géniale et davantage quand on n’en attend rien, surtout pas l’espoir que cela ira mieux. Depuis que j’ai compris cela, je peux faire ce que je veux. Ce qui tue, c’est ce manque de liberté, et notre société empêche – quoi qu’elle dise – de choisir sa vie. Regardez le nombre de chefs d’entreprise qui a priori ont tout pour être heureux et qui laissent tomber parce qu’ils sont malheureux…

L’amour, dans ce roman, est le dernier espace de liberté. La chair n’y est pas triste, comme l’écrivait Mallarmé…

Elle est gourmande! L’amour nous révèle dans le désir de l’autre. Nous sommes un animal, mettez-le en cage, il n’aura qu’une envie, en sortir. Peut-être que nous sommes dans des cages et que nous ne cherchons même plus à en sortir. Seul l’amour nous en donne l’envie.

"À Jan Jambon, je lui ai dit: ‘Nos ancêtres n’étaient pas du même côté des barbelés’. Et pourtant je suis convaincu qu’on peut se parler malgré l’histoire derrière nous."

Dans vos billets radio, vos romans, vos scénarios de film ("Le Tout Nouveau Testament") ou les pièces, notamment pour Jaco Van Dormael et Michèle-Anne De Mey ("Kiss and Cry", "Cold Blood") vous osez tout: violence, passion, fantaisie. C’est du sport de l’extrême?

Ma première ambition est de ne pas ennuyer. Rares sont les livres qui m’emportent, m’arrachent à moi-même, me bouleversent, il y en a beaucoup de bien écrits mais souvent un peu emmerdants… Le metteur en scène Peter Brook dit qu’au théâtre tout est permis, le seul interdit c’est l’ennui, et je suis d’accord. Avoir une écriture élégante n’est pas si difficile, raconter une histoire est la chose la plus difficile qui soit. Emmener des gens qui ne sont pas de grands lecteurs bardés de références, les arracher à leurs smartphones, Facebook ou aux films avec lesquels nous sommes en concurrence, pour les amener à lire, c’est formidable. Plus que jamais, je crois qu’il faut être attentif au plaisir que l’on donne, sinon on flingue la littérature. La culture, c’est aussi bien "Transformers" que le Philharmonique de Vienne – toute création qui reflète le monde et nous permet de le comprendre. La fiction permet d’éclairer ce qu’on ne voit plus ou de ressentir des émotions fortes. Boris Vian écrivait à propos du "Voleur de bicyclette" de De Sica, film que j’adore: "On s’en fiche des voleurs de bicyclette, on a les mêmes à Paris, donnez-nous des pieuvres géantes!" Cela m’est resté.

Vous osez tout, jusqu’à l’insolence, mais toujours avec une certaine tendresse, y compris avec les hommes politiques que vous allumez…

Theo Francken ou Jan Jambon, je n’aime pas ce qu’ils pensent et en même temps, je comprends leur parcours et comment ils en arrivent à croire qu’ils pensent juste et bien. À Jan Jambon, je lui ai dit: "Nos ancêtres n’étaient pas du même côté des barbelés" – ses oncles collaboraient pendant que mes grands-parents claquaient dans les camps. Et pourtant je suis convaincu qu’on peut se parler malgré l’histoire derrière nous. C’est désarçonnant, parfois, chez les gens qu’on devrait détester: il y a quelque chose de chouette et inversement. De toute façon, l’agressivité ou la malveillance me mettent très mal à l’aise. Casser l’interlocuteur, je n’aime pas cela; j’essaie moins d’être drôle que d’ouvrir des portes.

En lice pour le Prix Filigranes 2017

1. "Ma Reine", de Jean-Baptiste Andrea (L’Iconoclaste)

2. "Sucre noir", de Miguel Bonnefoy (Rivages)

3. "La tresse", de Laetitia Colombani (Grasset)

4. "Violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner", d’Etienne Deslaumes (Buchet-Chastel)

5. "La vie sauvage", de Thomas Gunzig (Au diable Vauvert)

6. "Le vertige des falaises", de Gilles Paris (Plon)

7. "Et soudain, la liberté", d’Evelyne Pisier et Caroline Laurent (Les Escales)

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