interview

"J'ai déjà renoncé à une acquisition parce que le manager n'avait pas le sens de l'humour"

©Siska Vandecasteele

Thomas Spitaels passe au moins une semaine par mois à voyager en Europe, et une autre hors Europe. Entre deux déplacements, il nous a donné rendez-vous en forêt de Soignes. Son chien Fripouille – un nom choisi par sa fille — l’accompagne. C’est un border collie de 8 ans, plutôt jouette.

Nous pénétrons dans la forêt, et nous demandons au patron de TPF quelles évolutions du monde le frappent plus particulièrement. TPF a 45 filiales à l’étranger et des activités d’ingénierie dans 55 pays, autant d’antennes pour détecter les changements de notre planète. D’emblée, Thomas Spitaels nous parle du développement des transports en commun. "Prenons Bogota, en Colombie, une ville de 7 à 8 millions d’habitants, en pleine expansion. Il y a des vélos, des voitures, du métro-bus… On n’a pas ça en Belgique, mais imaginez le ring de Bruxelles, où sur les deux bandes centrales, vous mettez des bus, avec des passerelles pour y accéder. Et là, il n’y a pas seulement un ring, cela va dans toutes les directions. Et nous y étudions la première ligne de métro, un investissement de 4 milliards d’euros, avec 27 stations. C’est un projet énorme. À Lima, c’est la même chose, on travaille sur deux lignes de métro. Toutes les grandes villes veulent développer leurs transports en commun."

Drève de Lorraine

A Uccle un chemin piéton rectiligne dans la "hêtraie cathédrale" de la forêt de Soignes

Thomas Spitaels, le patron de TPF, nous a donné rendez-vous en forêt de Soignes, pas très loin de son domicile. Il vient régulièrement s’y promener le week-end quand il est en Belgique. Mais comme le groupe d’ingénierie TPF compte 4.300 employés, dont 225 seulement en Belgique, ce n’est pas toujours le cas…

Avec son chien Fripouille, nous avons emprunté la drève de Lorraine dans sa partie piétonne, qui traverse la fameuse "hêtraie cathédrale". C’est un des premiers beaux jours du printemps. Et même si nous sommes un matin de semaine, nous allons croiser pas mal de promeneurs.


Nous l’interrogeons sur les villes nouvelles sur lesquelles TPF travaille en Angola, où s’alignent les tours aux couleurs pastel. "Que ce soit dans les pays qui sortent d’une guerre ou tout simplement dans ceux où l’urbanisation est galopante, il y a un besoin très important de logements, et le désir des États est de contrôler ça. En 2006, l’Angola a décidé qu’en 10 ans, 240.000 logements seraient construits. Il y a eu ces fameux contrats infrastructures contre pétrole avec les Chinois, et l’Angola a confié cela à la société chinoise Citic, qui est la première entreprise mondiale de BTP, et qui compte maintenant 25.000 collaborateurs en Angola. Nous avons eu la tâche de suivre la construction d’un quart du marché: vérifier le concept, imposer certaines normes, vérifier que tous les ouvriers sont en âge de travailler… Le premier projet, c’est Kilamba Kiaxi, sur le deuxième ring de Luanda, une ville destinée à accueillir 100.000 personnes. C’est vraiment hallucinant: 400 immeubles ont été construits, et 80.000 habitants y vivent déjà. Pendant la construction, c’était une véritable fourmilière, avec des milliers d’ouvriers chinois qui travaillaient sur le site, à une vitesse…"

Nous croisons des surveillants forestiers, qui saluent de la tête. "On a eu de la chance: on est en Région flamande, où si je ne m’abuse, il faut toujours tenir son chien en laisse…" Or Fripouille, que Thomas Spitaels appelle aussi coucou, coco ou mon chéri, vaque librement, revenant fidèlement s’asseoir aux pieds de son maître lorsqu’il s’arrête, à la demande de notre photographe, pour une prise de vue. "C’est bien, Fripouille. Voyez comme il est obéissant. Regarde là! Tu vas être la vedette de ce reportage!"

Le patron de TPF reprend son histoire de ville nouvelle. "C’est vraiment impressionnant. Tous les chefs d’État africains ou presque sont venus visiter cette réalisation, qui est une réussite, même si elle implique une certaine verticalité. Et s’ils en ont les moyens, ils envisagent de faire de même dans leur pays."

"Un moment, j’ai songé à lever le pied. Et puis je me suis dit que j’aurais des regrets."

Thomas Spitaels poursuit en expliquant combien travailler dans ce type de pays est important pour TPF, parce que c’est là que le groupe réalise désormais sa croissance et ses marges opérationnelles. Mais cela nécessite flexibilité et adaptabilité. "Il y a des projets qui s’arrêtent parce qu’on n’a pas le permis, mais aussi parce qu’il y a une guerre ou une maladie. Au Mali, on avait des projets, ça s’est arrêté. Notre projet en Guinée-Conakry, à cause d’Ebola, s’est arrêté. Nous avions décroché il y a un an un énorme contrat pour un plan de remise en état de tous les chemins de fers libyens. On avait à peine signé que c’était la guerre civile en Libye…"

Nous croisons une promeneuse avec son chien en laisse, qui se confronte à Fripouille. Aboiements des deux côtés. "Votre chien, il faut le tenir!" lance la femme à Thomas Spitaels. "Oui", répond-il machinalement avant de nous expliquer, un peu plus loin, qu’un chien tenu en laisse est limité dans ses mouvements, et donc dégage de l’agressivité. "Si les deux chiens étaient en liberté, il n’y aurait aucun problème. Ils joueraient."

À la question de savoir quel pays il choisirait, personnellement, s’il devait refaire sa vie, il évoque le Nordeste du Brésil, qu’il a appris à aimer, et le Costa Rica. "Mais en réalité, je suis vraiment très heureux de vivre en Belgique, et je suis très content de la vie que je mène. C’est une aventure formidable, de pouvoir découvrir des cultures différentes, comprendre ces pays en se mettant à la place des nationaux, s’y implanter, s’y développer. Je rencontre des personnes qui m’apprennent beaucoup, qui nourrissent ma réflexion et qui m’ouvrent l’esprit."

On ne perçoit pas, dans ses intonations, le regard un peu pessimiste que les gens qui travaillent dans des pays à forte croissance jettent souvent sur la Belgique. "Non! Nous restons un pays de cocagne, malgré toutes les difficultés qu’on connaît. Mais c’est vrai qu’il n’y a plus en Belgique et dans la plupart des pays européens la croissance qu’on connaît là-bas. L’aventure qu’on a entamée dans les années 90, nous ne pourrions plus la refaire maintenant. On a dégagé des marges en Belgique qui nous ont permis de nous développer en Europe puis à l’étranger. Aujourd’hui, ces marges n’existent plus."

©Siska Vandecasteele


Une autre promeneuse, elle aussi accompagnée d’un chien, nous interrompt. "Il est tout jeune aussi, le vôtre? Non? Huit ans! Il est bien conservé." Nous évoquons la crise grecque – un pays où TPF ne travaille pas. "Je suis d’un naturel fondamentalement optimiste, et je ne pense pas que la Grèce soit un aussi gros problème." Il est toutefois très sensible à l’impact de cette crise sur la population, et il embraie sur l’Espagne. "L’été passé, j’ai pris conscience qu’en Espagne, pendant les vacances scolaires, comme il n’y a plus école, beaucoup d’enfants ne reçoivent plus leur seul repas de la journée. C’est quand même terrible que ce genre de choses se produit en Europe au 21e siècle!" Il a dès lors, avec l’aval unanime du comité de direction, décidé de donner chaque année 5% du résultat de ses différentes sociétés à des organisations qui viennent en aide aux enfants. "Et ce qui me rend aussi particulièrement heureux, c’est que là où nous n’avons pas 100% du capital, les managers locaux, qui sont aussi actionnaires, ont tous trouvé que c’était une bonne idée."

Nous n’interrogeons pas Thomas Spitaels sur la politique belge, puisqu’il s’est fixé comme ligne de conduite de ne jamais en parler. Mais nous lui demandons le pourquoi de cette règle: est-ce dû au parcours de son père, Guy Spitaels, grande figure politique? "Oui, c’est une raison, et puis comme je voyage beaucoup, je ne suis plus certain d’avoir un avis aussi pertinent que je le souhaiterais. Je ne veux pas être un donneur de leçons et parler de choses que je ne connais pas bien."

S’il a choisi de devenir entrepreneur, par contre, il affirme que ce n’était pas pour se démarquer du parcours paternel. "Ou alors de façon très subconsciente. Mais depuis que je suis tout petit, acheter, vendre des choses, créer quelque chose, le développer, c’était ce que j’avais envie de faire. À 15 ans, je voulais ouvrir un magasin de BD. Et puis les circonstances de la vie ont fait que…" Thomas Spitaels a quand même gardé, durant des années, un contact avec le monde culturel, en s’occupant à temps partiel du Plan K, à la demande de son directeur de l’époque, Frédéric Flamand. L’organisation connaissait des difficultés financières. Il est aussi actionnaire de galeries de bande dessinée à Bruxelles et à Paris. "J’ai fait cela avec un ami, et ma femme nous a rejoints dans l’aventure", précise-t-il.

Dans son envie d’entreprendre, il a pu compter sur la stimulation de son plus vieil ami, Richard. "On se connaît depuis plus de 50 ans. On a fait nos maternelles, nos primaires et Solvay ensemble. Lui a fait un MBA, il a travaillé chez différents consultants, et c’est stimulant, parce qu’il y a toujours eu une émulation entre nous, et le mot est faible, notamment sur des sujets géopolitiques: ‘Est-ce que tu as compris cela? Non, tu as tort, tu raisonnes mal…’"

"L’aventure qu’on a entamée dans les années 90, nous ne pourrions plus la refaire maintenant."

Il a aussi été épaulé, depuis plus de 20 ans, par Christophe Gilain, avec qui il a développé TPF. "C’est clair qu’on ne serait pas arrivés où on est si on n’avait pas été deux", souligne Thomas Spitaels. Parmi les décisions les plus difficiles à ses yeux: déterminer, lors du rachat d’une société, s’il est possible de faire confiance au manager qui la dirige. "Il faut qu’il soit capable de gagner de l’argent, même dans des circonstances difficiles, et qu’il soit sympathique, pour qu’on puisse travailler et rire ensemble. Il y a bien sûr aussi la question de l’honnêteté. Parce que vous pouvez installer tous les systèmes de contrôle que vous voulez, à distance, si vous n’êtes pas face à des personnes honnêtes, vous allez vous faire rouler." Le patron de TPF explique avoir mis fin une fois à des négociations très avancées pour manque de sens de l’humour de son interlocuteur. "Les discussions étaient difficiles, et je me suis dit, non, ça va être pénible, je ne suis pas certain d’en avoir envie… Et donc on a laissé tomber."

Arrivés au bout de la drève, nous faisons demi-tour. Interrogé sur les moments où il s’est dit qu’il avait réussi, il parle d’un épisode avant TPF, où il avait reçu un chèque de 500.000 francs français pour une exclusivité de négociation avec BNP Paribas pour le développement d’un système de tiers investisseur en France. "J’ai mis ce chèque dans le coffre de l’hôtel, et je n’ai pratiquement pas dormi de la nuit…"

Très vite, il enchaîne sur le moment où il a songé à lever le pied. "C’était il y a quelques années. J’avais franchi une étape, j’ai passé trois ou quatre semaines ici, avec mes amis, et je me suis dit c’est quand même bien de rester à Bruxelles, plutôt que de voyager sans cesse. Et puis j’ai réfléchi, et je me suis dit que 15 ans plus tard, à 65 ans, j’aurais peut-être des regrets d’avoir arrêté de vouloir grandir. Parce que mon envie, quand j’avais 15 ans, c’était d’avoir une société et de la développer. Et donc je me suis dit, non, il faut aller de l’avant. D’autant que c’est un peu comme le vélo, si on ne pédale plus, on finit par tomber…"

©Siska Vandecasteele


Et revendre, n’y a-t-il pas songé? "Non, jamais. C’est le projet d’une vie. Ce n’est pas du tout dans mon esprit." Pas plus, d’ailleurs, que d’ouvrir le capital. "Nous n’en avons pas besoin, alors pourquoi le faire? Cela fait des années qu’on ne distribue plus de dividendes pour maintenir la croissance et avoir un bilan sain". Et se verser un dividende ne fait pas non plus partie de ses priorités. "Non, je suis très heureux comme ça. Je suis déjà très gâté. Je suis vraiment très heureux, j’adore le métier que je fais, j’ai une chance incroyable, j’ai deux enfants, une femme, et encore ma mère que j’aime beaucoup, un chien magnifique, des amis…" Il rit.

Nous lui demandons s’il a l’occasion de transmettre son expérience à de plus jeunes. "Non, parce que je ne suis quasiment jamais là. Ce que je fais parfois, avec les enfants d’amis, c’est discuter, me promener comme avec vous. Et c’est très enrichissant, parce que le monde a beaucoup changé, et les jeunes aussi. Ils sont nettement moins insouciants." Ce qui leur recommande? "D’abord, d’apprendre beaucoup: avoir un bon diplôme, parler plusieurs langues, essayer de s’ouvrir culturellement – Erasmus permet de voyager. Et aussi, surtout, de se projeter dans l’avenir, de se demander, ‘pour être heureux, qu’est-ce que je veux faire dans 5, 10, 15 ans?’ En sachant que cela implique peut-être des sacrifices ou des choses moins intéressantes tout de suite."

La promenade touche à sa fin. "C’est incroyable, quelle belle journée! On a de la chance", apprécie Thomas Spitaels. Le parking est en vue. Fripouille nous précède. Dans une voiture, trois chiens enfermés aboient à qui mieux mieux. Le chien de Thomas Spitaels pose ses pattes pleines de boue sur la voiture blanche. "Doucement, Fripouille! Bonjour, Madame", salue le patron de TPF. La conductrice, qui attend pour libérer ses chiens, le prévient. "Dans la forêt, ne le laissez pas approcher!" Sur sa voiture, de belles traces de pattes de chien. Nous nous éclipsons…

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