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interview

Philippe Delusinne: "Ma vie est faite, je suis libre"

Philippe Delusinne, CEO de RTL Belgique. ©Thierry du Bois

La promenade est propice aux confidences. Le patron de RTL Belgique s’est prêté au jeu. En acceptant de se livrer. Balade avec un homme lucide. Et libre.

Beersel, la campagne près de la ville. Philippe Delusinne, le patron de RTL Belgique, vend sa commune comme personne. En 1989, venus rendre visite au gynécologue ayant mis leurs enfants au monde, son épouse et lui ont flashé sur le terrain d’à côté. Et l’ont acheté. Avant d’y faire construire leur maison en 1993. "À l’époque, nous habitions Rhode, mais c’était trop cher. Ici, c’était la Flandre qui faisait peur, personne ne voulait y venir, mais c’était trois fois moins cher que Rhode ou Linkebeek", explique le patron médiatique. Qui, malicieux, ajoute: "J’ai dû mettre une piscine pour que ma femme accepte d’y vivre."

La campagne près de la ville. Philippe Delusinne n’a pas menti. En trois coups de bottines de marche, nous nous retrouvons entourés de champs, un cadre bucolique enchanteur. Nous cheminons sur des sentiers souvent empruntés par monsieur et madame, un moment mis à profit pour discuter. Sans radio, ni télévision. "Ce que nous faisons ici, c’est quelque chose que je fais souvent avec mon épouse. Comme je ne suis là que deux soirs par semaine, quand je rentre chez moi, on marche. Et quand on marche, on se parle. Ce sont des moments magiques; quand on est en promenade, on regarde, on respire, on prend le temps de réfléchir."

©Siska Vandecasteele

Mais la campagne se mérite. Et, à l’heure de rejoindre son bureau situé près de la place Meiser, Philippe Delusinne peut compter sur son chauffeur. Les attributs de la fonction. "Je me lève tous les jours à 5h30, je ne suis pas un héros ni spartiate, c’est un rythme de vie que j’ai acquis il y a une vingtaine d’années. J’estime que dormir, c’est mourir. Je ne vais jamais me coucher avant une heure du matin et je me lève à 5h30 tous les jours. Je n’ai besoin que de 4h30-5h de sommeil. Par contre, je fais des microsiestes, j’arrive à dormir un quart d’heure dans ma voiture. Parfois, je m’endors en réunion, tout le monde le sait à RTL." Faute avouée à moitié pardonnée.

Philippe Delusinne est ce qu’on appelle un bon client. Une promenade à ses côtés vous assure de passer un agréable moment. Et appuyez sur la touche "play", il ne s’arrêtera plus. Voilà treize ans que, venu du monde de la pub, il a pris la tête de RTL Belgique. Un sacré bail. Et à l’heure des bilans, notre compagnon de marche répond aux abonnés absents. Ou botte en touche? Au choix. "Un bilan? Il est facile. Je pense que j’ai la chance d’avoir un des plus beaux jobs qu’on peut trouver dans ce pays. RTL est une belle boîte de 750 personnes", explique celui qui avoue une véritable passion pour l’information. Au point de passer tous les jours dans la rédaction, quand il est en Belgique. Est-il interventionniste? "Excellente question piège, cher Monsieur. Je ne le suis pas, les statuts prévoient que je ne le sois pas. Je ne suis pas le patron éditorial chez moi." Voilà pour la version officielle. En poussant (à peine) Philippe Delusinne dans ses retranchements, on apprendra tout de même que l’un ou l’autre, jugés indésirables, sont interdits d’antenne à RTL.

"Un bilan? Il est facile. Je pense que j’ai la chance d’avoir un des plus beaux jobs qu’on peut trouver dans ce pays. RTL est une belle boîte de 750 personnes"
Philippe Delusinne
Patron de RTL Belgique

Et le futur? Les médias traditionnels doivent-ils s’inquiéter du mode de consommation et du fonctionnement des jeunes générations? Le patron de presse se dit vigilant, mais, ajoute-t-il, "dire que les jeunes ne regardent plus la télévision, c’est un faux procès". S’adapter, être aux affaires, faire de la proximité et du direct. Voilà quelques-unes des "recettes Delusinne".

Passionné d’info, conscient de l’importance du direct; à la lecture des événements récents partout dans le monde, n’y a-t-il pas de place, en Belgique, pour une chaîne d’info en continu? "Nous y avons réfléchi plusieurs fois. On a un business plan pour le faire. Lors des récents événements en France (attaques contre "Charlie Hebdo" et un supermarché casher), on a fait 24 heures de direct en trois jours. Pour l’info en continu, il y a une piste, mais il faut financer le tout." Pas évident de soutenir un tel projet sur un "marché croupion". L’affaire n’est pas enterrée, mais elle dort dans un tiroir d’où elle ne sortira pas de sitôt.

Et quand on lui demande où il s’imagine dans dix ans, c’est la famille qui prend le dessus. "Je me vois comme un grand-père, je l’espère, heureux de s’occuper de ses petits-enfants. J’espère que ma famille ne sera pas loin de moi. J’espère encore être actif dans l’un ou l’autre conseil d’administration", explique-t-il. Avant de souligner la chance qu’il a d’exercer son métier dans les conditions qui sont ce qu’elles sont. "Chez RTL, je suis entouré des gens que j’ai choisis. Les gens avec qui je ne voulais pas travailler ne sont plus là. J’ai une ‘dream team’autour de moi. Mon métier n’est pas figé, je n’ai pas une usine à clous que je dirigerais depuis trente ans. ça bouge tout le temps, il y a beaucoup de défis."

"Les figures historiques de la chaîne ont créé une sorte d’affectif. Mais moi, il y a un terme que je déteste, c’est la famille. Nous ne sommes pas une famille, nous sommes une entreprise avec ses règles, sa rigueur, ses moments de bonheur et ses moments difficiles. Une famille, on ne la quitte pas. Et, en ce sens-là, RTL n’est pas une famille."
Philippe Delusinne
Patron de RTL Belgique

Philippe Delusinne le dit donc sans détour, les gens avec qui il ne veut pas travailler ne sont plus là. Et quand on fait semblant d’apercevoir Alain Simons au loin, Philippe Delusinne n’esquive pas. "Quand on travaille pour une entreprise, il y a un employeur et un employé. Chacune des parties peut mettre un terme à la collaboration. Il n’a jamais été écrit nulle part que les gens restaient chez RTL jusqu’à 65 ou 67 ans", explique le patron. "On sait bien que chaque fois qu’on licencie quelqu’un, ça fait une sorte de drame", dit-il encore, précisant que, chaque jour, la presse a deux pages à remplir sur la télévision. Et licencier quelqu’un reste quelque chose de compliqué, qui ne se fait jamais sur un coup de tête. "Les figures historiques de la chaîne ont créé une sorte d’affectif. Mais moi, il y a un terme que je déteste, c’est la famille. Nous ne sommes pas une famille, nous sommes une entreprise avec ses règles, sa rigueur, ses moments de bonheur et ses moments difficiles. Une famille, on ne la quitte pas. Et, en ce sens-là, RTL n’est pas une famille." Voilà qui est dit et assumé. Depuis qu’il est arrivé à la tête de RTL, l’effectif de la chaîne a augmenté de 65 personnes. "Vous connaissez beaucoup de médias qui, en 12 ans, ont engagé plus de gens qu’ils n’en ont dégagé" demande-t-il?

"Je suis obsédé par la mort. La mort m’effraie. Je pense que la mort est la fin de tout."

Philippe Delusinne n’a pas sa langue en poche. Il ne l’a jamais vraiment eue. Et ce qui était vrai hier l’est encore plus aujourd’hui. Au détour d’un sentier pentu et glissant, l’homme se livre. Un peu. "Je suis obsédé par la mort. La mort m’effraie. Je ne suis pas croyant, je suis un laïc convaincu, je pense que la mort est la fin de tout. Si demain, on me dit que je vais mourir dans un mois, je serai désespéré de l’avenir que je n’aurai pas, mais je n’aurai aucun regret par rapport à ce que j’ai vécu. J’ai une vie intense, riche et active. Je n’ai jamais dû me compromettre par rapport à mes propres convictions. Je n’ai pas fait de concessions."

Nous allions commencer à parler de Belgacom, rappelant qu’il avait été sollicité pour succéder à Didier Bellens. Oui, confirme-t-il, il y a eu des discussions, mais elles ne sont jamais allées bien loin. Nous, plus loin, on aurait bien voulu y aller, mais une barrière de chantier a eu raison de nos questions. "C’est embêtant, la balade passait par là." Ne le répétez pas, mais nous avons bravé l’interdit "à nos propres risques", comme nous en avertissait un panneau vissé sur la barrière. "Niet vallen", glisse Philippe Delusinne à la photographe qui chemine en notre compagnie depuis le début. Ce Flamand de naissance, parfait bilingue, semble tout heureux de pouvoir converser dans sa langue d’enfance.

©Siska Vandecasteele

Après un petit débat sur les assurances — qui de Mediafin ou de RTL paiera le plâtre en cas de jambe brisée? — nous nous attardons sur les bobos de Philippe Delusinne. "Trente-deux ans de mariage et 31 fractures", nous avait-il dit au moment d’entamer la promenade. "Voilà un excellent titre", lui avions-nous rétorqué. In fine, après négociations, nous avions décidé de ne pas en faire nos choux gras. Et voyez, nous avons tenu parole. Mais l’homme est brisé. Physiquement. Et il s’en amuse. "Je suis le seul type qui s’est cassé le pied en jouant au golf, en le tordant, et qui, en tombant, s’est brisé deux côtes." La pratique intensive du sport — hockey, ski, ski nautique — lui a valu pas mal de visites à l’hôpital. Aussi veille-t-il aujourd’hui à ménager la monture.

Il le reconnaît volontiers, Philippe Delusinne est un homme de réseau. Il a longtemps joué les consultants de haut vol pour hommes politiques en mal d’image, en panne de message. En a-t-il retiré des amis? "Oui", répond-il, sans hésiter. Des vrais? Cette fois, la réponse est plus lente. "Des vrais, non. J’en ai quatre ou cinq, c’est ma vie privée. Si je quitte RTL demain, il y en a avec qui je resterai en relation et d’autres que je n’intéresserai plus. Je ne suis pas dupe."

L’homme précise, au passage, qu’il sait exactement ce que signifie sa place, quel est son rôle et ce qu’il représente socialement. "Je préfère la lucidité au cynisme, mais on dit que je suis cynique. Cela ne me dérange pas. Il ne faut pas faire preuve de fausse pudeur, il faut dire les choses comme on les pense, comme on a envie de les dire." Dire les choses comme on les pense, une belle qualité, non? "Quand on a les moyens de se l’offrir. Quand j’étais dans la pub, je devais beaucoup plus composer qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, j’ai cette liberté. Je m’estime être un homme vraiment libre. Ma vie est faite, mes enfants sont socialement indépendants, je suis libre, je ne m’estime pas du tout tenu ni inféodé à un système." Heureux homme.

Et si finalement nous tenions là la plus grande richesse, la liberté… Nous sommes d’accord, manifestement. "Je ne suis pas riche, mais j’ai la liberté de me dire que je peux arrêter de travailler demain. Je n’ai jamais fait de concessions, les gens que je fréquente sont ceux que j’ai envie de voir. Aujourd’hui, il y a des gens à qui je peux dire: votre invitation, non merci, plus besoin…"

Enfin, alors que la boucle se termine gentiment, nous abordons la politique. Et nous apprenons qu’il aurait pu en faire. Il y a eu des sollicitations, il reconnaît qu’il aurait pu le faire, que ça l’aurait intéressé. Mais son épouse lui a fait jurer de ne jamais sacrifier leur vie privée à une vie publique. Des regrets par rapport à ça? "J’aurais pu, un moment donné, mettre mon énergie et mon talent au service de la chose publique et pas seulement au service d’actionnaires. Cela m’aurait peut-être plu, mais maintenant, la page est tournée", assure-t-il, précisant que, quand il a un engagement avec son épouse, il s’y tient. La famille, encore et toujours.

Alors, Philippe Delusinne, de gauche ou de droite? Ni l’un, ni l’autre. Il s’estime progressiste. Pour lui, et c’est un programme en soi, la collectivité doit veiller à quatre sujets fondamentaux pour sa composante globale: la santé, l’éducation, la sécurité et la culture. Tout en soutenant ceux qui créent de l’emploi, de la valeur, les entrepreneurs. Et il regrette la situation actuelle. Un parti nationaliste qui est au gouvernement et dont la première page du programme dit qu’il veut la fin de la Belgique, oui, lui qui se dit belgicain, ça le dérange. Et il le dit.

©Siska Vandecasteele

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